--Garce!
D’un bond il atteignit ensuite sa porte et s’enferma.
De longues minutes suivirent.
M. Lethois aspirait l’air tiède. Des relents de poussière et par instant
un goût de drogues pharmaceutiques se mêlaient à l’écœurante senteur du
couloir qui tenait lieu d’entrée, mais parce qu’elles lui étaient
familières, ces odeurs lui semblaient douces. Ici du moins nul bruit
insolite, rien que le silence de la demeure, un silence adorable et sans
rides, tel qu’en évoque la vue d’un lac sur les hauteurs.
Quand on s’éveille après un cauchemar, on éprouve une jouissance
délicieuse à se dire: «Ce n’est pas vrai». Pareillement, M. Lethois
songeait: «J’ai dû rêver!» Tout ici était à sa place. Il n’y avait qu’à
étendre la main droite pour trouver les allumettes; à gauche, le
bougeoir attendait sur une chaise; comme d’habitude, la carafe et le
verre d’eau étaient derrière. Ah! la bonne chose que de rentrer au port!
Enfin une allumette grinça sur le frottoir: M. Lethois venait de se
décider à faire de la lumière.
--Onze heures et quart! Quel retard! murmura-t-il en consultant sa
montre.
Le bougeoir en main, il gravit l’escalier. Arrivé au galetas, il tira de
sa poche des clés, ouvrit un cadenas, poussa une porte: son paradis
était devant lui, inaccessible à tous, tel que ni la Blanchotte ni
personne n’auraient pu jamais l’imaginer!...
* * * * *
C’était un galetas obscur et très bas. Des chevrons bombés sous la
charge des tuiles en zébraient le ciel. A terre, une poutre énorme
rasait le sol. Au centre, un poinçon vertical projetait en tous sens des
bras qui allaient joindre le faîtage avec un air farouche.
Mais des tables éparses frappaient surtout le regard. Il y en avait de
toutes formes, de toutes les origines. Certaines ayant perdu un pied
s’accolaient à l’entrait pour ne pas trébucher. D’autres, jadis vernies,
étalaient, comme un ulcère, des corrosions d’acide. D’autres,
délaissées, s’effaçaient sous une couche de détritus sans couleur. Sur
chacune reposait un appareil semblable, sorte de tréteau qui supportait
des galettes noires horizontales. Au-dessous du tréteau, on voyait une
écuelle pleine d’eau; à côté, des débris de bouteille, de la terre, des
herbes fanées et du grain.
Près de la porte, à droite, un paquet de glaise sur une planche faisait
une tache rouge.
L’ensemble était à la fois grotesque et effrayant, mystérieux et sale.
Cela ressemblait à l’antre d’un potier fou ou d’un maniaque en mal de
sorcellerie. L’air qu’on respirait dans ce galetas était lourd de
miasmes inquiétants. La puanteur de pharmacie qui avait envahi le
rez-de-chaussée venait d’ici. Les lucarnes étaient closes; la chaleur
régnait, torride.
La main tendue en avant du bougeoir, tâtant du pied le sol pour éviter
la poutre, M. Lethois avança jusqu’à une table. Ses yeux riaient. Il ne
semblait pas s’apercevoir de la température ni de l’odeur.
Ayant déposé le bougeoir, il jeta encore un coup d’œil circulaire sur
l’ensemble pour s’assurer que tout était en ordre et, très grave, se
pencha.
Qui l’aurait ensuite surpris là, l’aurait-il reconnu? Est-ce bien le
même Lethois qui d’une main légère a retiré la vitre posée sur une des
galettes? Quelle curiosité passionnée fait trembler ses lèvres minces?
Quelle fièvre sur ses traits! Il compte:
--Un... deux... trois... quatre...
A mesure que le nombre grossit, on dirait qu’il voit moins bien ou que
l’opération est plus ardue. Peu à peu, son front s’abaisse, arrive
presque à toucher la galette noire; toujours les chiffres se succèdent,
réguliers:
--Vingt-sept, vingt-huit...
Tout à coup c’est fini. M. Lethois s’est redressé; il a pris dans sa
poche un carnet maculé; d’une écriture légèrement tremblée, il y trace
le tableau suivant:
| Fourmilière | Verre blanc | Verre violet |
| | | |
En regard, dans chaque colonne, il inscrit: