C'était une salle de douze à quinze mètres de long sur huit à
dix de large. Les murs, blanchis à la chaux, étaient couverts de
dessins au charbon, plus ou moins laids, plus ou moins indécents,
avec des inscriptions qui complétaient leur sens. Dans un coin,
appuyés ordinairement au mur, une dizaine de vieux fusils à pierre
parmi des sabres rouillés, des espadons et des casse-tête: c'était
l'armement des cuadrilleros..
A une extrémité de la salle qu'ornaient des rideaux rouges sales
se cachait, accroché au mur, le portrait de S. M. le Roi; sous le
portrait, sur une estrade de bois, un vieux fauteuil ouvrait ses
bras dépecés; devant, une grande table tachée d'encre, gravée et
entaillée par des inscriptions et des monogrammes comme beaucoup de
tables des tavernes allemandes fréquentées par les étudiants. Des
chaises boiteuses et des bancs délabrés complétaient le mobilier.
Dans cette salle se tenaient les réunions, siégeait le tribunal,
s'infligeait la torture, etc. En ce moment les autorités du pueblo et
des divers quartiers y sont réunies; le parti des vieillards ne se
mélange pas avec celui des jeunes, les uns et les autres ne peuvent
se souffrir: ils représentent les conservateurs et les libéraux,
seulement ces luttes politiques acquièrent dans les pueblos un
caractère très violent.
--La conduite du gobernadorcillo m'indigne! disait à ses amis le
chef du parti libéral, D. Filipo; il apporte un plan préconçu pour
retarder jusqu'au dernier moment la discussion du projet. Notez qu'il
nous reste à peine onze jours.
--Il est resté au couvent à conférer avec le curé qui est
malade! observa un des jeunes.
--Cela ne fait rien! reprit un autre; nous avons déjà tout
préparé. Pourvu que le projet des vieux n'obtienne pas la majorité...
--Je ne le crois pas! dit D. Filipo; je présenterai le projet des
vieux...
--Comment? que dites-vous? demandèrent ses auditeurs surpris.
--Je dis que, si je parle le premier, je présenterai le projet de
nos adversaires.
--Et le nôtre?
--Vous vous en chargerez, vous, répliqua le lieutenant en souriant
et il s'adressa à un jeune cabeza de barangay [86]: vous parlerez
après que ma proposition aura été rejetée.
--Nous ne vous comprenons pas, señor! dirent ses interlocuteurs en
le regardant, pleins de doute.
--Écoutez! dit D. Filipo à voix basse à deux ou trois amis qui
l'écoutaient. Ce matin je me suis rencontré avec le vieux Tasio.
--Eh bien?
--Il m'a dit: «Vos ennemis en veulent plus à votre personne qu'à
vos idées. Voulez-vous qu'une chose ne se fasse pas? Proposez-la et,
serait-elle plus utile qu'une mitre, elle sera repoussée. Une fois
qu'ils vous auront battu, faites que le plus modeste d'entre vous
présente ce que vous vouliez, et, pour vous humilier, vos adversaires
l'approuveront.» Mais, gardez-moi le secret.
--Mais...
--C'est pour cela que je proposerai le projet de nos adversaires en
l'exagérant jusqu'au ridicule. Silence! voici le señor Ibarra avec
le maître d'école!
Les deux jeunes gens saluèrent tous les groupes, sans prendre part
à leurs conversations.
Quelques instants après le gobernadorcillo entra, l'air
mécontent. Aussitôt les murmures cessèrent, chacun prit place et le
silence régna peu à peu.
Le capitaine [87] s'assit dans le fauteuil placé sous le portrait
de Sa Majesté, toussa quatre ou cinq fois, se passa la main sur le
crâne et sur la figure, toussa de nouveau et, d'une voix défaillante,
commença enfin:
--Señores, je me suis risqué à vous convoquer tous pour cette
assemblée... hem! hem!... parce que nous devons célébrer le 12 de
ce mois la fête de notre patron S. Diego... hem! hem! aujourd'hui,
nous sommes le 2... hem! hem!
Il en était à ce point de son discours lorsqu'une toux sèche et
régulière le réduisit au silence.
Alors, du banc des vieux, se leva un homme d'aspect arrogant,
paraissant âgé d'environ quarante ans. C'était le riche Capitan
Basilio, un ennemi du défunt D. Rafael; il prétendait que, depuis
la mort de saint Thomas d'Aquin, le monde n'avait pas fait un pas
en avant et que, depuis que saint Jean de Latran l'avait quitté,
l'Humanité avait commencé à reculer.
