Andry s'avançait péniblement dans l'étroit et sombre souterrain,
précédé de la Tatare et courbé sous ses sacs de provisions.
-- Bientôt nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous
approchons de l'endroit où j'ai laissé une lumière.
En effet, les noires murailles du souterrain commençaient à
s'éclairer peu à peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui
semblait être une chapelle, car à l'un des murs était adossée une
table en forme d'autel, surmontée d'une vieille image noircie de
la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant
cette image, l'éclairait de sa lueur pâle. La Tatare se baissa,
ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et
mince était entourée de chaînettes auxquelles pendaient des
mouchettes, un éteignoir et un poinçon. Elle le prit et alluma la
chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuèrent leur route, à
demi dans une vive lumière, à demi dans une ombre noire, comme les
personnages d'un tableau de Gérard delle notti. Le visage du jeune
chevalier, où brillait la santé et la force, formait un frappant
contraste avec celui de la Tatare, pâle et exténué. Le passage
devint insensiblement plus large et plus haut, de manière qu'Andry
put relever la tête. Il se mit à considérer attentivement les
parois en terre du passage où il cheminait. Comme aux souterrains
de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantôt des
cercueils, tantôt des ossements épars que l'humidité avait rendus
mous comme de la pâte. Là aussi gisaient de saints anachorètes qui
avaient fui le monde et ses séductions. L'humidité était si grande
en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds.
Andry devait s'arrêter souvent pour donner du repos à sa compagne
dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de
pain qu'elle avait dévoré causait une vive douleur à son estomac
déshabitué de nourriture, et fréquemment elle s'arrêtait sans
pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut
devant eux.
«Grâce à Dieu, nous sommes arrivés,» dit la Tatare d'une voix
faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui
manqua.
À sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit
de manière à montrer qu'il y avait par derrière un large espace
vide; puis le son changea de nature comme s'il se fût prolongé
sous de hauts arceaux. Deux minutes après, on entendit bruire un
trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un
escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait
debout, la clef dans une main, une lumière dans l'autre, leur
livra passage. Andry recula involontairement à la vue d'un moine
catholique, objet de mépris et de haine pour les Cosaques, qui les
traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de
son côté, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un
mot que lui dit la Tatare à voix basse le tranquillisa. Il referma
la porte derrière eux, les conduisit par l'escalier, et bientôt
ils se trouvèrent sous les hautes et sombres voûtes de l'église.
Devant l'un des autels, tout chargé de cierges, se tenait un
prêtre à genoux, qui priait à voix basse. À ses côtés étaient
agenouillés deux jeunes diacres en chasubles violettes ornées de
dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils
demandaient un miracle, la délivrance de la ville,
l'affermissement des courages ébranlés, le don de la patience, la
fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait
des idées timides et lâches. Quelques femmes, semblables à des
spectres, étaient agenouillées aussi, laissant tomber leurs têtes
sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques
hommes restaient appuyés contre les pilastres dans un silence
morne et découragé. La longue fenêtre aux vitraux peints qui
surmontait l'autel s'éclaira tout à coup des lueurs rosées de
l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes
couleurs, se dessinèrent sur le sombre pavé de l'église. Tout le
choeur fut inondé de jour, et la fumée de l'encens, immobile dans
l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son
coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opéré
par la lumière. Dans cet instant, le mugissement solennel de
l'orgue emplit tout à coup l'église entière[30]. Il enfla de plus
en plus les sons, éclata comme le roulement du tonnerre, puis
monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes
filles, puis répéta son mugissement sonore et se tut brusquement.
Longtemps après les vibrations firent trembler les arceaux, et
Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle.
Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan.
-- Il est temps, dit la Tatare.
Tous deux traversèrent l'église sans être aperçus, et sortirent
sur une grande place. Le ciel s'était rougi des feux de l'aurore,
et tout présageait le lever du soleil. La place, en forme de
carré, était complètement vide. Au milieu d'elle se trouvaient
dressées nombre de tables en bois, qui indiquaient que là avait
été le marché aux provisions. Le sol, qui n'était point pavé,
portait une épaisse couche de boue desséchée, et toute la place
était entourée de petites maisons bâties en briques et en terre
glaise, dont les murs étaient soutenus par des poutres et des
solives entrecroisées. Leurs toits aigus étaient percés de
nombreuses lucarnes. Sur un des côtés de la place, près de
l'église, s'élevait un édifice différent des autres, et qui
paraissait être l'hôtel de ville. La place entière semblait morte.
