LES MALHEURS DE BAUDELAIRE

De temps en temps on s’occupe de Baudelaire, pour orner sa tombe, pour

le rééditer à l’usage de quelques bibliophiles, pour déraisonner encore

un peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude. Les jours où

l’on veut célébrer Baudelaire, où l’on se réunit dans ce but, louable

certes, il n’y a jamais foule, il n’y a jamais cohue,--c’est à peine un

rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire d’un cœur fervent et passionné

ont préféré songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore, s’entretenir

l’esprit de spleen à son sujet dans un coin sinistre de la banlieue,

sous le ciel de soie grise.

Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer la grande ombre d’un

poète qui fut malchanceux tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un

singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité. Pourtant,

depuis quelques années, on s’est évertué à retoucher l’odieuse, la

difforme caricature que l’on avait faite de cet honnête homme; ce fut

l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un peu rétabli la belle figure de

Baudelaire, effacé les traits grotesques de la charge, rendu à l’homme

son sourire, et lavé la haute statue des crachats que tous les imbéciles

lui avaient jetés en hommage.

Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil que le flux

littéraire grossissait chaque jour.--On composerait un volume d’une

insigne laideur avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs, il eût

peut-être trouvé plaisir à le lire, lui qui avait si bien compris sous

quelle pluie d’imbécillités on tâcherait de noyer ses _Fleurs_.

En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle:

«_Ce maudit livre est donc bien obscur! bien inintelligible! Je porterai

longtemps la peine d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent._»

Et, plus tard, en janvier 1866:

«_Les Fleurs du Mal! on commencera peut-être à les comprendre dans

quelques années._»

Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un peu, fut déçu, après

tous ceux avec lesquels il égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant,

ne manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui furent offertes, on en

inventa même à son usage personnel; on fit toutes les insinuations, on

tendit tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère et sa

vie privée. Une gravure du _Boulevard_, œuvre d’un certain M. Durandeau,

dépeignait le désordre des _Nuits de M. Baudelaire_, afin de donner à

rire. Elle avait du moins ce mérite de n’être que drôle. Elle n’était

point vile.

Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il était sympathique,

Baudelaire était l’homme qui se teint les cheveux en vert et s’indigne

de ce qu’on ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux

charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock de marchandises, a

pour maîtresse une hottentote, une naine ou une géante, et fait des

poèmes d’une sensualité nauséabonde et toute embarrassée de satanisme

(terme obscur).

Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient mille et une

histoires ridicules en excusant le héros qu’on leur supposait. Ce fut

ainsi jusqu’au jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent,

peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que certains professeurs

éhontés, certains universitaires indécents qui osent encore émettre, en

parlant des _Fleurs du Mal_, quelque puissante absurdité; mais le

supplice du poète n’était pas achevé; ses admirateurs reprirent en sous

main la tâche que ses ennemis avaient délaissée par lassitude et parce

qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un cadavre. On se mit à

vanter le poète, et le ton de ces éloges l’a plus desservi que toutes

les injures.

De ce grand artiste dont le souffle est parfois court, on a voulu faire

un grand poète lyrique; on a voulu écheveler cet homme consciencieux et

lui placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, Lamartine, Musset,

furent renvoyés à l’école,--à l’école de la _Charogne_; on prit au

hasard dans l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on y

découvrit le monde et beaucoup d’autres choses encore, enfin, comble

d’ironie! on parla de la savante obscurité de ce poète qui n’était

obscur qu’aux heures où il se montrait maladroit.

Baudelaire eût bien ri de ces éloges! lui qui avait la mesure et le sens

d’estimer ses vers ce qu’ils valaient et de garder le sentiment des

proportions!--Je disais que l’on ferait un recueil d’une laideur

instructive en réunissant les _coupures_ du poète; j’oubliais que, sous

une autre forme, ce recueil existe. Cela s’appelle _le Tombeau de

Baudelaire_ et figure une couronne de poèmes et de proses écrits en son

honneur. Ces pièces sont inspirées par un curieux sentiment: elles

tendent toutes à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien l’œuvre

de Baudelaire fut vaine; je veux dire, combien, pour célébrer un homme

qui porta si loin le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire

sottement et mal versifier... Et les auteurs de cette couronne de

louanges sont ceux-là mêmes qui font de Baudelaire leur dieu.

