CHAPITRE V

Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la

terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les

Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun

quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de

l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se

construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de

chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent

à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des

invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses

boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller

servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son

bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns

essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande

partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas

facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,

connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation

irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant

la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans

surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied

suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se

mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et

choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus

vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en

avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se

diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où

ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant

disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages

entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener

étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on

pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On

massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit

nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du

genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques

acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le

prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche,

envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix

entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils

violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.

-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues,

répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne

font encore qu'allumer leurs pipes.

Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux

flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des

regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des

foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans

les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.

Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin,

et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient

découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs

chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui

avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs

forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de

pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,

qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans

défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les

anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté

sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les

manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient

recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient

l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de

harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient

devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,

où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris

l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que,

partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre

était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête,

avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de

vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger,

la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen

d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de

certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance

en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en

lui un chef futur.

-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux

Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera

son père.

Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des

balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que

réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il

trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une

fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se

confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle-

mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le

sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans

ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux

Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa

fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul

homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa

témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:

-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce

n'est pas Ostap, mais c'est un brave.

Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de

Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient

renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un

jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la

place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la

dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs

demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute

muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop

basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou

une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était

nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur

arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages

extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois,

les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se

tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur

contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les

femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de

sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des

assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux

forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le

_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant:

-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais

que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous

laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim

comme des chiens.

Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la

place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent

à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de

blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et

qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par

une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants

voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources.

Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la

_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots.

Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises

à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair,

regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la

nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son

gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se

succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues

commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur

sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le

_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se

faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas

d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et

notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie.

Andry ne cachait pas son ennui:

-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,

Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un

bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais

celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait

souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce

qu'il a résolu.

Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il

voit les mêmes choses avec d'autres yeux.

Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par

Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et

d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille

hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,

qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès

qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_

apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à

chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre

monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les

saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en

songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette

bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour

dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne

d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou

bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,

semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais.

Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la

colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et

pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.

Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de

chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry,

il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques

avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une

belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas

son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans

la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une

innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une

lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était

couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et

le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le

goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de

Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes

de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son

bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun

portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en

bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient

couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et

ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans

la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des

soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements

sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.

Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la

beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie

des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et

paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle

s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des

lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au

loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se

tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à

chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand

jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres

que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée,

jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre

des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des

poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et

d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque

moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec

tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe

de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La

ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples,

les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des

palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies

lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,

autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de

faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au

sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il

s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux

qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha

lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se

coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa

tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder

le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment

la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par

moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui

cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup,

il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant

lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui

allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut

effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui

et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs

comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre

négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le

teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une

apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une

voix altérée:

-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un

être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.

Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres,

semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit

à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son

cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce

n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un

teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en

saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux

angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,

plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.

-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je

t'ai vue quelque part.

-- Oui, il y a deux ans, à Kiew.

-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa

mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.

Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il

s'écria tout à coup:

-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_.

-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse

suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le

cri d'Andry n'avait réveillé personne.

-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une

voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?

-- Elle est dans la ville.

-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de

surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.

Pourquoi dans la ville?

-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi

qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno.

-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc.

-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,

-- Comment!...

-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis

plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»

Andry fut pétrifié.

-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.

Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,

qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau

de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir

sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une

vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»

Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du

jeune Cosaque.

-- Mais comment as-tu pu venir ici?

-- Par un passage souterrain.

-- Y a-t-il donc un passage souterrain?

-- Oui.

-- Où?

-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?

-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.

-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place

où croissent des joncs.

-- Et ce passage aboutit dans la ville?

-- Tout droit au monastère.

-- Allons, allons sur-le-champ.

-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de

pain.

-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou

plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je

reviens à l'instant.

Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions

de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce

qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé

renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors

reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses

beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux.

Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme;

mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et

souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.

Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus

forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient

sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était

venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler

ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à

l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains

noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne

pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint

alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers

de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé

noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.

Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands

chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à

son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui

dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore

la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une

et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout

ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres.

Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien

nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les

Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en

contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire?

Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on

avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot,

mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et

ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et

l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui-

même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:

-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.

-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le

menaçant de son sac.

Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à

ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry

regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une

seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_

voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était

reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna

emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.

-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains

rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les

emporter tous moi-même?

Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,

qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains

qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il

passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.

-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant

lui.

Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant,

répondit à voix basse:

-- Eh bien! quoi?

-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain

matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.

Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et

considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.

Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder

son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il

reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.

Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il

n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il

la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,

perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira

tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la

secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant

fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond

duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout

couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au

fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à

leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une

côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques

herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable

à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe,

annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on

n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait

entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils

franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se

dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit

passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par

la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus

bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu

plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la

côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le

ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de

hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec

précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était

imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers

les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches.

Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte

souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche

d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la

suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer

ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une

complète obscurité.

Tarass Boulba · 第 10 / 19 题