Cependant Andry crut entendre de légers gémissements. Jetant un
regard autour de lui, il aperçut un groupe d'hommes couchés sans
mouvement, et les examina, doutant s’ils étaient endormis ou
morts. À ce moment il trébucha sur quelque chose qu'il n'avait pas
vu devant lui. C'était le cadavre d'une femme juive. Elle
paraissait jeune, malgré l'horrible contraction de ses traits. Sa
tête était enveloppée d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de
perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques
mèches de cheveux crépus tombaient sur son cou décharné; près
d'elle était couché un petit enfant qui serrait convulsivement sa
mamelle, qu'il avait tordue à force d'y chercher du lait. Il ne
criait ni ne pleurait plus; ce n'était qu'au mouvement
intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas
encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent
arrêtés par une sorte de fou furieux qui, voyant le précieux
fardeau que portait Andry, s'élança sur lui comme un tigre, en
criant:
-- Du pain! du pain!
Mais ses forces n'étaient pas égales à sa rage; Andry le repoussa,
et il roula par terre. Mais, ému de compassion, le jeune Cosaque
lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit à dévorer avec
voracité, et, sur la place même, cet homme expira dans d'horribles
convulsions. Presque à chaque pas ils rencontraient des victimes
de la faim. À la porte d'une maison était assise une vieille
femme, et l'on ne pouvait dire si elle était morte ou vivante, se
tenant immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Du toit de la
maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et
maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses
souffrances, y avait mis fin par le suicide. À la vue de toutes
ces horreurs, Andry ne put s'empêcher de demander à la Tatare:
-- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous
ces gens n'aient plus rien trouvé pour soutenir leur vie! En de
telles extrémités, l'homme peut se nourrir des substances que la
loi défend.
-- On a tout mangé, répondit la Tatare, toutes les bêtes; on ne
trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la
ville entière. Nous n'avons jamais rassemblé de provisions; l'on
amenait tout de la campagne.
-- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous
penser encore à défendre la ville?
-- Peut-être que le _vaïvode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le
_polkovnik_, qui se trouve à Boujany, a envoyé un faucon porteur
d'un billet où il disait qu'on se défendit encore, qu'il
s'avançait pour faire lever le siège, et qu'il n'attendait plus
que l'arrivée d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant
nous attendons leur secours à toute minute. Mais nous voici devant
la maison.»
Andry avait déjà vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux
autres, et qui paraissait avoir été construite par un architecte
italien. Elle était en briques, et à deux étages. Les fenêtres du
rez-de-chaussée s'encadraient dans des ornements de pierre très en
relief; l’étage supérieur se composait de petits arceaux formant
galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des
grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large
escalier en briques peintes descendait jusqu'à la place. Sur les
dernières marches étaient assis deux gardes qui soutenaient d'une
main leurs hallebardes, de l'autre leurs têtes, et ressemblaient
plus à des statues qu'à des êtres vivants. Ils ne firent nulle
attention à ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et
son guide trouvèrent un chevalier couvert d'une riche armure,
tenant en main un livre de prières. Il souleva lentement ses
paupières alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les
laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrèrent dans une
salle assez spacieuse qui semblait servir aux réceptions. Elle
était remplie de soldats, d'échansons, de chasseurs, de valets, de
toute la domesticité que chaque seigneur polonais croyait
nécessaire à son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On
sentait la fumée d'un cierge qui venait de s'éteindre, et deux
autres brûlaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur
d'un homme, bien que le jour éclairât depuis longtemps la large
fenêtre à grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte
en chêne, ornée d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare
l'arrêta, et lui montra une petite porte découpée dans le mur de
côté. Ils entrèrent dans un corridor, puis dans une chambre
qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui
s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie
lumineuse sur un rideau d'étoffe rouge, sur une corniche dorée,
sur un cadre de tableau. La Tatare dit à Andry de rester là; puis
elle ouvrit la porte d'une autre chambre où brillait de la
lumière. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit
tressaillir. Au moment où la porte s'était ouverte, il avait
aperçu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint
bientôt, et lui dit d'entrer. Il passa le seuil, et la porte se
reforma derrière lui. Deux cierges étaient allumés dans la
chambre, ainsi qu'une lampe devant une sainte image, sous
laquelle, suivant l'usage catholique, se trouvait un prie-Dieu.