On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. Au lieu de se servir

de lui pour desceller la statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce

_prix d’excellence_ dont il n’aurait su que faire, on devrait se rendre

mieux compte de ce qu’il était:--un artiste d’intelligence clairvoyante

et profonde,--un homme plein de bon sens, affable, doux, et qui ne

haïssait qu’à bon escient,--un esprit délicat, enfin, qui eut le don de

distinguer d’abord les beaux traits d’une œuvre avant d’en relever les

tares, et celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, comme

s’il était toujours sous l’influence de cet opium qui étend et aiguise

la faculté de sentir.

Il découvrait le talent partout où il se trouvait et, dans la _Revue

européenne_ du 1er avril 1861, il publiait une étude: _Richard Wagner et

le Tannhæuser à Paris_, qui disait sur Wagner des choses dont la saveur

est évaporée aujourd’hui, mais qui parurent aux contemporains d’un goût

détestable.

Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui on ne refusera pas, je

pense, un jugement solide, écrivait, à propos du nouvel opéra:

«_Il me semble que je pourrais composer demain quelque chose de

semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier du piano._»

Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait:

«_Comme ce serait mauvais si c’était de la musique!_»

Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme il convient, Edgar

Poe, Guys, Daumier, Bresdin, Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de

Lisle, Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes inconnus ou

contestés.

Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains avec justice et leur

donnait une affection peu et mal appréciée, reste un ami très doux et

très cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le bien

connaître, mais sa correspondance, qu’il faut avoir la patience de

chercher dans dix livres, vingt brochures et autant de journaux, nous le

rend tout entier: hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un peu

dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, curieux de tout, n’aimant

que le beau, et se défendant du monde (car il faut bien parfois se garer

des bourgeois) en affectant certaines excentricités de langage, toujours

spirituelles d’ailleurs et du meilleur aloi, mais dont on lui a fait un

crime. C’est dans cette correspondance et dans celle de ses amis que

nous trouvons Baudelaire,--dans la belle étude que M. Crépet a écrite

sur lui,--dans le récit que nous avons de son épouvantable mort, agonie

tragique qui le rendit si méconnaissable que, lorsqu’il se leva de son

lit après sa première crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.

Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne hommage à Baudelaire. Ses

lettres sont de celles que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres

sont de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous les avons, elles

sont incomplètes, tronquées, disposées sans méthode, et, surtout,

déshonorées par d’innombrables coquilles.

Même dans la belle édition que publièrent les Cent Bibliophiles, on a

suivi le texte tripatouillé, peu correct et, à tout prendre, inconvenant

de Michel Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression nette et

bien espacée, son habile mise en page, son format commode et, surtout,

le choix vraiment judicieux de l’illustrateur, figure un objet d’art

délicieux et rappelle une fois de plus que M. Érastène Ramiro, président

du concile d’amateurs qui s’est partagé l’édition, est un homme de goût,

ce que, d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit à

Félicien Rops le délicat et patient hommage d’édifier jusqu’à trois

catalogues de son œuvre.--Je vois bien qu’on a pris soin de corriger les

erreurs trop grossières, les coquilles et les balourdises relevées par

le prince Ourousof, mais l’arrangement des pièces subsiste, arbitraire

et sans excuse; et que viennent faire dans _les Fleurs du Mal_ des

poèmes tels que _le Calumet de Paix_ ou les _Vers pour le Portrait de

Daumier_? La seule disposition raisonnable semble être celle de

l’édition de 1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans

laquelle on intercalerait à leurs anciennes places les pièces

condamnées.

