L'ASSEMBLÉE AU TRIBUNAL [85]

C'était une salle de douze à quinze mètres de long sur huit à

dix de large. Les murs, blanchis à la chaux, étaient couverts de

dessins au charbon, plus ou moins laids, plus ou moins indécents,

avec des inscriptions qui complétaient leur sens. Dans un coin,

appuyés ordinairement au mur, une dizaine de vieux fusils à pierre

parmi des sabres rouillés, des espadons et des casse-tête: c'était

l'armement des cuadrilleros..

A une extrémité de la salle qu'ornaient des rideaux rouges sales

se cachait, accroché au mur, le portrait de S. M. le Roi; sous le

portrait, sur une estrade de bois, un vieux fauteuil ouvrait ses

bras dépecés; devant, une grande table tachée d'encre, gravée et

entaillée par des inscriptions et des monogrammes comme beaucoup de

tables des tavernes allemandes fréquentées par les étudiants. Des

chaises boiteuses et des bancs délabrés complétaient le mobilier.

Dans cette salle se tenaient les réunions, siégeait le tribunal,

s'infligeait la torture, etc. En ce moment les autorités du pueblo et

des divers quartiers y sont réunies; le parti des vieillards ne se

mélange pas avec celui des jeunes, les uns et les autres ne peuvent

se souffrir: ils représentent les conservateurs et les libéraux,

seulement ces luttes politiques acquièrent dans les pueblos un

caractère très violent.

--La conduite du gobernadorcillo m'indigne! disait à ses amis le

chef du parti libéral, D. Filipo; il apporte un plan préconçu pour

retarder jusqu'au dernier moment la discussion du projet. Notez qu'il

nous reste à peine onze jours.

--Il est resté au couvent à conférer avec le curé qui est

malade! observa un des jeunes.

--Cela ne fait rien! reprit un autre; nous avons déjà tout

préparé. Pourvu que le projet des vieux n'obtienne pas la majorité...

--Je ne le crois pas! dit D. Filipo; je présenterai le projet des

vieux...

--Comment? que dites-vous? demandèrent ses auditeurs surpris.

--Je dis que, si je parle le premier, je présenterai le projet de

nos adversaires.

--Et le nôtre?

--Vous vous en chargerez, vous, répliqua le lieutenant en souriant

et il s'adressa à un jeune cabeza de barangay [86]: vous parlerez

après que ma proposition aura été rejetée.

--Nous ne vous comprenons pas, señor! dirent ses interlocuteurs en

le regardant, pleins de doute.

--Écoutez! dit D. Filipo à voix basse à deux ou trois amis qui

l'écoutaient. Ce matin je me suis rencontré avec le vieux Tasio.

--Eh bien?

--Il m'a dit: «Vos ennemis en veulent plus à votre personne qu'à

vos idées. Voulez-vous qu'une chose ne se fasse pas? Proposez-la et,

serait-elle plus utile qu'une mitre, elle sera repoussée. Une fois

qu'ils vous auront battu, faites que le plus modeste d'entre vous

présente ce que vous vouliez, et, pour vous humilier, vos adversaires

l'approuveront.» Mais, gardez-moi le secret.

--Mais...

--C'est pour cela que je proposerai le projet de nos adversaires en

l'exagérant jusqu'au ridicule. Silence! voici le señor Ibarra avec

le maître d'école!

Les deux jeunes gens saluèrent tous les groupes, sans prendre part

à leurs conversations.

Quelques instants après le gobernadorcillo entra, l'air

mécontent. Aussitôt les murmures cessèrent, chacun prit place et le

silence régna peu à peu.

Le capitaine [87] s'assit dans le fauteuil placé sous le portrait

de Sa Majesté, toussa quatre ou cinq fois, se passa la main sur le

crâne et sur la figure, toussa de nouveau et, d'une voix défaillante,

commença enfin:

--Señores, je me suis risqué à vous convoquer tous pour cette

assemblée... hem! hem!... parce que nous devons célébrer le 12 de

ce mois la fête de notre patron S. Diego... hem! hem! aujourd'hui,

nous sommes le 2... hem! hem!

Il en était à ce point de son discours lorsqu'une toux sèche et

régulière le réduisit au silence.

Alors, du banc des vieux, se leva un homme d'aspect arrogant,

paraissant âgé d'environ quarante ans. C'était le riche Capitan

Basilio, un ennemi du défunt D. Rafael; il prétendait que, depuis

la mort de saint Thomas d'Aquin, le monde n'avait pas fait un pas

en avant et que, depuis que saint Jean de Latran l'avait quitté,

l'Humanité avait commencé à reculer.

