LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE

Un homme tombe dans la rue et meurt sur le coup. Il y avait là peu de

témoins: une blanchisseuse qui allait à son travail, un député

socialiste, une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier électricien

et... qui encore?... mettons, si vous voulez, un arroseur.

A tous ces gens, on demandera leur opinion sur le décès du passant, car

le passant était un personnage politique de valeur qui siégeait à droite

et dont le brusque décès ne laisse pas d’être important. Or, la

blanchisseuse, trop émue pour fournir un avis avec précision, parlera de

la maladie de cœur que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle

s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui apprend-on la

qualité considérable du défunt, aussitôt elle n’a plus rien vu, elle

devient muette, elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix,

sans interrogatoires, comme si on ne se souciait guère de son

témoignage, la voilà transformée. Un puissant orgueil la possède. Elle

pense avoir son portrait dans les gazettes, des journalistes à son

seuil, sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout vu. Ni

l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste n’ont pu rien voir et

la jeune femme bien vêtue fait un récit mensonger.

Le député socialiste répond avec plus de réserve. La réserve est même la

seule chose qui importe. Le mort siégeait à droite. On doit du respect

aux morts; pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions

qui se présentent pour prêcher la bonne parole, aussi, à voix basse,

donnera-t-il quelques anecdotes qui discréditent affreusement la victime

et se terminent toutes par ces mots:

«D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit.»

Raisons politiques!

La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse surtout qu’on ne la

remarque pas, car elle sortait de chez son amant, tâche à rester dans le

vague:

«L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il était mort.»

Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà, on soupçonne ce

témoin d’avoir quelque chose à cacher. Sa voilette est bien épaisse!

Pourquoi veut-elle partir si vite? Cela est louche...--D’autant plus que

l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à ce que le trépas soit dû à

l’électricité, est vexé de ne point trouver de plot dans le voisinage,

et que l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus qui flamboie

excessivement.

Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez peser à votre

aise, quel avis suivrez-vous? Entre tant de témoins, qui déjà mettent de

l’amour-propre à n’avoir point tort et s’intéressent plus à leur version

de l’accident qu’à l’accident lui-même, auquel donnerez-vous raison?...

Et, quand les docteurs auront apporté leurs expertises (toutes

contradictoires) et mis leur point d’honneur à imposer une opinion, et

quand les concierges auront épilogué, et quand, enfin, la grande voix du

peuple se sera fait entendre, pensez-vous? pensez-vous sérieusement, que

la cause de l’accident sera mieux connue? Car, au fait! de quoi ce

monsieur qui passait est-il donc mort?

Eh bien! transportez-vous maintenant par la pensée à quelques siècles en

arrière et tâchez de savoir si Sémiramis avait le mollet bien fait, si

Moïse était cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses cornes,

enfin si le troisième amant de Cléopâtre prisait l’oseille plus que la

chicorée et quels étaient les motifs de cette préférence!

Ce petit préambule n’a d’autre but que de me rappeler plus vivement la

charmante surprise que j’eus en lisant, pour la première fois,

l’_Introduction aux Études historiques_ que M. Ch.-V. Langlois écrivit

en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre, dont on a peu parlé, je

pense, hors d’un milieu d’érudits, et qui a besoin du concours de la

boîte des quais ou, comme il advint dans mon cas, de l’entremise d’un

ami pour être goûté par des profanes, manque tout à fait de ces grâces

romanesques qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant sans apprêt

comme aussi celle des _Questions d’Histoire et d’Enseignement_ de M.

Ch.-V. Langlois qui lui servent en quelque sorte de marginalia, son

excellence ne laisse pas de rester un peu nue.

Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les ambitions des

histoires d’aujourd’hui aura, je pense, le même étonnement lorsque MM.

Seignobos et Langlois lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus

souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide) que l’histoire

n’est plus un exercice d’orateur où une belle comparaison tient lieu de

preuves et quelques concetti de documents;--peut-être comprend-il que de

Mézeray à Fustel de Coulanges, de Macaulay et Motley à Green et Seeley,

on a fait des progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne volonté,

qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables, ne suffisent plus,

seules, quand il s’agit de débrouiller des questions historiques; mais

je crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme honnête, il

s’ébahira sans réserve ni honte et que l’_Introduction aux Études

historiques_ l’initiera, sur la façon de faire revivre les siècles

échus, à des idées nouvelles.

Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant tout, des qualités de

conteur;--aujourd’hui, s’il peut négliger d’un cœur léger l’étude,

conseillée jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il peut se

passer des ouvrages généraux qui enseignent à écrire l’histoire comme on

enseignerait la charité, par de pieuses exhortations,--il doit se rendre

un compte exact de la qualité de sa tâche, qui n’a rien à voir avec la

morale et tout avec la science. La spécialisation des sciences ayant

chassé de l’histoire une foule de choses, tout se réduit à se rendre

clairement compte de ce que l’on fait et ne rien faire malgré soi. C’est

déjà tout un programme.

«Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois et Seignobos dans leur

_Introduction aux Études historiques_, d’examiner les conditions et les

procédés et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en

histoire.» Certes, les idées développées dans ce livre doivent être la

monnaie courante dans un monde de chartistes, mais, en France, le public

conserve jalousement un goût déplorable pour l’éloquence, et,

volontiers, il accorde plus de poids à une parole dite avec âme, esprit

ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de bons documents, bien

classés et bien interprétés. Cela et l’amour des fleurs fit commettre de

singuliers méfaits à des historiens dont les intentions étaient pures.

Et, cependant, comment leur en vouloir, quand on est déjà charmé par un

exorde vif et systématique et que le plaisir ne fait que croître

lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images fortes en couleur qui

sont l’illustration des romans historiques et auxquels les poètes firent

ajouter créance par la propagande de leurs chants?

En vérité, c’est s’engager en une dangereuse aventure que de vouloir, de

nos jours, composer la plus humble monographie. Même Hubert Howe

Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf volumes de son

_History of the Pacific States_, ne put résister, malgré son arsenal

d’armes scientifiques et de précision, au plaisir d’orner son œuvre

d’_agréments_ divers, choisis dans les bons auteurs. Supposons pourtant

le cas d’un auteur qui se serait dépouillé de tout orgueil, imposé une

forte discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à ne point

s’exagérer la valeur des documents qu’il possède, quelles sont les

épreuves qui l’attendent avant même qu’il ait écrit la première page de

son livre?

Sentiments · 第 28 / 36 题