Bientôt toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie à la
terreur. On entendait répéter partout «Les Zaporogues, les
Zaporogues arrivent!» Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun
quittait ses foyers. Alors, précisément, dans cette contrée de
l'Europe, on n'élevait ni forteresses, ni châteaux. Chacun se
construisait à la hâte quelque petite habitation couverte de
chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent
à bâtir des demeures qui seraient tôt ou tard la proie des
invasions. Tout le monde se mit en émoi. Celui-ci échangeait ses
boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller
servir dans les régiments; celui-là cherchait un refuge avec son
bétail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns
essayaient bien une résistance toujours vaine; mais la plus grande
partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'était pas
facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats,
connue sous le nom d'armée zaporogue, qui, malgré son organisation
irrégulière, conservait dans la bataille un ordre calculé. Pendant
la marche, les hommes à cheval s'avançaient lentement, sans
surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied
suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se
mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et
choisissant pour ses haltes des lieux déserts ou des forêts, plus
vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en
avant des éclaireurs et des espions pour savoir où et comment se
diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits où
ils étaient le moins attendus; alors, tout ce qui était vivant
disait adieu à la vie. Des incendies dévoraient les villages
entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener
étaient tués sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on
pense à toutes les atrocités que commettaient les Zaporogues. On
massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit
nombre de ceux qu'on laissait en liberté, on arrachait la peau, du
genou jusqu'à la plante des pieds; en un mot, les Cosaques
acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le
prélat d'un monastère, qui eut connaissance de leur approche,
envoya deux de ses moines pour leur représenter qu'il y avait paix
entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils
violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens.
-- Dites à l'abbé de ma part et de celle de tous les Zaporogues,
répondit le _kochévoï_, qu'il n'a rien à craindre. Mes Cosaques ne
font encore qu'allumer leurs pipes.
Et bientôt la magnifique abbaye fut tout entière livrée aux
flammes; et les colossales fenêtres gothiques semblaient jeter des
regards sévères à travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des
foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entassèrent dans
les villes entourées de murailles et qui avaient garnison.
Les secours tardifs envoyés par le gouvernement de loin en loin,
et qui consistaient en quelques faibles régiments, ou ne pouvaient
découvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs
chevaux rapides. Il arrivait aussi que des généraux du roi, qui
avaient triomphé dans mainte affaire, se décidaient à réunir leurs
forces, et à présenter la bataille aux Zaporogues. C'étaient de
pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques,
qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans
défense, et qui brillaient du désir de se distinguer devant les
anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monté
sur un beau cheval, et vêtu d'un riche _joupan_[28] dont les
manches pendantes flottaient au vent. Ces combats étaient
recherchés par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient
l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de
harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe étaient
devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages,
où s'était jusque-là montrée une mollesse juvénile, avaient pris
l'énergie de la force. Le vieux Tarass était ravi de voir que,
partout, ses fils marchaient au premier rang. Évidemment la guerre
était la véritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tête,
avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de
vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'étendue du danger,
la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen
d'éviter le péril, mais de l'éviter pour le vaincre avec plus de
certitude. Toutes ses actions commencèrent à montrer la confiance
en soi, la fermeté calme, et personne ne pouvait méconnaître en
lui un chef futur.
-- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux
Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera
son père.
Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des
balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'était que
réfléchir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il
trouvait une volupté folle dans la bataille. Elle lui semblait une
fête, à ces instants où la tête du combattant brûle, où tout se
confond à ses regards, où les hommes et les chevaux tombent pêle-
mêle avec fracas, où il se précipite tête baissée à travers le
sifflement des balles, frappant à droite et à gauche, sans
ressentir les coups qui lui sont portés. Plus d'une fois le vieux
Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporté par sa
fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eût tentées nul
homme de sang-froid, et réussissait justement par l'excès de sa
témérité. Le vieux Tarass l'admirait alors, et répétait souvent:
-- Oh! celui-là est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce
n'est pas Ostap, mais c'est un brave.