Mais ce n'était point là ce que cherchaient ses regards. Il tourna
la tête d'un autre côté, et vit une femme qui semblait s'être
arrêtée au milieu d'un mouvement rapide. Elle s'élançait vers lui,
mais se tenait immobile. Lui-même resta cloué sur sa place. Ce
n'était pas la personne qu'il croyait revoir, celle qu'il avait
connue. Elle était devenue bien plus belle. Naguère, il y avait en
elle quelque chose d'incomplet, d'inachevé: maintenant, elle
ressemblait à la création d'un artiste qui vient de lui donner la
dernière main; naguère c'était une jeune fille espiègle,
maintenant c'était une femme accomplie, et dans toute la splendeur
de sa beauté. Ses yeux levés n'exprimaient plus une simple ébauche
du sentiment, mais le sentiment complet. N'ayant pas eu le temps
de sécher, ses larmes répandaient sur son regard un vernis
brillant. Son cou, ses épaules et sa gorge avaient atteint les
vraies limites de la beauté développée. Une partie de ses épaisses
tresses de cheveux étaient retenues sur la tête par un peigne; les
autres tombaient en longues ondulations sur ses épaules et ses
bras. Non seulement sa grande pâleur n'altérait pas sa beauté,
mais elle lui donnait au contraire un charme irrésistible. Andry
ressentait comme une terreur religieuse; il continuait à se tenir
immobile. Elle aussi restait frappée à l'aspect du jeune Cosaque
qui se montrait avec les avantages de sa mâle jeunesse. La fermeté
brillait dans ses yeux couverts d'un sourcil de velours; la santé
et la fraîcheur sur ses joues hâlées. Sa moustache noire luisait
comme la soie.
-- Je n'ai pas la force de te rendre grâce, généreux chevalier,
dit-elle d'une voix tremblante. Dieu seul peut te récompenser...
Elle baissa les yeux, que couvrirent des blanches paupières,
garnies de longs cils sombres. Toute sa tête se pencha, et une
légère rougeur colora le bas de son visage. Andry ne savait que
lui répondre. Il aurait bien voulu lui exprimer tout ce que
ressentait son âme, et l'exprimer avec autant de feu qu'il le
sentait, mais il ne put y parvenir. Sa bouche semblait fermée par
une puissance inconnue; le son manquait à sa voix. Il reconnut que
ce n'était pas à lui, élevé au séminaire, et menant depuis une vie
guerrière et nomade, qu'il appartenait de répondre, et il
s'indigna contre sa nature de Cosaque.
À ce moment, la Tatare entra dans la chambre. Elle avait eu déjà
le temps de couper en morceaux le pain qu'avait apporté Andry, et
elle le présenta à sa maîtresse sur un plateau d'or. La jeune
femme la regarda, puis regarda le pain, puis arrêta enfin ses yeux
sur Andry. Ce regard, ému et reconnaissant, où se lisait
l'impuissance de s'exprimer avec la langue, fut mieux compris
d'Andry que ne l'eussent été de longs discours. Son âme se sentit
légère; il lui sembla qu'on l'avait déliée. Il allait parler,
quand tout à coup la jeune femme se tourna vers sa suivante, et
lui dit avec inquiétude:
-- Et ma mère? lui as-tu porté du pain?
-- Elle dort.
-- Et à mon père?
-- Je lui en ai porté. Il a dit qu'il viendrait lui même remercier
le chevalier.
Rassurée, elle prit le pain et le porta à ses lèvres. Andry la
regardait avec une joie inexprimable rompre ce pain et le manger
avidement, quand tout à coup il se rappela ce fou furieux qu'il
avait vu mourir pour avoir dévoré un morceau de pain. Il pâlit et,
la saisissant par le bras:
-- Assez, lui dit-il, ne mange pas davantage. Il y a si longtemps
que tu n'as pris de nourriture que le pain te ferait mal.
