LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE

On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, ce me semble, le

charme singulier et la particulière excellence des romans de René

Boylesve. Déjà, son œuvre présente un développement harmonieux, dessine

une arabesque depuis _le Médecin des Dames de Néans_ jusqu’au dernier

paru de ses livres. On aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup,

et passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon qui est

satisfaisante pour l’esprit et comble ce désir inconscient de logique où

chacun de nous retrouve sa naissance latine.--D’ailleurs, les deux

vertus qui paraissent dominer le talent de René Boylesve accentuent

cette impression d’harmonie. Elles sont, je crois bien, la modération et

l’entêtement. Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons par

«fermeté dans les desseins», mais «entêtement» me semble beaucoup plus

exact.

Les influences que le talent de René Boylesve subit à ses débuts eurent

ceci de remarquable que, par une exceptionnelle faveur du ciel, elles

furent bienfaisantes.--Un poète, un romancier qui commence à se

développer est marqué, d’ordinaire, par la littérature de son temps, de

son heure, ou par une grande admiration pour un maître aux pieds duquel

il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, plus tard, acquérir, ses

premières années d’artiste sont touchées comme les enfants le sont par

les maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, s’effacent

quelquefois, mais ont toujours paru.--Ceux de René Boylesve étaient de

qualité.

Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure et despotique

oligarchie des symboles, en place de fréquenter les cygnes, les lys, les

sardoines, les princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, par

une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, à cause d’un penchant

naturel, se prit à entretenir commerce avec Montesquieu, avec Voltaire,

et avec cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième siècle

qui savaient conter et qui savaient sourire.--C’est leur main, je pense,

qui dirigea sa main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier

livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée lui vint de broder à

nouveau sur la trame dont Poggio Bracciolini s’était servi pour ses

_Bains de Bade_, et encore dans _la Leçon d’Amour_.

A cette merveilleuse école de style et de narration, René Boylesve

apprit à parler juste et à conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais

il y apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est de ne prendre

sa plume que lorsqu’il avait quelque chose à dire, en un mot, de

n’écrire qu’après avoir pensé et non avant. Là, nous trouvons le

fondement même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable

obstination à appliquer sans défaillance, au mépris de tout engouement

passager, et là, nous trouvons aussi les raisons qui font de lui un

artiste modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, mais bien du

roman, et qui tient à ce que sa phrase soit toujours _au point_, qu’elle

rende très précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a voulu

qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop près pour se permettre de

dangereux écarts et il voit trop le rapport des choses pour en grossir

certaines au détriment des autres.

A coup sûr, sa grande originalité consiste à se rendre compte de ce

qu’est l’originalité véritable et ne tâcher d’atteindre qu’à

celle-là:--non point le ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais

la volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.

Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.

Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec justice les fruits

d’un même arbre, à moins que l’on ne se contente de distinguer ceux qui

mûrirent au soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai de

séparer les romans italiens de René Boylesve d’avec ses romans

provinciaux.

Dans _Sainte-Marie des Fleurs_ et _le Parfum des Iles Borromées_ le

lecteur collabore en quelque sorte par son éducation et ses souvenirs. A

l’aide de quelques touches simples, l’auteur a fixé des décors qui sont

déjà esthétiques en eux-mêmes. Ainsi, dans ces deux livres, le premier

charme qui nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il nous

influence et nous voilà tout disposés à reconnaître le plus vif agrément

aux scènes d’amour qui se passent sous des arbres si beaux et si

célèbres. A talent égal et pour un lecteur du commun, «je t’aime» sera

toujours mieux en valeur dans une gondole que dans la rue de Chateaudun.

C’est un procédé quelque peu différent que René Boylesve a adopté dans

ses romans provinciaux dont _la Becquée_ est, il me semble bien, le type

le plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent tellement à

leurs paysages, à leurs alentours, que l’on ne peut s’imaginer

l’anecdote située autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur ne

collabore plus, il subit.--D’ailleurs, ce qu’on lui impose est

délicieux.

_La Becquée_ est un livre tout doré par les blés et les soleils

couchants, vaporeux du fait des aubes et des crépuscules, et son ferme

dessein a des ombres d’une rare délicatesse.--Disons vite que les vingt

premières pages sont peut-être d’une lecture un peu malaisée et nous

aurons écarté toute critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages

au cours de l’histoire qu’il raconte et sans que nous y prissions garde.

Son roman débute par un _événement_, et l’on éprouve quelque peine à

suivre un drame dont on connaît mal les acteurs. D’autre part, ces

acteurs, dépeints à l’instant où ils font leurs gestes essentiels et

disent, poussés par la nécessité, leurs paroles les plus significatives,

paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. Déjà notre cœur est

pris. C’est ainsi que nous profitons d’un commencement aride.

