M. Lethois poursuivit:

--Si encore _cela_ servait à quelque chose! Non: les embêtements, la

maladie, la stupide incohérence de la mécanique humaine s’unissent pour

détruire le peu qu’on escompte. On combine son existence d’une certaine

manière; on établit d’avance la part du feu: va te promener, le feu

dévore d’abord ce qu’on lui a lâché, puis tranquillement le reste.

Pourquoi? on ne sait pas. Le mal physique est une chose absurde. L’heure

où il vient semble toujours choisie par un pantin malfaisant pour créer

le maximum de gêne. Si bien que la vie n’est pas seulement insupportable

à vivre; elle vous quitte par parcelles, à des minutes soigneusement

choisies et qui rendent sa perte insupportable.

--Quelle déception peut vous rendre à ce point désabusé? dit Thérèse à

mi voix.

Il riposta, comme éveillé en sursaut:

--Je vous ai dit déjà que vous ne pouviez me comprendre. Au surplus, au

point de vue qui m’intéresse, les femmes ne courent point les mêmes

risques.

--C’est peut-être que, plus que les hommes, elles se dévouent.

--Se dévouer!

Un rire strident découvrit les dents de M. Lethois.

--Vous êtes candide! Voyez-vous quelqu’un qui vaille la peine d’un

effort? et s’il existe, à quoi bon? Nous roulons tous dans le même

train. Il n’y a que les fous pour s’imaginer capables de sauver leur

voisin quand tout le wagon culbute.

Cette fois, il s’arrêta; il semblait à bout de souffle. Thérèse le

regarda. Elle ne reconnaissait plus dans cet homme bouleversé par une

sorte de furie intérieure celui qu’elle avait reçu à Saint-Julia.

Était-ce bien lui qu’elle avait pris pour un disciple ému de Wimereux,

lui dont elle avait accepté l’offre amicale, le même enfin qui tout à

l’heure l’attendait sur la route et l’accueillait paternellement?

--Il est vrai, dit-elle après une courte hésitation, que chacun traîne

son fardeau. Moi aussi, j’ai connu des heures où ma raison chavirait; il

m’a semblé parfois, surtout depuis que je suis seule, que je ne

distinguais plus le mal du bien, le juste de l’injuste. Sans les leçons

de mon père, qu’aurais-je fait?

--C’est bien cela: des leçons vous ont suffi. Les femmes s’enivrent avec

des phrases.

--Il y a des phrases qui font de la vie.

--Laissons à la nature ce privilège qui est sa manie.

--Mon père a façonné des âmes!

--Votre père n’était qu’un philosophe.

--Moi qui pensais que vous l’aviez compris!...

--Comprendre!... encore un mot.

Tous deux, stupéfaits, avaient repoussé leurs chaises. On eût dit que la

table les chassait. Leurs visages cessèrent d’être visibles. La lumière

de la lampe, tassée sous l’abat-jour, formait seule une tache ronde

isolée dans le noir.

--Et pourtant, dit Thérèse, dès qu’on ne comprend plus, quel malaise!

Tout à l’heure, par exemple, quand vous parliez, je me demandais

pourquoi, ayant ces théories, vous avez souhaité que je vinsse.

Seriez-vous illogique ou dois-je penser qu’en cédant à vos instances, je

sers un projet ignoré?

--Quel projet? Je n’ai pas de projets...

--En ce cas, expliquez-moi...

--Vous oubliez qu’il se fait tard. Je ne puis veiller. Remettons à

demain la métaphysique, si elle vous amuse.

--Celle-ci m’inquiète.

--Raison de plus pour ne pas vous y perdre. Ce serait trop long. Venez

plutôt dans votre chambre...

Celle-ci était en face. Quand ils y entrèrent, la lampe eut un sursaut à

cause du courant d’air. On avait dû, en effet, laisser la fenêtre

ouverte pour chasser l’odeur persistante de moisi.

--N’allumez pas, dit Thérèse, voyant que M. Lethois approchait de la

cheminée: il faudrait fermer et il fait bon respirer!

--Comme il vous plaira.

M. Lethois inspecta d’un coup d’œil circulaire l’arrangement des

meubles.

--J’espère, fit-il, que vous ne manquerez de rien.

--Je serai parfaitement.

--Vous permettez donc que je vous dise bonsoir?

--Bonsoir, merci, et... sans rancune.

--Demain, d’ailleurs, je compte aussi vous expliquer...

--Pourquoi pas tout de suite?

M. Lethois eut une suprême hésitation, mais redevenu la proie de

l’inexplicable gêne qui l’avait arrêté toute cette soirée:

--Non, décidément.

