Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes, les lexiques mal faits,
les récits inexacts. Les quatre documents qu’il a trouvés et qui lui
donnaient le précieux appoint d’une opinion unanime sont copiés sur un
original qu’il ignorait et, par ce fait même, perdent toute valeur.
Reste ce document original. Est-il authentique? Une supercherie est
délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice espagnole, Hyacinthe
Miglanovitch, barde illyrien, ou la pieuse Bilitis.--Elle est honteuse
quand, œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise dont Daudet nous
conte les épisodes réjouissants dans _l’Immortel_.--Sans avoir la
robuste foi de Michel Chasles, qui collectionna des _inédits_ de
Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien risque toujours
d’être pris au piège de son document, et, chaque année, une critique
sévère rend à la légende des anecdotes que l’on croyait appartenir à
l’histoire.
Même authentique, un écrit peut encore trahir. Souvent un copiste
malhabile, ignorant ou partial, le déforma, et de telles erreurs sont
parfois difficiles à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite une
correction de Madvig qui est vraiment un bel exemple d’ingéniosité.
Ayant pensé à se représenter une lettre de Sénèque dans le type
d’écriture d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans ponctuation
ni séparation entre les mots) Madvig sut lire un texte resté
incompréhensible dont les mots avaient été coupés au hasard.
Il n’est pourtant de vérité que dans le document et l’on ne peut se
servir, pour construire, de matériaux de seconde main, car c’est
doubler, par paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont
atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien anglais, a
attaché son nom, maladie que M. Langlois compare assez plaisamment au
daltonisme et qui consiste à mentir de façon constante et presque
ingénue, à ne point savoir distinguer le vrai du faux, à la façon de
certains yeux qui différencient mal le vert d’avec le rouge.
Même quand un document est sans reproches au point de vue de son
authenticité et de sa provenance, il est une autre critique que l’on
doit lui faire subir: celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si
l’on est vivement sollicité de falsifier des documents quand on écrit
avec des idées préconçues, des idées de _siège fait_, on l’est encore
plus de raconter incorrectement un événement dont on fut témoin.
Paraît-il important, on l’exagère; paraît-il indifférent, on le note à
peine. Un témoin dit toujours trop ou trop peu. Questionnez-le, il
répondra par monosyllabes; laissez-le parler, vous serez étouffé par une
éloquence qui, toujours, restera fumeuse. De plus, ce qu’il vous dira
sera subordonné à ses occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou à
ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme que la question posée
occupe seule, fût-ce un instant, toute sa conscience, cela serait
excessif. On peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine en suivant
des débats de cour d’assises. L’homme n’a de respect que pour le
passé... et MM. Seignobos et Langlois nous montrent avec quel cynisme on
le traite.
Ils découvrent encore mille pièges auxquels le plus avisé se laisse
prendre, et montrent les travers qui défigurent l’œuvre faite avec le
plus de soin. A trop respecter les documents, on finit par oublier que
ce ne sont là, en somme, que des matériaux; ils cessent d’être un moyen
pour devenir un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel point
de l’histoire que son travail prend tous les traits de la manie du
philatéliste ou du collectionneur de cartes postales.
Il faut lire la charmante description que M. Langlois nous donne des
risques professionnels de l’érudition. L’habitude de l’analyse critique
mène à l’impuissance, à la paralysie historique; l’abus de la critique
mène à des excès de méfiance auxquels nul texte ne résisterait et qui
font voir un problème là où il n’y en a pas; enfin, le dilettantisme en
critique mène à s’occuper de choses qui n’en valent pas la peine, à
critiquer pour critiquer, quelle que soit la matière, pourvu qu’elle
soit obscure,--quelle que soit l’énigme, même si la solution n’en peut
être intéressante.
Cette _Introduction aux études historiques_ présente, en son ensemble,
un délicieux cours de bon sens, et, par la façon limpide et logique dont
ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si bien, ses auteurs
rendent attrayante sans la vulgariser une matière que l’on tiendrait
pour sèche et lourde.
Savoureuse lecture!--elle clarifie un esprit troublé, elle supprime les
penchants trop vifs au romanesque; sans doute, elle nous parle peu des
bibelots historiques offerts à l’enfance comme moyens de mnémotechnie ou
motifs de récréation, mais, moins douce aux âmes sensibles qu’un recueil
de légendes, elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper,
fût-ce par les vives couleurs d’un mirage.