--Que Vos Seigneuries me permettent, dit-il, de prendre la parole

dans une circonstance si intéressante. Je parle le premier, bien

que beaucoup de ceux qui sont ici aient plus de droits que moi,

mais si je parle le premier c'est qu'il ne me semble pas que,

dans ce cas, parler le premier signifie que l'on soit le premier,

de même que parler le dernier ne signifierait pas non plus que l'on

soit le dernier. De plus, les choses que j'aurai à dire sont d'une

telle importance qu'elles ne doivent ni être laissées de côté ni être

dites en dernier, et c'est pour cela que j'ai voulu parler le premier

afin de leur donner la place qui leur convenait. Vos Seigneuries

me permettront donc de parler le premier dans cette assemblée où je

vois de très notables personnes comme le señor Capitan actuel, son

prédécesseur, mon distingué ami D. Valentin, son autre prédécesseur,

mon ami d'enfance D. Julio, notre célèbre capitaine des cuadrilleros,

D. Melchior et tant d'autres encore que, pour être bref, je ne veux pas

mentionner et que vous voyez ici présents. Je supplie Vos Seigneuries

de me permettre l'usage de la parole avant que quelqu'un d'autre ne

parle. Aurai-je le bonheur que l'Assemblée accède à mon humble prière?

Et l'orateur s'inclina respectueusement, souriant à demi.

--Vous pouvez parler, nous vous écoutons avec plaisir! dirent les

amis louangeurs et les autres personnes qui le tenaient pour un grand

orateur; les anciens toussaient avec satisfaction et se frottaient

les mains.

Capitan Basilio, après avoir épongé la sueur de son front avec un

mouchoir de soie, continua:

--Puisque Vos Seigneuries ont été assez aimables et assez complaisantes

envers mon humble personne pour me concéder l'usage de la parole

avant tout autre de ceux qui sont ici présents, je profiterai de

cette permission, si généreusement accordée, et je vais parler. Je

m'imagine, avec mon imagination, que je me trouve au milieu du très

respectable Sénat romain, senatus populusque romanus, comme nous

disions en ces beaux temps qui, malheureusement pour l'Humanité,

ne reviendront plus, et je demanderai aux patres conscripti, comme

dirait le sage Cicéron s'il était à ma place, je leur demanderai,

puisque le temps nous manque et que le temps est d'or, comme disait

Salomon, que, dans cette importante question, chacun expose son avis

clairement, brièvement et simplement. J'ai dit.

Et, satisfait de lui-même et de l'attention de la salle, l'orateur

s'assit, non sans adresser à Ibarra qui était placé dans un coin un

regard de supériorité et à ses amis un autre fort expressif, leur

disant: «Ha! Ai-je bien parlé? Ha!»

Ses amis reflétèrent les deux regards en se tournant vers les jeunes,

comme pour les faire mourir d'envie.

--Maintenant la parole est à celui qui voudra que... hem! reprit le

gobernadorcillo sans pouvoir achever sa phrase, la toux lui livrant

une nouvelle attaque.

A en juger par le silence général, personne ne voulait accepter d'être

l'un des patres conscripti, personne ne se leva; alors D. Filipo

profita de l'occasion et prit la parole.

Les conservateurs se regardèrent, échangeant des oeillades et se

faisant des gestes significatifs.

--Señores, je vais présenter mon projet pour la fête, dit D. Filipo.

--Nous ne pouvons pas l'admettre! répondit un vieux poitrinaire,

conservateur intransigeant.

--Nous votons contre! dirent les autres adversaires.

--Señores, dit D. Filipo en réprimant un sourire, je ne vous ai pas

encore exposé le projet que nous, les jeunes, nous apportons ici. Ce

grand projet, nous en sommes sûrs, sera préféré par tous, quoi que

pensent ou que puissent penser nos contradicteurs.

Ce présomptueux exorde acheva d'irriter les conservateurs qui jurèrent

in corde de lui faire une terrible opposition. D. Filipo poursuivit:

--Nous avons un budget de 3,500 pesos. Eh bien! avec cette somme nous

pouvons faire une fête qui surpasse toutes celles que nous avons vues

jusqu'ici, soit dans notre province, soit dans les provinces voisines.

--Quoi? s'écrièrent les incrédules; tel pueblo avait 5000, tel autre

4000! C'est de la plaisanterie!

--Ecoutez-moi, señores, et vous serez convaincus, continua D. Filipo

intrépide. Je propose que, au milieu de la place, on élève un grand

théâtre, qui coûtera 150 pesos.

--150 ne suffiront pas, il faut en mettre 160! objecta un tenace

conservateur.

