E. VON WATZDORF

Il convient, aux instants où la mélancolie guette son homme, et, les

bras tendus, hésite encore au seuil de la chambre, il convient, afin

d’écarter le baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment à l’azur;

et comme, dans ce crépuscule de mai, la rue semble avoir revêtu un deuil

de novembre, comme le livre que je lis est d’une médiocre saveur et que

le vent gémit au dehors en plaintes romantiques, de crainte que le

spleen n’accoure et ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein air

de chez moi, un beau plein air de Provence, lumineux et bleu, où les

oliviers cagneux se dessèchent sous la poussière, tandis que grincent

incessamment mille cigales.

C’est à la limite d’un village exquis. Dans la grande rue, il s’est

formé quelques groupes de causeurs. Des vieillards, à califourchon sur

leurs chaises, écoutent d’un air grave les discours que tiennent trois

femmes vociférantes, debout pour mieux gesticuler. Ils hochent la tête,

puis se parvient confidentiellement à l’oreille.

Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un vase en poterie

d’Aubagne, vert à ravir toute âme sensible. Il contient une fleur étique

et malheureuse, mais cette terre vernissée a le ton chaud des prairies à

l’instant de leurs plus grandes splendeurs.

Je regarde avec reconnaissance, je passe et tombe dans une réunion de

jeunesses d’où fuse un long rire... Plus loin, ce sont des gamins qui

pleurent après une fatale partie de billes où des coups furent

échangés... Plus loin, je vois une sauterelle qui s’efforce de franchir

la chaussée poussiéreuse pour gagner le champ de ses pères... et, sur

tous ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui se lamentent,

fuient, travaillent, s’exclament ou délibèrent, et sur le vase à

l’incomparable vernis, un soleil dur assène ses rayons.

Soudain, à cet endroit où la route quitte le village pour conduire on ne

veut savoir où, deux enfants paraissent, frère et sœur, sans doute,

vêtus tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par la

grand’rue.--La fille, un béret sur l’oreille, la taille serrée par une

ceinture rouge, chante à pleine voix en battant un petit tambour, durant

que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où jaillit un air pastoral

et vaguement élégiaque. Ils dépassent la sauterelle, les gamins

affligés, les vieillards attentifs aux discours des trois femmes, le pot

vert,--puis ils gagnent un bois d’oliviers où midi lance des flèches

d’or...

C’est pour toi que j’ai composé mon paysage, couple musicien occupé de

ta seule musique et du seul rêve qu’elle faisait naître! mais, en te

regardant marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient à des

questions que j’ignore, il me sembla que défaillait parfois ou

s’amplifiait ta double mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus

martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi, malgré ton

insouciance et ce joli petit air de dédain, je sus, en écoutant ta

chanson modulée, la part que tu prenais aux disputes, plaisirs et

accidents du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton clocher, ô

couple à l’allure élastique.

En quelques traits, voilà le personnage qu’il me plairait tenir au cours

de ce livre. Relever, suivant l’heure, un événement, rappeler le

souvenir d’un ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce longtemps

après son échéance... laisser voir enfin que je m’y intéresse (et de

quelle façon, si vous le voulez bien,) par la manière dont je vous

donnerai mon sentiment sur autre chose.

Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma gaîté, que je fus ému par

le décès d’un grand homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de

café-concert, mais, toujours, je laisserai aux spirituelles gazettes le

compte-rendu des faits divers.--De la critique?... Non pas! ou, si l’on

tient au mot, de la critique par subterfuges seulement. Des articles?...

des pages plutôt... et puis, pourquoi nommer cela? Si le livre vous

déplaît, au lieu de chercher à le définir, jetez-le. Quelle est donc

cette manie de classification! Un cadre est bientôt une prison. Une

façon de voir, une seule, donne de mauvais résultats. Je ne crois guère

aux jugements des cyclopes. Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un

double regard. Changeons de point de vue au gré de cette fantaisie qui

est l’unique joie que nulle amertume n’altère, la fantaisie dont le

prestige m’a permis de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait

m’éventer de son aile.

Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles que l’on

appelle à soi pour les heures d’ennui. Elles sont de bon secours. Les

jours de brume et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, quand

nos contemporains deviennent par trop insupportables, un beau souvenir

interposé tempère ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue

auraient d’excessif.--Le mirage d’un bois de pins, la chanson de deux

enfants, quelques oliviers où des rayons se jouent, suffisent à consoler

l’être le plus chagrin.

Sentiments · 第 8 / 36 题