En examinant les photographies que reproduit aujourd'hui
_L'Illustration_ (pages 234-235), on serait tenté de s'extasier sur les
terribles effets de l'artillerie moderne et sur les progrès qu'elle n'a
cessé d'accomplir. Cependant l'artillerie moderne et ses progrès n'ont
ici rien à faire, car il ne s'agit point de vues prises à Port-Arthur,
ainsi qu'on pourrait le croire, mais de photographies _authentiques_
exécutées en 1855, à Sébastopol. Il y a, en effet, cinquante ans que
nous sommes entrés à Malakoff, et il a fallu des raisons de haute
convenance pour nous empêcher de célébrer dignement le cinquantenaire
d'une journée qui fut glorieuse pour nos armes.
Certes ce fut une laborieuse entreprise que ce siège de près de douze
mois, entamé aussi loin de la mère patrie, sur un sol étranger où tout
manquait et où il nous fallut tout apporter; aussi, sur un total de
225.000 hommes que la France envoya successivement en Crimée, 75.000
succombèrent, autant furent blessés et un tiers seulement de l'effectif
rentra sain et sauf après une campagne de plus de deux ans. Les Anglais
perdirent de leur côté 22.000 soldats et les Turcs environ 35.000. Quant
aux Russes, on peut évaluer le total de leurs pertes à près de 200.000
hommes. Le seul assaut du 8 septembre 1855 coûta aux alliés 10.000
soldats et aux Russes 13.000. Les travaux exécutés devant Sébastopol
furent gigantesques et dépassent de beaucoup tout ce que l'on a jamais
fait dans ce genre. Les alliés construisirent plus de 80 kilomètres de
tranchées ou de cheminements divers; ils mirent en batterie 800 pièces
de canon qui lancèrent sur la place plus d'un million et demi de
projectiles, soit près de 2.000 coups par pièce, tandis, que les 1.500
bouches à feu des Russes tirèrent de leur côté trois millions d'obus, de
bombes ou de boulets.
Et cependant tant de fatigues supportées, tant de sang répandu ne nous
donnèrent que la stérile possession d'une ville détruite par le canon et
par l'incendie. C'est que la guerre de Crimée n'avait été, d'un bout à
l'autre, comme l'écrivait, le 24 août 1854, le général Bosquet, qu'une
«aventure». Aventure du côté de la France qui, au moment de s'engager
dans une pareille entreprise, n'avait que «14 batteries disponibles...
des escadrons qui comptaient 40 à 50 sabres, des compagnies qui
n'avaient que 30 à 40 fantassins et des magasins vides...» Aventure
aussi du côté de la Russie qui avait à peu près oublié de fortifier
Sébastopol du côté de la terre et de relier ce grand port militaire au
reste de l'empire par des routes et des voies ferrées, qui avait oublié
surtout de préparer sérieusement la mobilisation de son armée.
Cinquante ans plus tard, les Russes devaient recommencer en Mandchourie
une aventure analogue qui, faute de préparation, devait tourner plus mal
encore.
Sébastopol était à peine fortifié, mais Port-Arthur ne l'était guère
davantage, et encore les quelques défenses qui s'y trouvaient
avaient-elles été élevées non par les Russes, mais par les Chinois.
Sébastopol était comme isolé du reste de la Russie; Port-Arthur n'était
relié à l'Europe que par une voie ferrée d'un rendement presque
ridicule.
Mais alors que Sébastopol se trouva _par hasard_[2] abondamment pourvu
d'artillerie et de munitions, alors que le commandement y disposait du
génie de Todleben, Port-Arthur se trouvait aussi dépourvu que possible
de tous les éléments de défense autres que l'incomparable solidité du
soldat russe.
Il est vrai que, comme à Sébastopol, l'attaque pécha par bien des côtés:
les Japonais entreprirent le siège avec un matériel insuffisant et ils
durent se résigner à procéder à coups d'hommes, comme nous l'avions fait
en 1855. Comme nous, ils finirent par réussir, et il faut avouer qu'ils
l'avaient mieux mérité, car leur entreprise était, au fond, mieux
préparée que la nôtre; mais, à Port-Arthur comme à Sébastopol, les
fautes du défenseur contribuèrent peut-être plus encore au succès que
les efforts de l'assaillant.
Une dernière comparaison s'impose entre la campagne de Crimée et celle
de Mandchourie, c'est la comparaison des résultats acquis.