--Que Vos Seigneuries me permettent, dit-il, de prendre la parole
dans une circonstance si intéressante. Je parle le premier, bien
que beaucoup de ceux qui sont ici aient plus de droits que moi,
mais si je parle le premier c'est qu'il ne me semble pas que,
dans ce cas, parler le premier signifie que l'on soit le premier,
de même que parler le dernier ne signifierait pas non plus que l'on
soit le dernier. De plus, les choses que j'aurai à dire sont d'une
telle importance qu'elles ne doivent ni être laissées de côté ni être
dites en dernier, et c'est pour cela que j'ai voulu parler le premier
afin de leur donner la place qui leur convenait. Vos Seigneuries
me permettront donc de parler le premier dans cette assemblée où je
vois de très notables personnes comme le señor Capitan actuel, son
prédécesseur, mon distingué ami D. Valentin, son autre prédécesseur,
mon ami d'enfance D. Julio, notre célèbre capitaine des cuadrilleros,
D. Melchior et tant d'autres encore que, pour être bref, je ne veux pas
mentionner et que vous voyez ici présents. Je supplie Vos Seigneuries
de me permettre l'usage de la parole avant que quelqu'un d'autre ne
parle. Aurai-je le bonheur que l'Assemblée accède à mon humble prière?
Et l'orateur s'inclina respectueusement, souriant à demi.
--Vous pouvez parler, nous vous écoutons avec plaisir! dirent les
amis louangeurs et les autres personnes qui le tenaient pour un grand
orateur; les anciens toussaient avec satisfaction et se frottaient
les mains.
Capitan Basilio, après avoir épongé la sueur de son front avec un
mouchoir de soie, continua:
--Puisque Vos Seigneuries ont été assez aimables et assez complaisantes
envers mon humble personne pour me concéder l'usage de la parole
avant tout autre de ceux qui sont ici présents, je profiterai de
cette permission, si généreusement accordée, et je vais parler. Je
m'imagine, avec mon imagination, que je me trouve au milieu du très
respectable Sénat romain, senatus populusque romanus, comme nous
disions en ces beaux temps qui, malheureusement pour l'Humanité,
ne reviendront plus, et je demanderai aux patres conscripti, comme
dirait le sage Cicéron s'il était à ma place, je leur demanderai,
puisque le temps nous manque et que le temps est d'or, comme disait
Salomon, que, dans cette importante question, chacun expose son avis
clairement, brièvement et simplement. J'ai dit.
Et, satisfait de lui-même et de l'attention de la salle, l'orateur
s'assit, non sans adresser à Ibarra qui était placé dans un coin un
regard de supériorité et à ses amis un autre fort expressif, leur
disant: «Ha! Ai-je bien parlé? Ha!»
Ses amis reflétèrent les deux regards en se tournant vers les jeunes,
comme pour les faire mourir d'envie.
--Maintenant la parole est à celui qui voudra que... hem! reprit le
gobernadorcillo sans pouvoir achever sa phrase, la toux lui livrant
une nouvelle attaque.
A en juger par le silence général, personne ne voulait accepter d'être
l'un des patres conscripti, personne ne se leva; alors D. Filipo
profita de l'occasion et prit la parole.
Les conservateurs se regardèrent, échangeant des oeillades et se
faisant des gestes significatifs.
--Señores, je vais présenter mon projet pour la fête, dit D. Filipo.
--Nous ne pouvons pas l'admettre! répondit un vieux poitrinaire,
conservateur intransigeant.
--Nous votons contre! dirent les autres adversaires.
--Señores, dit D. Filipo en réprimant un sourire, je ne vous ai pas
encore exposé le projet que nous, les jeunes, nous apportons ici. Ce
grand projet, nous en sommes sûrs, sera préféré par tous, quoi que
pensent ou que puissent penser nos contradicteurs.
Ce présomptueux exorde acheva d'irriter les conservateurs qui jurèrent
in corde de lui faire une terrible opposition. D. Filipo poursuivit:
--Nous avons un budget de 3,500 pesos. Eh bien! avec cette somme nous
pouvons faire une fête qui surpasse toutes celles que nous avons vues
jusqu'ici, soit dans notre province, soit dans les provinces voisines.
--Quoi? s'écrièrent les incrédules; tel pueblo avait 5000, tel autre
4000! C'est de la plaisanterie!
--Ecoutez-moi, señores, et vous serez convaincus, continua D. Filipo
intrépide. Je propose que, au milieu de la place, on élève un grand
théâtre, qui coûtera 150 pesos.
--150 ne suffiront pas, il faut en mettre 160! objecta un tenace
conservateur.