Et tirant à lui la porte, il répéta:

--Demain.

* * * * *

Alors, demeurée seule, Thérèse approcha de la fenêtre.

Elle s’étonnait d’être là, dans cette chambre inconnue, si loin de ses

habitudes et de son milieu. Elle n’était pas moins surprise de le

trouver naturel, comme si un pouvoir supérieur l’avait décidé pour son

bien. Pourquoi, au moment des offres de M. Lethois, avait-elle accepté

sans hésiter? Pourquoi cette joie d’évasion, lorsqu’aujourd’hui elle

était venue à travers champs, et encore maintenant, après cet accueil

que tant de réticences auraient dû rendre inquiétant? Pourquoi, surtout,

une telle anxiété à la pensée de ce _demain_ qui sans doute serait

pareil à tous les autres?

Derrière la cloison, M. Lethois jalonnait le logis de son pas de souris.

Thérèse suivit les étapes de cette tournée du soir: fermeture des

volets, inspection des clôtures d’autant plus nécessaire que la solitude

est plus grande. Ainsi faisait également Mélanie à Saint-Julia. Quelle

différence entre les deux maisons, celle-ci indifférente comme un

passant de rencontre, l’autre peuplée de souvenirs: et pourtant, d’où

venait que, ce soir, Thérèse, détachée des deux, les mettait au même

rang?

Le bruit que faisait M. Lethois diminua, s’éteignit tout à fait...

--Sans doute, il a été se coucher, songea Thérèse.

Les coudes au chambranle, sans bouger, elle continua de regarder la

nuit. Peu à peu, l’envie lui venait de crier à l’ombre sans visage:

«Demain? que sera demain?» Ah! l’étrange sensation! Depuis trois années

qu’elle habitait ce pays, jamais elle n’avait émis l’hypothèse d’un

changement dans sa vie. Depuis trois ans, pétrifiée dans le passé,

détachée du présent, elle s’était contentée de suivre fidèlement les

préceptes paternels. «Tu vois la route, lève-toi et marche», avait écrit

Wimereux dans son testament; docile, elle s’était levée, marchait vers

l’idéal désigné. Ainsi, elle accueillait chaque jour en hôte régulier et

dépourvu de surprises. Elle avait souhaité parfois moins de calme et

plus de joie, elle n’avait jamais escompté l’imprévu. Tout à coup, voici

que, sans raison valable, son cœur sonnait un hallali d’inconnu.

«Demain? que sera demain?...»

Elle tenta de réagir.

--Qu’ai-je donc? Je n’attends rien cependant, ni personne...

Attendre: c’était le mot. Tout en elle attendait. Il y avait au fond de

son cœur des appels à quelqu’un qui va passer. «Ne vous éloignez pas! Je

suis là!» Et elle aurait voulu fouiller l’obscurité, créer du grand

jour, par miracle, pour apercevoir ce passant mystérieux.

Bouleversée, mais quand même raisonnable, elle se débattit.

--C’est ridicule.

Ridicule, en effet. Qui songeait à elle, ici? Lethois dormait. Il y

avait bien le Pêcheur... Elle ferma les yeux et sourit. Non, le Pêcheur,

maintenant, relevait des collets...

A cet instant, de l’autre côté du perron d’entrée, des volets

grincèrent. Un rectangle lumineux se projeta sur le sol.

--Tiens, M. Lethois ne dort donc pas?

Sans doute, après avoir poussé les contrevents, il s’était recouché: car

aucune ombre ne maculait le tapis clair ainsi jeté par la fenêtre.

--S’il ne dort pas, à quoi pense-t-il?

Et, de nouveau, la hantise recommença.

Tour à tour, Thérèse regardait la tache médiocre faite par la lumière

projetée et l’ombre énorme; et elle imaginait aussi que deux vies

étaient devant elle, l’une mesquine qui traînait à terre, l’autre

mystérieuse comme la nuit même.

Illusion ou réalité, un bruit de pas glissa au loin.

--Me suis-je trompée?

C’étaient bien des pas. Là-bas, quelqu’un marchait. Ah! cette marche de

l’inconnu que les ténèbres cachent et qui, pourtant, s’approche

peut-être les mains chargées de promesses! Saisie d’un fol espoir,

Thérèse tendit les bras. Elle tremblait de peur, parce que ce marcheur

venait; s’il se fût éloigné, son cœur aurait cessé de battre.

Des minutes s’écoulèrent. Une voix partit de la route:

--Lethois!

En même temps, l’inconnu pénétra dans le rectangle lumineux. Thérèse se

rejeta en arrière, violemment. C’était un prêtre.

