M. Lethois eut peine à retenir un geste de stupéfaction:

--Vous ignorez sans doute qu’à cette heure, Mlle Peyrolles est couchée.

--Tant mieux!

--Sa domestique également.

--Je n’y vois pas d’inconvénient.

--Mais alors, que venez-vous faire ici?

L’inconnu s’inclina, légèrement railleur:

--Ici, Monsieur, vous me permettrez de vous dire que cela ne vous

regarde pas. Au plaisir de vous revoir!

Et tournant vers la ruelle, il disparut dans l’ombre.

Puis un calme profond: la mystérieuse vie de la nuit, un instant

troublée par cette présence humaine, a reparu; de nouveau des souffles

courent dans l’espace; par bouffées les genêts épandent leur odeur

sucrée; tout près, une feuille se détache et tombe en tournoyant--M.

Lethois n’entend plus rien. Les yeux sur la ruelle, il n’a plus qu’une

pensée, expliquer cette chose inexplicable que le hasard lui livre: un

inconnu, à pareille heure, allant chez Mlle Peyrolles!

Très vite, des hypothèses se succédèrent. Il imaginait les plus

probables, les soupesait, et peu à peu un sourire singulier erra sur ses

lèvres. Ce n’était pas qu’il crût à l’idée qui s’imposait à lui; tout de

même, il ne lui déplaisait pas que cela fût.

--Un amant!

M. Lethois hocha la tête. Après tout, l’âge mûr en tient pour la

jeunesse; celui-ci était jeune, il avait des manières, elle aurait pu

choisir plus mal... Il répéta:

--Son amant!

Il eut ensuite un rire friand. Quelle revanche contre l’éternelle piété

de Mlle Peyrolles et cette intransigeance qui, ce soir même, avaient

failli gâter le whist!

Pourtant des objections surgissaient, très graves.

L’homme n’était ni du pays ni de Toulouse, cela se reconnaissait à

l’accent. Dès lors, où avaient-ils pu se rencontrer? D’autre part, s’il

était cela, comment ignorait-il le chemin et pourquoi livrer au premier

venu le nom de sa maîtresse?

Perplexe, M. Lethois répondait:

--Ne peuvent-ils s’être aimés à Toulouse? S’il vient ici pour la

première fois, s’il n’y doit plus revenir, quelle imprudence y avait-il

à la nommer?

De plus en plus, cependant, l’absurdité de la supposition éclatait.

Alors, un débiteur? On ne choisit pas la nuit pour liquider sa dette. Un

parent? Ne fût-ce que par inadvertance, Mlle Peyrolles l’aurait nommé.

Ainsi, durant des années, on surveille un être, on fréquente chez lui.

Pas la moindre contraction de visage qu’on ne croie pouvoir interpréter

en lui. Cet être a d’ailleurs l’existence la plus claire, la plus

limpide. Ne le voudrait-il pas, qu’il y serait contraint, enveloppé

qu’il est par des commérages perspicaces et l’envie d’alentour. Il

semble donc que rien de lui n’a échappé, qu’on le connaît sans

réserve... On ne sait rien.

Épouvanté par l’abîme entrevu, M. Lethois jeta:

--Si l’essentiel était ce qu’on ne voit pas?

Et redressant son corps maigre, comme s’il voulait défier la foule dont

le murmure emplissait l’ombre:

--J’ai bien une vie cachée, moi!

Depuis vingt ans, en effet, on apercevait aussi un Lethois désœuvré, qui

promenait le long des chemins sa flânerie sans but. De ce Lethois

quelconque, l’abbé Taffin raillait les opinions et Mlle Peyrolles la

tournure. Qui eût jamais songé à lui attribuer d’autres soucis que celui

de vivre confortablement et sans gêne? Cela seul surprenait que, n’ayant

ni terres à gérer ni masure au soleil, il ne succombât point à l’ennui

quotidien.

Or depuis vingt ans, chaque nuit, ce même Lethois, rentré chez lui, en

devenait un autre. Chaque nuit le trouvait assis devant des notes

manuscrites ou errant devant des tables d’essai, si absorbé par un

labeur inconnu de tous qu’il en oubliait l’univers et lui-même.

Que ce fût là une vie cachée, que le secret en fût la condition

première, il n’en pouvait douter. En cette minute même, la simple idée

qu’un autre aurait pu la surprendre, le terrifiait. Depuis vingt ans,

quelles ruses d’avare pour détourner les soupçons! Quelle surveillance

de ses moindres gestes! Seulement, voici qu’en face de cet éden,

d’autres s’ouvraient, semblables: ce que M. Lethois avait cru son

privilège devenait un bien commun. Mlle Peyrolles, M. Taffin, le vieux

Jean, chacun peut-être avait son éden inaccessible!...

--Moi, parbleu, c’est naturel! mais les autres!...

Une jalousie le mordit au cœur: il fendit l’air d’un coup de canne.

--Imbécile! je déraille... Allons-nous-en.

Il avait oublié ses frayeurs, l’imprévu de la rencontre faite; à son

tour, il ne songeait plus qu’à sa propre manie. Abandonnant la route, il

prit un sentier raide et descendit, cette fois, vers sa maison. O

stupeur! devant celle-ci aussi, une ombre rôdait!...

Attentive, elle allait et venait devant le perron, scrutait avec une

attention de policier les moindres fentes par où pouvait sourdre la

lumière; et cela dura longtemps, cinq minutes peut-être... Lasse enfin

de sa recherche vaine, elle abandonna les marches, puis rapidement

s’enfuit vers Montaigut. En passant, elle frôla presque M. Lethois qui

venait de se blottir dans un buisson.

--La Blanchotte!

C’était une métayère de Mlle Peyrolles. Avare, taciturne, elle habitait

près de Saint-Félix avec son mari et sa fille: on ne la voyait jamais à

Montaigut.

Atterré, M. Lethois fit un geste de rage:

--Ah! connaître qui l’envoie!

Car un autre, c’était sûr, l’envoyait là; un autre devait payer cet

espionnage, incompréhensible sans cela. Était-ce même le premier soir où

l’on tentait de surprendre des secrets soupçonnés?

Les jambes de M. Lethois vacillèrent. Il eut un éclat de rire

sardonique:

--Suis-je bête? Pour qui travaillerait la Blanchotte sinon pour sa

maîtresse?

Mlle Peyrolles seule, peut-être en vue de se défendre, avait pu payer

cette femme: et la preuve... c’est qu’au lieu de retourner à

Saint-Félix, la Blanchotte remontait tout de suite à Montaigut: après

l’expédition, le rapport!

La vie secrète · 第 16 / 95 题