En 1855, le bénéficiaire de la campagne, ce ne fut point la France, qui
n'eut pour elle que l'honneur et les coups; ce fut, sans contredit,
l'Angleterre qui sut, sans bourse délier, se faire prêter une armée, et,
grâce à l'entente cordiale, parvint sans effort à atteindre son but, la
destruction d'une marine rivale et l'éclipsé prolongée de la puissance
russe en Europe.
Sans doute les Japonais se sont montrés, en 1905, moins naïfs que nous
ne l'avions été nous-mêmes cinquante ans auparavant: ils ont su se
réserver leur part, mais le véritable triomphateur de la guerre
russo-japonaise n'est-ce pas encore l'Angleterre qui, sans même brûler
une amorce, a, pour la deuxième fois, obtenu l'anéantissement d'une
marine rivale, arrêté pour longtemps les progrès menaçants de la
puissance russe et entraîné par surcroît la France et le Japon dans
l'orbite de l'entente cordiale? Tant il est vrai que, s'il est des
nations auxquelles les leçons de l'histoire ne profitent jamais, il en
est d'autres pour qui l'histoire est un perpétuel recommencement. L. S.
[Note 2: L'approvisionnement de Sébastopol, _exclusivement destiné à la
marine_, tut tout entier employé aux besoins d'un siège qu'on n'avait
pas prévu.]
LÉGENDE DÉTAILLÉE DES GRAVURES du siège de Sébastopol (pages 234-235).
LA COLLINE DE MALAKOFF, APRÈS L'ATTAQUE (VUE PUISE DES PENTES DU MAMELON
VERT).--On aperçoit _en haut_ quelques débris de la fameuse tour ainsi
que les ruines du parapet russe; puis, _descendant la pente_, les
zigzags de nos tranchées et enfin, au premier plan, la batterie n° 34
comprenant six obusiers de siège de 22 centimètres. Cette batterie,
construite du 24 juillet au 7 août 1855 par le capitaine Sémonin, de la
1re batterie du 8e d'artillerie, ouvrit le feu sur Malakoff le 17 août
et ne l'interrompit qu'après la prise de la ville.
LE QUARTIER DE L'INFANTERIE (VUE DES GRANDES CASERNES, PRISE DE
MALAKOFF).--On aperçoit dans le fond l'escadre anglo-française. Une
partie des casernes est intacte, mais celles du centre et tous les
bâtiments en arrière, qui se trouvaient sur la ligne de tir des
batteries de l'attaque Malakoff, sont en ruines.
ENTRÉE DE LA RADE (VUE PRISE DE MALAKOFF).--Au fond, la presqu'île
portant le fort du Sord et se terminant, à gauche, par le fort
Constantin. Au-dessous du fort Constantin, le fort Nicolas, qui forme
avec ce dernier l'entrée de la rade et avec le fort Paul l'entrée du
port Sud; au centre, les docks compris entre les casernes et le faubourg
de Karbelnaïa.
INTÉRIEUR DU BASTION RUSSE N° 1 (VU DE SÉBASTOPOL).--Au milieu de la
photographie se trouvent un abri à munitions en maçonnerie et un
escabeau de pointage. A droite et à gaucho sont deux caronades de 30 sur
affût marin, muni d'une longue _brague_ passée dans l'anneau de culasse
pour amortir le recul. Les embrasures sont garnies de _portières_ en
cordages pour arrêter les balles; la caronade gauche porte en outre,
autour de sa volée, un _masque_ circulaire en cordages pour boucher
l'ouverture qui se trouve à la partie inférieure de la _portière_
correspondante.
LE QUARTIER DES MATELOTS À KARBELNAÏA (VUE PRISE DE MALAKOFF).-Ce
quartier, qui comprenait quatre longues files de maisons, est
entièrement anéanti. On aperçoit en arrière la rade et la presqu'île où
se trouvait le fort du Nord; à droite, le viaduc sur lequel la route
passe le ravin Ouchakoff.
INTÉRIEUR DU BASTION RUSSE N° 6 (VU DE SÉBASTOPOL).--Les embrasures sont
détruites, le parapet éventré, les portières qui garnissaient les
embrasures sont tombées sur les affûts. Les gabions disloqués jonchent
le sol et recouvrent, au premier plan, une grosse pièce de marine à
moitié enfouie dans le sol. Au centre, un canon de 30 sur affût marin a
été abandonné par les servants qui cherchaient à le mettre en batterie
et qui n'ont pu tenir sous la pluie des projectiles.
[Illustration: L'AVIS DU SAVANT, par Henriot.]