LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU

Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer un plaisir tranquille ou

une manière de peine souriante qui semble être encore du

plaisir.--L’horreur, la désolation, une joie tapageuse, un rire excessif

sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles trop gais devraient être

soumis à la censure. Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres,

car l’homme qui détient en lui l’extrême gaîté ou l’extrême tristesse ne

peut, s’il est créateur, qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il

convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons goûter à l’énorme, au

sanglant, au calamiteux qu’à la façon dont un malade goûte aux poisons:

sans excès, après consultation d’un médecin et à petites doses. La

licence des larmes et du rire est aussi répréhensible que la licence des

rues et les grands sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal

des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un orage quand les brises

sont bienfaisantes? L’agrément du printemps, les plaintes légères de

l’automne, les si jolis romans d’Octave Feuillet sont choses que l’on

peut aborder sans crainte. L’abus même en est inoffensif.

Et puis, pour toucher le fond des grandes joies comme aussi des grandes

douleurs, avouons qu’il n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions

ont ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en sont satisfaits

au point de faire la roue à leur sujet. Ils trouvent là un motif d’être

avantageux, une excuse pour paraître.--Ils croient avoir accompli un

haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, en ayant hérité d’un

oncle inconnu. Leurs larmes sont comme les témoins d’un rare exploit,

leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, et, dans un

maladroit aveu de leur comédie, ils prennent, pour annoncer la chose,

les gestes de l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi

pouvons-nous affirmer, sans impudeur, que ces gens qui se tuent, se

convulsent, se déchirent le visage ou s’expriment de façon grossière à

cause d’une douleur dont ils exagèrent la durée future, autant que ceux

qui se tordent et simulent les gestes difficiles de l’acrobate pour

exprimer leur contentement, font là, pour parler franc, des actions

malhonnêtes, car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne,

ils abusent aussi leur prochain, mensonge nuisible pour eux-mêmes,

dangereux pour les autres, et, par conséquent, incompatible avec le bon

ordre moral de la cité.

Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont souvent pris en faute

et qu’un petit fait survenu au moment où ils cavalcadaient le plus

fièrement les désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du plus

petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop exacte l’ombre du

chêne.--Un mortel se fatigue bientôt des cris de ses semblables et même

des siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines lamentations,

mais qu’une averse le rince, qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus

cynique se plaindra avec obstination. Une vache turbulente propage

l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, un chien qui mord le bas

du pantalon détermine une pire colère que l’enfant sans entrailles, et,

si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa nature, ne trouverait-on

pas qu’un soleil trop ardent, une incommodante nuée, nous forcent à

sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un ami?

Suivons dans sa promenade cette dame de considération provinciale. Elle

est en deuil de son fils qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit

tragiquement. Elle le pleure sans répit, assure-t-on. Ses gestes sont à

la mesure de sa douleur: expressifs bien que retenus, lents, graves,

pathétiques. C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui

commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, s’est mis à braire

et la dame en pleurs lève aussitôt les bras, sursaute, crie... Ce brave

homme qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver qu’un

chagrin si abondamment exprimé est de médiocre vertu, sonne un peu creux

puisque la voix d’un âne sait en provoquer une saisissante réplique? Et,

de même, à quoi bon estimer à si haut prix le vaudeville qui vous fit

rire jusqu’à l’évanouissement, quand il est notoire que la caresse d’une

paille sur la plante des pieds détermine une crise pareille?

Cet amour de la sensation forte obtenue par de gros moyens dérive d’un

orgueil peu raisonnable: l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser

aussi vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant de façon

outrée, par la corde, les poisons ou la roue, quand il était si simple

de se faner sagement et sans bruit dans le lit où déjà on prit la peine

de naître.

Eh quoi! voici un homme qui, forcé par un destin tout à fait inéluctable

de se rendre à un gouffre, garde, jusqu’à un certain point, le choix de

la route qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin plat,

ombré, mais avec des parties au soleil, bordées de champs agréables au

regard et dont la couleur verte est saine à considérer, chemin sans

côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le prendre, l’homme

s’engage dans un affreux sentier de traverse, pittoresque, il est vrai

(du moins le tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on se

débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril? C’est que, dans le

sentier dont les chèvres ne voudraient pas, il est seul et peut s’en

glorifier. C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de faire

la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré (d’autres diraient

plus lâche), en tous cas moins aventureux, et qu’être vu sur une route

facile et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu honorable. Et,

pourtant, si la grand’route est bien entretenue, comparée aux sentiers

de montagne, la raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes

pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre les autres comme

étant la plus facile et la plus agréable.--La voie que chacun suivrait,

si la vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, fut

autrefois la voie des savants et des prophètes. Elle est encore celle

des gens de bon sens.

Il en va de même sur les routes de l’esprit. On préfère les passions

excessives, les impressions violentes, par orgueil d’être seul à les

éprouver; on montre un coupable amour pour les raisonnements obscurs,

par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, le salut est dans

les opinions courantes, la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il

faut chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change et ne s’altère

que par la forme piquante dont il est habillé. Soyez à pied, à cheval ou

bien en voiture, à votre fantaisie, mais suivez la grand’route.

Singularisez-vous par le choix du point de vue et non celui du paysage.

Bien qu’il soit le petit-neveu d’une opinion d’abord incongrue, de même

que la grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, le

lieu-commun reste unique par la vertu qu’il a d’être traditionnel et de

bon goût.

Vivez, aimez, mourez avec mesure.

Soyez un lieu-commun.

Sentiments · 第 12 / 36 题