--Notez, señor directeur, 200 pesos pour le théâtre! dit D. Filipo. Je

propose que l'on traite avec la troupe de comédie de Tondo pour qu'elle

donne des représentations pendant sept soirées consécutives. Sept

représentations à 200 pesos par soirée font 1400. Notez 1400, señor

directeur.

Vieux et jeunes se regardèrent surpris; seuls, ceux qui étaient dans

le secret ne bougèrent pas.

--Je propose encore de grands feux d'artifices; pas de ces toutes

petites lumières, de ces toutes petites fusées qui n'amusent que les

enfants et les vieilles filles, rien de tout cela! Nous voulons de

grosses bombes et de colossales fusées. Je propose donc 200 grosses

bombes à deux pesos chacune et 200 fusées du même prix. Nous les

commanderons aux artificiers de Malabon.

--Hum! interrompit un vieux, une bombe de deux pesos ne m'effraye

guère et ne me rend pas sourd; elles doivent être à trois pesos.

--Notez 1000 pesos pour 200 bombes et 200 fusées.

Les conservateurs ne purent se contenir; quelques-uns se levèrent et

conférèrent entre eux.

--De plus, pour que nos voisins voient que nous sommes des gens

qui n'épargnent rien et que l'argent ne nous manque pas, continua

D. Filipo en élevant la voix et en lançant un rapide regard vers le

groupe des vieux, je propose: 1o quatre frères principaux pour les

deux jours de fête et 2o, que chaque jour on jette au lac 200 poules

rôties, 100 chapons farcis et 50 cochons de lait, comme faisait Sylla,

contemporain de ce Cicéron dont vient de parler Capitan Basilio.

--C'est cela, comme Sylla! répéta Basilio flatté.

L'étonnement s'accroissait par degrés.

--Comme beaucoup de gens riches vont accourir et que chacun apporte les

pesos par milliers, ses meilleurs coqs, le liampo [88] et les cartes,

je propose quinze jours de gallera, la liberté d'ouvrir toutes les

maisons de jeu...

Mais les jeunes se levèrent, l'interrompirent; ils croyaient que le

lieutenant principal était subitement devenu fou. Les vieux discutaient

avec chaleur.

--Et enfin, pour ne pas négliger les plaisirs de l'âme...

Les murmures et les cris partis de tous les coins de la salle

couvrirent totalement sa voix: ce ne fut bientôt plus qu'un tumulte.

--Non! criait un intransigeant conservateur; je ne veux pas qu'il se

flatte d'avoir fait la fête, non! Laissez-moi, laissez-moi parler!

--D. Filipo nous a trompés! disaient les libéraux. Nous voterons

contre. Il est passé aux vieux. Nous votons contre.

Le gobernadorcillo, plus abattu que jamais, ne faisait rien pour

apaiser le tumulte; il attendait que l'ordre se rétablît de lui-même.

Le capitaine des cuadrilleros demanda la parole; on la lui octroya,

mais il n'ouvrit pas la bouche et retourna s'asseoir confus et honteux.

Par bonheur, Capitan Valentin, le plus modéré des conservateurs,

se leva et dit:

--Nous ne pouvons admettre ce qu'a proposé le lieutenant principal,

cela nous semble une exagération. Tant de bombes et tant de théâtres

ne peuvent être proposés que par un jeune homme comme le lieutenant,

qui peut passer beaucoup de soirées au théâtre et entendre de

nombreuses détonations sans devenir sourd. J'ai pris l'opinion des

personnes sensées et toutes désapprouvent unanimement le projet de

D. Filipo. N'est-il pas vrai, señores?

--Oui! oui! dirent à la fois jeunes et vieux. Les jeunes étaient

enchantés d'entendre un vieux parler ainsi.

--Qu'avons-nous à faire de quatre frères principaux? poursuivit

D. Valentin. Qu'est-ce que ces poules, ces chapons et ces cochons

de lait jetés dans le lac? Plaisanterie! diraient nos voisins, et

ensuite nous jeûnerons la moitié de l'année. Qu'avons-nous à voir

avec Sylla et avec les Romains? Nous ont-ils par hasard invités à

leurs fêtes? Pour ma part, tout au moins, je n'ai jamais reçu aucun

billet de leur part et réfléchissez que je suis déjà vieux!

--Les Romains vivent à Rome, où est le Pape! lui murmura tout bas

Capitan Basilio.

--Je comprends maintenant, continua l'orateur sans se troubler. Ils

célébraient leur fête lors d'une vigile et le Pape leur commanda de

jeter les victuailles à la mer pour ne pas commettre un péché. Mais,

de toutes façons, votre projet de fête est inadmissible, impossible,

c'est une folie.

Au Pays des Moines (Noli me Tangere) · 第 55 / 152 题