D. Filipo, vivement combattu, dut retirer sa proposition.

Les conservateurs les plus intransigeants, satisfaits de la défaite

de leur plus grand adversaire, virent sans inquiétude se lever un

jeune cabeza de barangay qui demanda la parole:

--Je prie Vos Seigneuries de m'excuser si, à mon âge, je me permets

de parler devant tant de personnes très respectables, tant par leur

expérience que par la prudence et par le discernement avec lesquelles

elles jugent toutes choses, mais puisque l'éloquent orateur, Capitan

Basilio, nous a invités tous à manifester notre opinion, sa parole

autorisée servira d'excuse à l'insuffisance de ma personne.

Les conservateurs satisfaits inclinèrent la tête.

--Ce jeune homme parle bien!--Il est modeste!--Il raisonne

admirablement, se disaient-ils.

--Si je vous présente, señores, un programme ou un projet, ce

n'est pas avec la pensée que vous le trouverez parfait ni que vous

l'accepterez; je veux, en même temps que je me soumets une fois de plus

à la volonté de tous, prouver aux anciens que nous pensons toujours

comme eux puisque nous faisons nôtres les idées que Capitan Basilio

a si élégamment exprimées.

--Très bien! très bien! s'écriaient les conservateurs si délicatement

encensés. Capitan Basilio faisait des signes au jeune homme pour lui

indiquer comment il devait remuer le bras et placer le pied. Seul,

le gobernadorcillo restait impassible; il semblait à la fois distrait

et préoccupé. Le jeune homme poursuivit en s'animant:

--Mon projet, señores, se réduit à ceci: inventer de nouveaux

spectacles qui ne soient pas les banalités que nous voyons chaque

jour et faire en sorte que l'argent recueilli ne sorte pas du pueblo,

ne se dépense pas vainement en poussière, en un mot l'employer à

quelque chose d'utile pour tous.

--C'est cela! c'est cela! interrompirent les jeunes, c'est ce que

nous voulons.

--Très bien! ajoutèrent les vieillards.

--Quel profit tirerons-nous d'une semaine de comédie, comme le demande

le lieutenant? Que nous apprendront ces rois de Bohême ou de Grenade

qui commandent de couper la tête à leurs filles ou les font mettre

en guise de boulet dans un canon lequel, à leur grande surprise,

se convertit en trône? Nous ne sommes ni des rois, ni des barbares,

nous n'avons pas de canons et, si nous imitions tous ces gens-là,

on nous ferait pendre à Bagumbayan. Qu'est-ce que ces princesses qui

prennent part aux combats et frappent de taille et d'estoc, font la

guerre comme des princes et chevauchent seules par monts et vallées,

comme séduites par le Tikbâlang [89]? Nous avons pour habitude d'aimer

dans une femme la douceur et la tendresse et nous ne pourrions unir

sans crainte notre main à la main tachée de sang de quelque damoiselle,

ce sang fût-il celui d'un More ou d'un Géant; de même nous méprisons

et tenons pour vil l'homme qui lève la main sur une femme, que ce

soit un prince, un alférez ou même un rude paysan. Ne vaudrait-il pas

mieux mille fois que nous fissions la peinture de nos propres moeurs,

pour corriger nos vices et nos défauts et faire l'éloge des qualités

que nous nous reconnaissons?

--C'est cela! répétèrent ses partisans.

--Il a raison, murmurèrent pensifs quelques vieux.

--Je n'avais jamais pensé à cela! murmura Capitan Basilio.

--Mais, comment allez-vous faire? objecta l'obstiné conservateur.

--C'est très facile, répondit l'orateur. J'apporte ici deux

comédies que, très certainement, le bon goût et le discernement

bien connus des hommes respectables qui sont ici réunis trouveront

acceptables et divertissantes. La première a pour titre: L'Election

du Gobernadorcillo; c'est une comédie en prose, en cinq actes, écrite

par l'une des personnes présentes. L'autre est en deux actes et la

représentation en durera deux soirées; c'est un drame fantastique, de

caractère satirique, écrit par un des meilleurs poètes de la province;

il est intitulé Mariang Makiling [90]. Voyant que la discussion

des préparatifs de la fête était retardée et craignant que le temps

ne manquât, nous avons cherché en secret nos acteurs et nous leur

avons fait apprendre leurs rôles. Nous espérons qu'avec une semaine

de répétitions ils pourront jouer avec succès. Et remarquez, señores,

que non seulement cette façon de faire est neuve, utile et raisonnable,

mais qu'elle a le grand avantage d'être économique. Point de costumes

à acheter, les nôtres, ceux que nous portons tous les jours, sont

les seuls qui doivent servir.

