Le poète José-Maria de Heredia, qui a succombé lundi dernier à une
douloureuse maladie, était né, en 1842, à la Fortuna, près de
Santiago-de-Cuba, d'un père espagnol et d'une mère de souche française.
Venu de bonne heure en France, il fut élevé au collège Saint-Vincent, à
Senlis, puis suivit les cours de l'École des chartes et obtint, sa
naturalisation.
Dès la vingtième année, sa vocation poétique commença de se révéler par
une remarquable virtuosité en un genre où il devait atteindre à la
maîtrise; mais, arrivé à la maturité de l'âge et du talent, une des
originalités de ce poète, ainsi qu'on l'a dit justement, était d'être à
la fois presque inédit et presque célèbre. Longtemps, en effet, ces
sonnets ciselés avec une laborieuse lenteur, aux rythmes d'une sonorité
retentissante comme les syllabes mêmes du nom de l'auteur, celui-ci
s'était contenté de les déclamer de sa voix chaude dans l'intimité des
cénacles littéraires, de les laisser répéter de bouche en bouche, et un
petit nombre d'entre eux, très connus: _les Conquérants, le Samouraï, le
Récif de corail, le Vieil Orfèvre_, restaient épars dans quelques
journaux, revues ou anthologies, lorsqu'en 1893 il se décida enfin à les
réunir et à les publier sous le titre: _les Trophées_.
[Illustration: José-Maria de. Heredia, mort le 3 octobre. _Phot. Pirou,
rue Royale_.]
L'année suivante, il entrait à l'Académie français; se piquant, elle
aussi, d'originalité, la docte compagnie daignait ouvrir son sein à
l'«homme d'un seul livre». Les fervents admirateurs de ce livre, à leurs
yeux plus précieux que l'or et plus durable que l'airain, ne pouvaient
qu'applaudir à ce rare et beau geste.
Brillante étoile de la pléiade parnassienne, disciple préféré de Leconte
de Lisle--qui lui avait légué son habit d'académicien--José-Maria de
Heredia s'était cependant assez dégagé de l'influence du maître pour
affirmer sa personnalité.
«Le sentiment qu'il exprimait de préférence, a écrit Jules Lemaître,
c'était je ne sais quelle joie héroïque de vivre par l'imagination à
travers la nature et l'histoire magnifiée et glorifiée...
»Mais ce qui peut-être le distinguait entre tous, c'était la recherche
de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il joignait à l'ivresse
des sons et des couleurs le goût d'une forme dont la brièveté,
l'exactitude et la plénitude rappelaient en quelque façon nos écrivains
classiques.»
En 1901, M. de Heredia avait remplacé Henri de Bornier comme
administrateur de la bibliothèque de l'Arsenal. Il consacrait cette
studieuse retraite à la préparation d'une édition nouvelle des
_Bucoliques_, d'André Chénier.
Rappelons--ce souvenir n'a d'ailleurs qu'un intérêt anecdotique--qu'en
1896, lors de la visite de Nicolas II et de la tsarine à Paris, il eut
l'honneur de haranguer en vers les souverains russes.