Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en
effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà
pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir
l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme
chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un
spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son
enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles.
Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique.--Cet
homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des
êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou
de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante;--il avait peint
des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on
n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes
couleurs;--il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en
couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux,
bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin;--il nous
avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups;--il
nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les
maladies de l’homme, la mort de l’homme;--dans l’homme, il nous avait
montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une
bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce
n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part;--dans
son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et
démesurée, il s’était promené à grands pas;--il avait fait surgir de
terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de
poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et,
de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant
qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient
splendidement au soleil;--et c’étaient des chairs crevant de santé,
tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force
d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux,
un ruisseau, une brise; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et
fleuri,--mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le
5 octobre 1902.
Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos
grands morts? Avions-nous aussi perdu le sens commun?--Je sais que Zola
fut souvent un mauvais écrivain, mais de _la Fortune des Rougon_ au
_Docteur Pascal_, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt
volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le
souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté
obsédante;--je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle
amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais,
de _la Fortune des Rougon_ au _Docteur Pascal_, il y a autre chose que
de la laideur, du rut et de la scatologie,--mon Dieu oui!--et je sais
bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois
vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et
de quelques petits livres parfaits.
Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à
considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou
de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.