--C’est absurde!
--Pardon, repartit M. Taffin d’un ton sec, c’est moi qui vous soigne,
c’est donc moi qui commande.
--Je ne suis plus malade.
--Au contraire...
Justement M. Lethois trébuchait. Sans le prêtre, il serait tombé. Ses
traits se contractèrent.
--Si seulement j’y voyais! dit-il sourdement.
--Je vais allumer, répliqua M. Taffin ouvrant la porte du presbytère.
Attendez-moi.
Il disparut avec une hâte fébrile, se dirigeant vers le cabinet de
travail. Mais, au lieu d’obéir, M. Lethois suivit, les mains tendues
pour ne point se heurter.
M. Taffin achevait de régler sa lampe quand, se voyant rejoint, il eut
un geste de colère:
--Que faites-vous? allez-vous-en!
--Pourquoi?
--Ce n’est pas ici que vous allez coucher. Montons en haut, tout de
suite!
En même temps, une angoisse crispait la bouche du prêtre; de son corps,
il semblait protéger la table.
--Ah! non, pas en haut! je n’en puis plus, je reste!
Et se laissant tomber sur un fauteuil, près de la cheminée, M. Lethois
regarda la lampe: elle aussi flottait dans une brume claire.
Comprenant qu’il serait inutile de s’obstiner, M. Taffin eut un
mouvement d’épaules découragé.
--Soit, murmura-t-il entre ses dents, puisque vous y tenez, nous
attendrons donc ensemble.
Il s’installa dans le second fauteuil, à l’autre bout de la cheminée.
L’ombre épaisse de son corps couvrait ainsi M. Lethois. L’abat-jour
était baissé. Il n’y avait que la table qui fût illuminée, mais M.
Lethois ne pouvait plus l’apercevoir. Tous deux ensuite, suivant le mot
du prêtre, attendirent.
Ce qu’ils attendaient? ils n’auraient su le dire: quelqu’un peut-être
qui était tout près d’eux et qui certainement allait paraître. Il y a
ainsi des instants où l’âme la moins affinée entend le pas de la
destinée. Ils avaient oublié l’heure, l’étrangeté de leur réunion, et
encore leur présence mutuelle. A les voir, on aurait pu les prendre pour
un vieux couple paisible qui, surpris par le sommeil, a prolongé la
soirée outre mesure. L’abbé Taffin, les mains croisées sur sa robe,
contemplait les dessins du paravent, devant le foyer. M. Lethois, les
bras étendus sur les accoudoirs et les yeux clos, semblait dormir. Rien
non plus, dans la pièce, ne laissait pressentir un drame. C’était une
pièce propre, presque riche. Devant la fenêtre, la table de travail
recouverte d’un tapis sombre, à gauche de celle-ci, une bibliothèque
sculptée dans un goût campagnard et cossu; derrière M. Lethois, une
console vernie, décorée de plaques en porcelaine peinte. Évidemment,
l’abbé Taffin avait groupé là les cadeaux de ses paroissiennes de
Toulouse--alors qu’il y était vicaire--mais on ne songeait pas au
disparate. Était-ce d’ailleurs le souvenir de ces paroissiennes, ou les
bibelots installés çà et là, menus cadres, calendriers à tirette
enrubannée, il y avait dans l’atmosphère un air de tendresse. S’il est
vrai que chaque être éclaire de sa propre lumière le décor où il vit, on
eût juré que l’homme vivant ici devait aimer. Il n’était pas jusqu’aux
pots de géranium placés devant une statue de sainte Letgarde qui ne
semblassent mêler à la piété un vague parfum d’amour.
Soudain, M. Lethois parut s’éveiller et se leva:
--Je vous demande pardon si je déplace la lampe, dit-il: je ne sais ce
que j’ai, elle me fatigue horriblement la vue.
Tout en parlant, il se dirigeait de nouveau vers la table.
Comme mû par un ressort, M. Taffin se leva aussi.
--Je vous en prie! commença-t-il...
Surpris de son accent, M. Lethois l’interrompit:
--Rassurez-vous, je ne casserai rien.
--Vous n’y êtes pas. Je veux dire simplement qu’il y a sur ma table des
choses... confidentielles.