Elle laissa aussitôt retomber son bras, et, déposant le pain sur
le plateau, elle regarda Andry comme eût fait un enfant docile.
-- Ô ma reine! s'écria Andry avec transport, ordonne ce que tu
voudras. Demande-moi la chose la plus impossible qu'il y ait au
monde; je courrai t’obéir. Dis-moi de faire ce que ne ferait nul
homme, je le ferai; je me perdrai pour toi. Ce me serait si doux,
je le jure par la Sainte Croix, que je ne saurais te dire combien
ce me serait doux. J'ai trois villages; la moitié des troupeaux de
chevaux de mon père m'appartient; tout ce que ma mère lui a donné
en dot, et tout ce qu'elle lui cache, tout cela est à moi.
Personne de nos Cosaques n'a des armes pareilles aux miennes. Pour
la seule poignée de mon sabre, on me donne un grand troupeau de
chevaux et trois mille moutons! Eh bien! j'abandonnerai tout cela,
je le brûlerai, j'en jetterai la cendre au vent, si tu me dis une
seule parole, si tu fais un seul mouvement de ton sourcil noir!
Peut-être tout ce que je dis n'est que folies et sottises; je sais
bien qu'il ne m'appartient pas, à moi qui ai passé ma vie dans la
_setch_, de parler comme on parle là où se trouvent les rois, les
princes, et les plus nobles parmi les chevaliers. Je vois bien que
tu es une autre créature de Dieu que nous autres, et que les
autres femmes et filles des seigneurs restent loin derrière toi.
Avec une surprise croissante, sans perdre un mot, et toute à son
attention, la jeune fille écoutait ces discours pleins de
franchise et de chaleur, où se montrait une âme jeune et forte.
Elle pencha son beau visage en avant, ouvrit la bouche et voulut
parler; mais elle se retint brusquement, en songeant que ce jeune
chevalier tenait à un autre parti, et que son père, ses frères,
ses compatriotes, restaient des ennemis farouches; en songeant que
les terribles Zaporogues tenaient la ville bloquée de tous côtés,
vouant les habitants à une mort certaine. Ses yeux se remplirent
de larmes. Elle prit un mouchoir brodé en soie et, s'en couvrant
le visage pour lui cacher sa douleur, elle s'assit sur un siège où
elle resta longtemps immobile, la tête renversée, et mordant sa
lèvre inférieure de ses dents d'ivoire, comme si elle eût ressenti
la piqûre d'une bête venimeuse.
-- Dis-moi une seule parole, reprit Andry, la prenant par sa main
douce comme la soie.
Mais elle se taisait, sans se découvrir le visage, et restait
immobile.
-- Pourquoi cette tristesse, dis-moi? pourquoi tant de tristesse?
Elle ôta son mouchoir de ses yeux, écarta les cheveux qui lui
couvraient le visage, et laissa échapper ses plaintes d'une voix
affaiblie, qui ressemblait au triste et léger bruissement des
joncs qu'agite le vent du soir:
-- Ne suis-je pas digne d'une éternelle pitié? La mère qui m'a
mise au monde n'est-elle pas malheureuse? Mon sort n'est-il pas
bien amer? Ô mon destin, n'es-tu pas mon bourreau? Tu as conduit à
mes pieds les plus dignes gentilshommes, les plus riches
seigneurs, des comtes et des barons étrangers, et toute la fleur
de notre noblesse. Chacun d'eux aurait considéré mon amour comme
la plus grande des félicités. Je n'aurais eu qu'à faire un choix,
et le plus beau, le plus noble serait devenu mon époux. Pour aucun
d'eux, ô mon cruel destin, tu n'as fait parler mon coeur; mais tu
l'as fait parler, ce faible coeur, pour un étranger, pour un
ennemi, sans égard aux meilleurs chevaliers de ma patrie.