Au juste, _la Becquée_ est l’histoire d’une famille, dite par un enfant,

mais le narrateur n’est point encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil

de son âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige pas ces

récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, agonise et meurt le

petit chat.

Le personnage principal, celui dont tout le monde parle, c’est Courance,

la terre qui nourrit et protège, Courance que Félicie Planté possède et

qu’elle représente humainement; Courance, avec ses six fermes reliées

par la route de Beaumont, avec ses blés, ses avoines, ses pâturages et

ses bestiaux. Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les

cousins, et chacun d’eux est marqué fortement d’un travers, d’une

habitude, d’un ridicule. Voici déjà que nous les connaissons, que nous

sourions à leur approche, que nous savons presque les mots qu’ils vont

dire et que nous devinons aisément leurs pensées. Pas plus que l’auteur,

les personnages ne parlent pour parler. Seules nous sont données, entre

leurs paroles, celles-là qui importent à cause de leur action sur

l’histoire qui nous est contée.

Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie propre; ils se haussent,

chantent un grand air, ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un

instant qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire pour

leur propre compte.--Philibert réussira-t-il à vendre sa peinture?

Casimir saura-t-il diriger le moulin de Gruteau? Mme Leduc est-elle

autre chose qu’une belle façade? Nous sommes sceptiques!... Et, en

vérité, leurs ailes ne sont pas assez longues pour voler. Quelques-uns

sont des vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses de bas âge!

L’un après l’autre, ils reviennent à Courance, tête basse. Félicie

Planté leur ouvre la porte:

«Entrez! entrez! tant qu’il y aura du pain dans la huche!»

Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques fruits de la terre pour

les leur donner, à eux qui ressemblent _aux petits oysellets qui ne

peuvent encore voler et baillent toujours, attendant la becquée

d’autruy_.--Par cette phrase d’Amyot, le titre du roman se justifie.

Ce livre a une qualité précieuse: il est vrai. La modération de René

Boylesve s’y retrouve: aucun effet forcé, nulle couleur trop vive, rien

qui oblige à s’arrêter, à faire la moue... «Bah! l’auteur s’amuse!» Non,

l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens; il ne se plaît pas à nous faire

des farces et, comme l’on dit, à se payer notre tête.--Simplement, avec

conviction, il nous montre des êtres humains. Ses personnages sont de

chair et d’os. Ils ne parlent pas un langage qu’il faut admirer pour

lui-même; ils ne nous renseignent pas éloquemment sur la singularité de

leurs joies et la rare essence de leurs douleurs; ils font mieux: ils

rient et ils sanglotent; ils ne se torturent point l’esprit, ni ne

cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le bruit de leurs

paradoxes: ils pensent en hommes qui ont autre chose à faire que de

fournir des sujets aux romanciers de leur temps; enfin, leurs passions

ont une envergure normale: bourgeois, ils n’aiment et ne haïssent pas

comme des paladins d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils

nous ravissent.

Voilà qui est bien. Voici qui est excellent: _la Becquée_ ne traite pas

d’adultère; les démêlés d’un mari complaisant et d’une épouse trop

curieuse n’y trouvent point place. Une telle hardiesse est faite pour

étonner. A l’étalon des romans quotidiens, _la Becquée_ est une œuvre

profondément immorale. Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté

moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, qu’ils sont rares ou

légion, le combat du code et de la luxure est pour un instant

écarté.--Existe-il donc des sujets de roman en dehors des alcôves?--René

Boylesve semble penser qu’il s’en trouve.

A cet égard, _la Becquée_ figure un fort bon roman social.--Si la

question sociale n’y est point discutée (ce qui l’empêche d’être

ennuyeux à l’incroyable mesure des romans à couverture rouge), l’auteur

y traite, méthodiquement, de l’instinct de propriété, non dans son

essence philosophique (cela regarde les seuls philosophes), mais dans

ses effets et par la description de ses caractères. Pensant que les

pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement des exemples de

style) sont des productions éphémères, et désirant faire œuvre durable,

René Boylesve laisse de côté les querelles d’opinion contemporaines qui

ne sauront intéresser nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a

d’éternel parmi les variations d’une force sociale pour en faire la

trame de ses romans. L’instinct de propriété apparaît souvent dans _la

Becquée_ et dans la plus belle transposition poétique aux pages où René

Boylesve nous chante l’amour du sol nourricier... bien mieux! où il nous

le fait sentir, car tel incident du roman se place naturellement par

l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, comme tel autre un

peu avant les vendanges.

Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans un certain sens

restreint et précis, _la Becquée_ est une des œuvres à la fois les plus

naturalistes et les plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le

roman contemporain.--Naturaliste, elle l’est en ce que la nature est

toujours au fond du tableau que l’auteur nous présente. Rien ne s’y

passe dans ces cellules intellectuelles sans horizon où certains

psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. Bien que la

nature collabore à l’intrigue d’une façon constante, à la manière dont

une maison collabore obscurément au drame qu’elle abrite, les mouvements

des héros ne sont point pour cela réglés sur les mouvements des choses,

mais les deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi le mot!)

isochrones. Il y a harmonie et non contrainte. En cela paraît l’orgueil

que je signalais.

Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas de René Boylesve.

Jamais l’homme n’y est asservi à des forces anonymes. S’il agit, s’il

parle, s’il pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on sent à

chaque page une sorte de haine révoltée contre cette esthétique qui a

courbé l’homme jusqu’au sillon dans un geste qui n’est ni de

reconnaissance, ni de respect, mais bien d’esclavage.

C’est là un des points par lesquels l’art de René Boylesve se

différencie le plus violemment d’avec l’art qui lui est

contemporain.--La pensée humaine, les désirs humains et leurs

complications suffisent à lui fournir des sujets; les forces naturelles

n’en motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le dénouement.

Ce sont toujours querelles qui se vident en famille.

Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces chapitres! La

célèbre affaire du moulin de Gruteau! le voyage de Félicie à Paris et

ses promenades dans Courance!... et comme nous tremblons lorsqu’elle

meurt! (il nous semble que tout le roman va s’écrouler avec elle!...) et

comme nous reprenons pied à la lecture du testament!

Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire... mais, avouons

que le style y est pour quelque chose.

Le style de René Boylesve se distingue par ce trait qu’il est avant tout

un style de littérateur, le style d’un homme qui, pour atteindre à une

certaine beauté, donne à son style un tour exclusivement littéraire.

Pierre Loti, dans les plus récemment parus de ses chefs-d’œuvre (_l’Inde

sans les Anglais_, _Vers Ispahan_, etc.), est un peintre occupé de

couleurs et de contours; chez Maurice Barrès, on sent un styliste nourri

de musique et, dans ses plus courtes productions, le souci mélodique

devient obsédant, témoin son bel article _Sur la Mort d’un Ami_, où les

dernières lignes, avec leur accumulation de rimes en _eur_, donnent une

impression de tambour voilé; enfin, dans ses pièces, François de Curel

se sert du mot et de la phrase uniquement pour fortifier, affaiblir,

nuancer, ou diviser une idée générale. Si, dans _la Nouvelle Idole_, le

docteur Donnat parle de jeter des «gerbes de sacrifice dans les granges

de l’idéal» ou s’il développe sa belle comparaison des nénufars, c’est

qu’il veut mettre tout à coup en valeur une idée qui courait dans les

scènes précédentes. L’image, chez lui, n’est pas un agrément de style,

c’est le foyer des rayons dont il éclaire une réplique.

Eh bien! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, pour qu’elles

soient plus claires, suivant une cadence très savante, n’a, dans son

style, aucun rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune

intention philosophique.--La période, souvent délicieuse en elle-même,

court sans que l’on puisse saisir comment.--Elle raconte simplement.

Elle raconte un paysage à la manière successive dont on raconte une

histoire. Point de plans, point non plus de ces effets simultanés que

cherchent, en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme.

Ayant des plumes et du papier, René Boylesve laisse à d’autres la

palette et les pinceaux. Nous _sentons_ ses descriptions par

l’intelligence; nous les _comprenons_, nous ne les voyons pas. Nous

_n’entendons_ jamais une de ses phrases. Jamais une ligne ne nous arrête

à cause de sa poésie particulière, du couplet philosophique qu’elle

figure.--Et c’est très bien ainsi.--A trop mêler les arts, à trop leur

permettre de se pénétrer l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les

procédés qui ne lui sont pas raisonnablement dévolus, on finira par

vouloir labourer les champs avec une contrebasse et ramer avec un

burin.--René Boylesve est satisfait de conter à l’aide de procédés

naturels, mais qu’il sera donc difficile de découper dans son œuvre des

morceaux choisis!

Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans dont je parle... mais

un charme s’explique-t-il? Et je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni

la subtilité des intrigues, ni la délicatesse du dialogue... mais les

grâces, les subtilités et les délicatesses échappent, je crois, à la

critique (du moins à la mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces

belles histoires par des commentaires, je prends le parti d’aller,

simplement, les relire, et, bien qu’il y ait dans chacune d’elles une

exquise émotion avec mille autres qualités encore, c’est toujours aux

derniers chapitres de _la Becquée_ que je finis par retourner, où l’on

voit se rompre et se rattacher les mystérieux liens qui retiennent les

uns aux autres les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, d’une

voix si émue, cette tendresse pour le sillon qui nourrit toujours son

homme, cet amour pour la terre immortelle, amour qui est peut-être bien

la fin de toute philosophie.

Sentiments · 第 9 / 36 题