D’autre part, un supplément réunirait:

1º _Les Nouvelles Fleurs du Mal_ telles qu’elles parurent, en 1866, dans

_le Parnasse contemporain_;

2º _Les Épaves_, où seraient groupés divers poèmes qui n’ont rien à voir

avec le corps et l’esprit du livre, et, si l’on y tenait absolument, les

broutilles (_Épilogue à la ville de Paris_, _Poèmes de jeunesse_,

_Amœnitates belgicæ_, etc.).

Puis on restituerait, en note, à la pièce: _A une Malabaraise_, les six

vers qui lui font défaut depuis 1846 et que le Vte de Spoelberch de

Lovenjoul cite dans ses _Lundis d’un Chercheur_; enfin, on remplacerait

l’encombrant morceau littéraire de Gautier, qui, d’ailleurs, manque à

l’édition des Bibliophiles, par la sanglante préface que Baudelaire

esquissa lui-même pour ses _Fleurs_ et que Eugène Crépet reproduit au

début de sa belle étude.

Mais tout cela n’est point pour les amateurs de beaux livres, gens qui,

à l’ordinaire, se moquent du rôti si la sauce est cuisinée à leur goût.

Il reste donc à établir des _Fleurs du Mal_ et des _Petits Poèmes en

Prose_, trop négligés, une édition classique avec l’indication de

l’origine des pièces et le relevé des variantes. A l’époque où l’œuvre

tombera dans le domaine public, quelque éditeur consciencieux pourra

entreprendre ce travail.--Rêve!--Pour l’instant, les Cent Bibliophiles

possèdent un texte passable, qu’ils liront peut-être, et une série

d’admirables, d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.

La veine d’un artiste est aisément sollicitée par une illustration des

_Fleurs du Mal_; un jour, enthousiasmé par cette cohorte d’images, grisé

par le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées distille, peut-être

quelque peintre s’est-il essayé à interpréter leur charme par son art...

L’imprudent!

Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement mâchuré les marges de _la

Tentation de Saint-Antoine_, s’était plu à honorer de ses petits dessins

noirs _les Fleurs du Mal_. Pareillement, vers 1884, Maurice Barrès

aspergeait de loin les couvertures de sa revue: _les Taches d’Encre_

pour justifier le titre, mais obtenait des résultats plus précis.

Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut dire qu’il réussit mieux.

A l’avis de ceux qui ne voient dans Baudelaire que mysticisme et

sensualité, l’illustrateur du _Rêve_ devait paraître bien choisi.

L’œuvre est curieuse, mais étrangement incomplète, d’abord par le petit

nombre des gravures, surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe ne

voulut considérer que le poète de serre chaude et son interprétation

artistique s’en ressent.

C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui s’attaque à ses

poèmes, il l’étreint et, de ses bras redoutés, le brise. Pour parer

l’œuvre d’un poète de belles images, il suffit souvent de laisser

chanter en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle alors du

sonnet.--Avec Baudelaire le travail est plus ardu. Si l’on tente de

transposer une de ses idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une

lutte esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe exténué, se

souvenant des _Plaintes d’un Icare_. Pour affronter la tâche, il est

besoin de bras solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent

fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un rêve parallèle,

noté en lignes et en couleurs, et trouver en son cœur assez d’audace et

d’humilité pour persévérer lorsqu’il s’écroule; il faut enfin voir

fleurir de cent façons diverses en son esprit de peintre les cent

diverses fleurs aux cent formes, aux cent parfums, que Baudelaire fit

éclore.

Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq eaux-fortes en

couleur qu’Armand Rassenfosse dessina et grava pour les Bibliophiles, ce

qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, sombres ou

claires, habiles, simples, presque érotiques ou presque ingénues, dures,

gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur beauté ou des heures de

méditation intelligente qu’elles impliquent.

De telles œuvres font plus pour la mémoire du poète que la plate

imitation des _Fleurs du Mal_ où certaines petites gens (poètes aussi, à

en croire une confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait traiter

Baudelaire pieusement, le mieux serait, semble-t-il, tout en s’occupant

de ses œuvres avec une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce grand

homme méconnu et mal admiré, par un excès de louange, comme on le fit

naguère par un excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle

qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, mais aux pieds des

dieux.

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