Pourquoi, pour quel péché, pour quel crime, m’as-tu persécutée
impitoyablement, ô sainte mère de Dieu? Mes jours se passaient
dans l'abondance et la richesse. Les mets les plus recherchés, les
vins les plus précieux faisaient mon habituelle nourriture. Et
pourquoi? pour me faire mourir enfin d'une mort horrible, comme ne
meurt aucun mendiant dans le royaume! et c'est peu que je sois
condamnée à un sort si cruel; c'est peu que je sois obligée de
voir, avant ma propre fin, mon père et ma mère expirer dans
d'affreuses souffrances, eux pour qui j'aurais cent fois donné ma
vie. C'est peu que tout cela. Il faut, avant ma mort, que je le
revoie et que je l'entende; il faut que ses paroles me déchirent
le coeur, que mon sort redouble d'amertume, qu'il me soit encore
plus pénible d'abandonner ma jeune vie, que ma mort devienne plus
épouvantable, et qu'en mourant je vous fasse encore plus de
reproches, à toi, mon destin cruel, et à toi (pardonne mon péché),
ô sainte mère de Dieu.
Quand elle se tut, une expression de douleur et d'abattement se
peignit sur son visage, sur son front tristement penché et sur ses
joues sillonnées de larmes.
-- Non, il ne sera pas dit, s'écria Andry, que la plus belle et la
meilleure des femmes ait à subir un sort si lamentable, quand elle
est née pour que tout ce qu'il y a de plus élevé au monde
s'incline devant elle comme devant une sainte image. Non tu ne
mourras pas, je le jure par ma naissance et par tout ce qui m'est
cher, tu ne mourras pas! Mais si rien ne peut conjurer ton
malheureux sort, si rien ne peut te sauver, ni la force, ni la
bravoure, ni la prière, nous mourrons ensemble, et je mourrai
avant toi, devant toi, et ce n'est que mort qu'on pourra me
séparer de toi.
-- Ne t'abuse pas, chevalier, et ne m'abuse pas moi-même, lui
répondit-elle en secouant lentement la tête. Je ne sais que trop
bien qu'il ne t'est pas possible de m'aimer; je connais ton
devoir. Tu as un père, des amis, une patrie qui t'appellent, et
nous sommes tes ennemis.
-- Eh! que me font mes amis, ma patrie, mon père? reprit Andry, en
relevant fièrement le front et redressant sa taille droite et
svelte comme un jonc du Dniepr. Si tu crois cela, voilà ce que je
vais te dire: je n'ai personne, personne, personne, répéta-t-il
obstinément, en faisant ce geste par lequel un Cosaque exprime un
parti pris et une volonté irrévocable. Qui m'a dit que l'Ukraine
est ma patrie? Qui me l'a donnée pour patrie? La patrie est ce que
notre âme désire, révère, ce qui nous est plus cher que tout. Ma
patrie, c'est toi, Et cette patrie-là, je ne l'abandonnerai plus
tant que je serai vivant, je la porterai dans mon coeur. Qu'on
vienne l'en arracher!
Immobile un instant, elle le regarda droit aux yeux, et soudain,
avec toute l'impétuosité dont est capable une femme qui ne vit que
par les élans du coeur, elle se jeta à son cou, le serra dans ses
bras, et se mit à sangloter. Dans ce moment la rue retentit de
cris confus, de trompettes et de tambours. Mais Andry ne les
entendait pas; il ne sentait rien autre chose que la tiède
respiration de la jeune fille qui lui caressait la joue, que ses
larmes qui lui baignaient le visage, que ses longs cheveux qui lui
enveloppaient la tête d'un réseau soyeux et odorant.
Tout à coup la Tatare entra dans la chambre en jetant des cris de
joie.
-- Nous sommes sauvés, disait-elle toute hors d'elle-même; les
nôtres sont entrés dans la ville, amenant du pain, de la farine,
et des Zaporogues prisonniers.
Mais ni l'un ni l'autre ne fit attention à ce qu'elle disait. Dans
le délire de sa passion, Andry posa ses lèvres sur la bouche qui
effleurait sa joue, et cette bouche ne resta pas sans réponse.
Et le Cosaque fut perdu, perdu pour toute la chevalerie cosaque.
Il ne verra plus ni la _setch_, ni les villages de ses pères, ni
le temple de Dieu. Et l'Ukraine non plus ne reverra pas l'un des
plus braves de ses enfants. Le vieux Tarass s'arrachera une
poignée de ses cheveux gris, et il maudira le jour et l'heure où
il a, pour sa propre honte, donné naissance à un tel fils!