--Je paie le théâtre! s'écria enthousiasmé Capitan Basilio.

--S'il est besoin de cuadrilleros je prête les miens, dit le capitaine

de cette brave milice.

--Et moi... et moi... s'il faut un vieux... balbutiait un vieillard

avec ostentation.

--Accepté! accepté! crièrent nombre de voix.

Le lieutenant principal était pâle d'émotion, ses yeux se remplirent

de larmes.

--Il pleure de dépit, pensa l'intransigeant et il cria: Accepté,

accepté sans discussion!

Et satisfait de sa vengeance et de la complète défaite de son

adversaire, il commença à faire l'éloge du projet du jeune

homme. Celui-ci poursuivit:

--Une partie de l'argent recueilli, le cinquième par exemple, peut

être employée à distribuer quelques prix, au plus studieux élève

de l'école, au meilleur berger, au plus habile laboureur, au plus

adroit pêcheur, etc. Nous pourrons organiser des régates sur la

rivière et sur le lac, des courses de chevaux, élever des mâts de

cocagne et organiser d'autres jeux auxquels nos paysans prendront

part. Quant aux feux d'artifice, comme l'habitude prise est telle

qu'on s'imaginerait difficilement une fête où ils seraient supprimés,

je leur laisse une place: des roues et des châteaux de feu offrent

d'ailleurs de très beaux et très intéressants spectacles, mais je

crois inutiles les bombes que proposait le lieutenant. Deux orchestres

sont suffisants pour donner de la gaieté à la fête et nous éviterons

ainsi ces inimitiés et ces querelles qui faisaient de ces malheureux,

dont le travail est de nous réjouir, de véritables coqs de combat s'en

allant ensuite mal payés, mal nourris, battus et parfois blessés. Avec

le surplus des fonds on pourrait commencer la construction d'un petit

édifice pour servir d'école, car nous ne pouvons guère attendre que

Dieu lui-même descende du ciel et nous la bâtisse; il est triste de

penser qu'alors que nous avons une gallera de premier ordre l'endroit

où nos enfants s'instruisent n'est pas même l'écurie du curé. Voici le

projet tracé dans ses grandes lignes, le perfectionner sera l'oeuvre

de tous.

Un léger murmure s'éleva dans la salle; presque tous étaient de l'avis

du jeune homme, quelques-uns seulement murmuraient:

--Nouveautés que tout cela! ce sont des choses nouvelles! Dans notre

jeunesse...!

--Acceptons-les pour aujourd'hui, disaient les autres, le principal

est d'humilier celui-ci!

Et ils montraient le lieutenant.

Quand le silence se rétablit, tous étaient d'accord. Il ne manquait

plus que la décision du gobernadorcillo.

Celui-ci suait, s'agitait, se retournait, se passait la main sur le

front et put enfin bégayer en baissant les yeux:

--Moi aussi, j'approuve... mais, hem!

Toute l'assemblée écoutait en silence.

--Mais? demanda Capitan Basilio.

--J'approuve complètement, répéta le fonctionnaire; c'est-à-dire... je

n'approuve pas... je dis oui,... mais...

Il se frotta les yeux avec le revers de la main.

--Mais, continua le malheureux se décidant enfin, mais le curé,

le Père curé veut autre chose.

--Est-ce le curé ou bien nous qui payons la fête? A-t-il donné au

moins un cuarto? s'écria une voix pénétrante.

Tous regardèrent du côté d'où était partie cette demande: là siégeait

le philosophe Tasio.

Le lieutenant restait immobile, les yeux fixés sur le gobernadorcillo.

--Et que veut le curé? demanda D. Basilio.

--Mais le curé veut... six processions, trois sermons, trois messes

solennelles... et, s'il reste de l'argent, une comédie avec du chant

dans les entr'actes.

--Mais nous ne voulons pas de cela, dirent les jeunes et quelques

vieux.

--Le Père curé le veut! répéta le gobernadorcillo, j'ai promis au

curé que ce qu'il voulait serait fait.

--Alors, pourquoi nous avez-vous convoqués?

--Précisément, pour vous en faire part.

--Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit dès le commencement?

--Je voulais le dire, señores, mais Capitan Basilio a parlé et je

n'ai pas eu le temps... Il faut obéir au curé!

--Il faut lui obéir! répétèrent quelques vieux.

--Il faut lui obéir, ou l'Alcalde nous enverrait tous en

prison! ajoutèrent tristement d'autres conservateurs.

--Eh bien! obéissez et faites la fête à vous seuls! s'écrièrent les

jeunes en se levant. Nous retirons notre contribution.

--Tout a déjà été recouvré! dit le gobernadorcillo.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 56 / 152 题