Un court dialogue suivit entre l’abbé Taffin approché de la fenêtre et

M. Lethois, toujours invisible.

--Comment! travailler après une nuit comme la dernière! Vous êtes fou!

--Fichez-moi la paix! je sais ce que je dois faire.

--En tous cas, ne comptez plus sur moi pour vous récolter sur les

chemins. Je n’ai pas encore dîné. Cette Blanchotte demeure vraiment

loin!

--Est-ce que sa fille était seulement malade?

--Une bronchite grave. J’ai dû faire appeler Pontillac. Il viendra

demain matin.

--Dites-lui, si vous le voyez, de passer aussi chez moi.

--Entendu.

--Bon appétit.

--Adieu.

Le prêtre repartait.

--A propos, cria M. Lethois, j’ai quelque chose pour vous: attrapez!

Un paquet blanc vola dans l’air. L’abbé Taffin s’en saisit fébrilement.

--C’est de l’archevêché, fit-il, je reconnais cela aux dimensions de

l’enveloppe. Et... rien autre?...

Sa voix tremblait.

--Rien.

--Cette fois, je file.

--A demain.

Accablée, Thérèse laissa tomber sa tête dans ses mains. Il lui semblait

avoir plané pendant une heure, ivre d’espace, à travers des mondes

lumineux: tout à coup, les ailes brisées, elle se retrouvait au point de

départ. Elle avait rêvé du lendemain: ce lendemain, comme les autres lui

apporterait le même lot d’heures vides, la nostalgie du souvenir, et

puis vieillir encore, pareille à ce Lethois dont l’amertume l’avait

blessée, mourir seule enfin dans un décor pareil à celui-ci...

Redevenue épave, elle eut envie de sangloter.

Ce ne fut qu’une faiblesse passagère. De même qu’elle s’était raidie

auparavant contre l’inexplicable ivresse, elle se révoltait déjà contre

ce découragement lâche quand un cri traversa la nuit: telle un rappel de

destinée, la voix de Lethois clamait:

--L’abbé! J’ai oublié! il y a une autre lettre!...

Trop tard: M. Taffin ne pouvait plus entendre.

--L’abbé! L’abbé!

--Ah! songea Thérèse, celui-là désespère aussi, qui le sait! et pourtant

_sa lettre est arrivée_!

Elle eut un frisson égoïste. Il lui semblait que pour elle également la

lettre était écrite et que la remise seule en était différée.

Las d’appeler en vain, M. Lethois se tut. Le silence démesuré nivela

l’horizon. Tout s’évanouissait submergé par une paix divine.

* * * * *

Puis ce fut la nuit, la grande nuit qui s’abat sur la terre et confond

dans son obscurité les douleurs de tous les hommes...

Rien n’avait changé dans Montaigut, rien sinon que quelques êtres y

étaient venus; et cependant, parce que Marc était là, Mlle Peyrolles

enfermée dans sa chambre ne dormait pas; parce que Thérèse Wimereux lui

avait parlé, quelque part, sous une haie, un vagabond sans feu ni lieu

rêvait éveillé.

--A l’usine, que se passera-t-il _demain_? songeait Jude Servin.

--Comment lui expliquer _demain_ pourquoi je suis ici? disait Marc

épouvanté.

Thérèse se rappelant les réticences de son hôte s’interrogeait aussi:

--Qu’a-t-il donc à m’apprendre _demain_?

Ainsi pour tous, arrivants et habitants, l’angoisse commençait. Deux

seulement, paraissant échapper à cette attente inexplicable de l’heure

prochaine, ne s’étaient pas couchés et, comme mus par des volontés

parallèles, s’étaient assis, chacun dans sa maison, devant une table

pour travailler.

«_Histoire anecdotique des mœurs, coutumes et habitudes propres aux

diverses espèces connues sous le nom générique de_ FOURMIS», avait écrit

M. Lethois en tête d’un grand feuillet.

«HISTOIRE DE SAINTE LETGARDE. _Chap. XIV. Comment sainte Letgarde devint

ermite_», annonçait le titre inscrit par M. Taffin sur le cahier si

soigneusement dérobé, le matin, à la vue de M. Lethois.

Tout à la joie de leur vie secrète, ceux-là du moins espéraient-ils

ignorer les affres de _demain_? Hélas! qui eût scruté leur cœur s’y

serait heurté de même à un trouble impérieux comme un présage:

--Serai-je aveugle avant de terminer? se demandait M. Lethois.

--Pourquoi la lettre annoncée n’est-elle pas arrivée? se répétait M.

Taffin.

La vie secrète · 第 53 / 95 题