--Notez, señor directeur, 200 pesos pour le théâtre! dit D. Filipo. Je
propose que l'on traite avec la troupe de comédie de Tondo pour qu'elle
donne des représentations pendant sept soirées consécutives. Sept
représentations à 200 pesos par soirée font 1400. Notez 1400, señor
directeur.
Vieux et jeunes se regardèrent surpris; seuls, ceux qui étaient dans
le secret ne bougèrent pas.
--Je propose encore de grands feux d'artifices; pas de ces toutes
petites lumières, de ces toutes petites fusées qui n'amusent que les
enfants et les vieilles filles, rien de tout cela! Nous voulons de
grosses bombes et de colossales fusées. Je propose donc 200 grosses
bombes à deux pesos chacune et 200 fusées du même prix. Nous les
commanderons aux artificiers de Malabon.
--Hum! interrompit un vieux, une bombe de deux pesos ne m'effraye
guère et ne me rend pas sourd; elles doivent être à trois pesos.
--Notez 1000 pesos pour 200 bombes et 200 fusées.
Les conservateurs ne purent se contenir; quelques-uns se levèrent et
conférèrent entre eux.
--De plus, pour que nos voisins voient que nous sommes des gens
qui n'épargnent rien et que l'argent ne nous manque pas, continua
D. Filipo en élevant la voix et en lançant un rapide regard vers le
groupe des vieux, je propose: 1o quatre frères principaux pour les
deux jours de fête et 2o, que chaque jour on jette au lac 200 poules
rôties, 100 chapons farcis et 50 cochons de lait, comme faisait Sylla,
contemporain de ce Cicéron dont vient de parler Capitan Basilio.
--C'est cela, comme Sylla! répéta Basilio flatté.
L'étonnement s'accroissait par degrés.
--Comme beaucoup de gens riches vont accourir et que chacun apporte les
pesos par milliers, ses meilleurs coqs, le liampo [88] et les cartes,
je propose quinze jours de gallera, la liberté d'ouvrir toutes les
maisons de jeu...
Mais les jeunes se levèrent, l'interrompirent; ils croyaient que le
lieutenant principal était subitement devenu fou. Les vieux discutaient
avec chaleur.
--Et enfin, pour ne pas négliger les plaisirs de l'âme...
Les murmures et les cris partis de tous les coins de la salle
couvrirent totalement sa voix: ce ne fut bientôt plus qu'un tumulte.
--Non! criait un intransigeant conservateur; je ne veux pas qu'il se
flatte d'avoir fait la fête, non! Laissez-moi, laissez-moi parler!
--D. Filipo nous a trompés! disaient les libéraux. Nous voterons
contre. Il est passé aux vieux. Nous votons contre.
Le gobernadorcillo, plus abattu que jamais, ne faisait rien pour
apaiser le tumulte; il attendait que l'ordre se rétablît de lui-même.
Le capitaine des cuadrilleros demanda la parole; on la lui octroya,
mais il n'ouvrit pas la bouche et retourna s'asseoir confus et honteux.
Par bonheur, Capitan Valentin, le plus modéré des conservateurs,
se leva et dit:
--Nous ne pouvons admettre ce qu'a proposé le lieutenant principal,
cela nous semble une exagération. Tant de bombes et tant de théâtres
ne peuvent être proposés que par un jeune homme comme le lieutenant,
qui peut passer beaucoup de soirées au théâtre et entendre de
nombreuses détonations sans devenir sourd. J'ai pris l'opinion des
personnes sensées et toutes désapprouvent unanimement le projet de
D. Filipo. N'est-il pas vrai, señores?
--Oui! oui! dirent à la fois jeunes et vieux. Les jeunes étaient
enchantés d'entendre un vieux parler ainsi.
--Qu'avons-nous à faire de quatre frères principaux? poursuivit
D. Valentin. Qu'est-ce que ces poules, ces chapons et ces cochons
de lait jetés dans le lac? Plaisanterie! diraient nos voisins, et
ensuite nous jeûnerons la moitié de l'année. Qu'avons-nous à voir
avec Sylla et avec les Romains? Nous ont-ils par hasard invités à
leurs fêtes? Pour ma part, tout au moins, je n'ai jamais reçu aucun
billet de leur part et réfléchissez que je suis déjà vieux!
--Les Romains vivent à Rome, où est le Pape! lui murmura tout bas
Capitan Basilio.
--Je comprends maintenant, continua l'orateur sans se troubler. Ils
célébraient leur fête lors d'une vigile et le Pape leur commanda de
jeter les victuailles à la mer pour ne pas commettre un péché. Mais,
de toutes façons, votre projet de fête est inadmissible, impossible,
c'est une folie.