Il fut décidé que l'armée marcherait tout droit sur la ville de
Doubno, où, d'après le bruit public, les habitants avaient
renfermé beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un
jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinément devant la
place. Les habitants avaient résolu de se défendre jusqu'à la
dernière extrémité, préférant mourir sur le seuil de leurs
demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute
muraille en terre entourait toute la ville; là où elle était trop
basse, s'élevait un parapet en pierre, ou une maison crénelée, ou
une forte palissade en pieux de chêne. La garnison était
nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. À leur
arrivée, les Zaporogues attaquèrent vigoureusement les ouvrages
extérieurs; mais ils furent reçus par la mitraille. Les bourgeois,
les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se
tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir à leur
contenance qu'ils se préparaient à une résistance désespérée. Les
femmes même prenaient part à la défense; des pierres, des sacs de
sable, des tonneaux de résine enflammée tombaient sur la tête des
assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux
forteresses; ce n'était pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le
_kochévoï_ ordonna donc la retraite en disant:
-- Ce n'est rien, seigneurs frères, décidons-nous à reculer. Mais
que je sois un maudit Tatar, et non pas un chrétien, si nous
laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim
comme des chiens.
Après avoir battu en retraite, l'armée bloqua étroitement la
place, et n'ayant rien autre chose à faire, les Cosaques se mirent
à ravager les environs, à brûler les villages et les meules de
blé, à lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et
qui cette année-là avaient récompensé les soins du laboureur par
une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants
voyaient avec terreur la dévastation de toutes leurs ressources.
Cependant les Zaporogues, disposés en _kouréni_ comme à la
_setch_, avaient entouré la ville d'un double rang de chariots.
Ils fumaient leurs pipes, échangeaient entre eux les armes prises
à l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, à pair et impair,
regardant la ville avec un sang-froid désespérant; et, pendant la
nuit, les feux s'allumaient; chaque _kourèn_ faisait bouillir son
gruau dans d'énormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se
succédait auprès des feux. Mais bientôt les Zaporogues
commencèrent à s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur
sobriété forcée dont nulle action d'éclat ne les dédommageait. Le
_kochévoï_ ordonna même de doubler la ration de vin, ce qui se
faisait quelquefois dans l'armée, quand il n'y avait pas
d'entreprise à tenter. C'était surtout aux jeunes gens, et
notamment aux fils de Boulba, que déplaisait une pareille vie.
Andry ne cachait pas son ennui:
-- Tête sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre,
Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-là n'est pas encore un
bon soldat qui garde sa présence d'esprit dans la bataille; mais
celui-là est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait
souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce
qu'il a résolu.
Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il
voit les mêmes choses avec d'autres yeux.
Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amené par
Tovkatch. Il était accompagné de deux _ïésaouls_, d'un greffier et
d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille
hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires,
qui, sans être appelés, avaient pris librement du service, dès
qu'ils avaient connu le but de l'expédition. Les _ïésaouls_
apportaient aux fils de Tarass la bénédiction de leur mère, et à
chacun d'eux une petite image en bois de cyprès, prise au célèbre
monastère de Mégigorsk à Kiew. Les deux frères se pendirent les
saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en
songeant à leur vieille mère. Que leur prophétisait cette
bénédiction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour
dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne
d'être éternellement chantée par les joueurs de _bandoura_, ou
bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme,
semblable à l'épais brouillard d'automne qui s'élève des marais.
Les oiseaux le traversent éperdument, sans se reconnaître, la
colombe sans voir l'épervier, l'épervier sans voir la colombe, et
pas un d'eux ne sait s'il est près ou loin de sa fin.
Après la réception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de
chaque jour, et se retira bientôt dans son _kourèn_. Pour Andry,
il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques
avaient déjà pris leur souper. Le soir venait de s'éteindre; une
belle nuit d'été remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas
son _kourèn_, et ne pensait point à dormir. Il était plongé dans
la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une
innombrable quantité d'étoiles jetaient du haut du ciel une
lumière pâle et froide. La plaine, dans une vaste étendue, était
couverte de chariots dispersés, que chargeaient les provisions et
le butin, et sous lesquels pendaient les seaux à porter le
goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de
Zaporogues étendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes
de positions. L'un avait mis un sac sous sa tête, l'autre son
bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun
portait à sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en
bois, un briquet et des poinçons. Les boeufs pesants étaient
couchés, les jambes pliées, en troupes blanchâtres, et
ressemblaient de loin à de grosses pierres immobiles éparses dans
la plaine, de tous côtés s'élevaient les sourds ronflements des
soldats endormis, auxquels répondaient par des hennissements
sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves.
Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore à la
beauté de cette nuit de juillet; c'était le reflet de l'incendie
des villages d'alentour. Ici, la flamme s'étendait large et
paisible sur le ciel; là, trouvant un aliment faible, elle
s'élançait en minces tourbillons jusque sous les étoiles; des
lambeaux enflammés se détachaient pour se traîner et s'éteindre au
loin. De ce côté, un monastère aux murs noircis par le feu, se
tenait sombre et grave comme un moine encapuchonné, montrant à
chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brûlait le grand
jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres
que tordait la flamme, et quand, au sein de l'épaisse fumée,
jaillissait un rayon lumineux, il éclairait de sa lueur violâtre
des masses de prunes mûries, et changeait en or de ducats des
poires qui jaunissaient à travers le sombre feuillage. D'une et
d'autre parts, pendaient aux créneaux ou aux branches quelque
moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec
tout le reste. Une quantité d'oiseaux s'agitaient devant la nappe
de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La
ville dormait, dégarnie de défenseurs. Les flèches des temples,
les toits des maisons, les créneaux des murs et les pointes des
palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies
lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux,
autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de
faibles clartés, et les gardes eux-mêmes se laissaient aller au
sommeil, après avoir largement satisfait leur appétit cosaque. Il
s'étonna d'une telle insouciance, pensant qu'il était fort heureux
qu'on n'eût pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha
lui-même de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se
coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa
tête; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps à regarder
le ciel. L'air était pur et transparent; les étoiles qui forment
la voie lactée étincelaient d'une lumière blanche et confuse. Par
moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui
cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout à coup,
il lui sembla qu'une étrange figure se dessinait rapidement devant
lui. Croyant que c'était une image créée par le sommeil, et qui
allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il aperçut
effectivement une figure pâle, exténuée, qui se penchait sur lui
et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs
comme du charbon s'échappaient en désordre d'un voile sombre
négligemment jeté sur la tête, et l'éclat singulier du regard, le
teint cadavéreux du visage pouvaient bien faire croire à une
apparition. Andry saisit à la hâte son mousquet, et s'écria d'une
voix altérée:
-- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un
être vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer.
Pour toute réponse l'apparition mit le doigt sur ses lèvres,
semblant implorer le silence. Andry déposa son mousquet, et se mit
à la regarder avec plus d'attention. À ses longs cheveux, à son
cou, à sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce
n'était pas une Polonaise; son visage hâve et décharné avait un
teint olivâtre, les larges pommettes de ses joues s'avançaient en
saillie, et les paupières de ses yeux étroits se relevaient aux
angles extérieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme,
plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu.
-- Dis-moi, qui es-tu? s'écria-t-il enfin; il me semble que je
t'ai vue quelque part.
-- Oui, il y a deux ans, à Kiew.
-- Il y a deux ans, à Kiew? répéta Andry en repassant dans sa
mémoire tout ce que lui rappelait sa vie d'étudiant.
Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il
s'écria tout à coup:
-- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaïvode_.
-- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse
suppliante, tremblante de peur et regardant de tous côtés si le
cri d'Andry n'avait réveillé personne.
-- Réponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une
voix basse et haletante. Où est la demoiselle? est-elle en vie?
-- Elle est dans la ville.
-- Dans la ville! reprit Andry retenant à peine un cri de
surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur.
Pourquoi dans la ville?
-- Parce que le vieux seigneur y est lui-même. Voilà un an et demi
qu'il a été fait _vaïvode_ de Doubno.
-- Est-elle mariée?... Mais parle donc, parle donc.
-- Voilà deux jours qu'elle n'a rien mangé,
-- Comment!...
-- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis
plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre.»
Andry fut pétrifié.
-- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues.
Elle m'a dit: «Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi,
qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau
de pain pour ma vieille mère, car je ne veux pas la voir mourir
sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une
vieille mère; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle.»
Une foule de sentiments divers s'éveillèrent dans le coeur du
jeune Cosaque.
-- Mais comment as-tu pu venir ici?
-- Par un passage souterrain.
-- Y a-t-il donc un passage souterrain?
-- Oui.
-- Où?
-- Tu ne nous trahiras pas, chevalier?
-- Non, je le jure sur la Sainte Croix.
-- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau à la place
où croissent des joncs.
-- Et ce passage aboutit dans la ville?
-- Tout droit au monastère.
-- Allons, allons sur-le-champ.
-- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mère, un morceau de
pain.
-- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi près du chariot, ou
plutôt couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je
reviens à l'instant.
Et il se dirigea vers les chariots où se trouvaient les provisions
de son _kourèn_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce
qu'avait effacé sa vie rude et guerrière de Cosaque, tout le passé
renaquit aussitôt, et le présent s'évanouit à son tour. Alors
reparut à la surface de sa mémoire une image de femme avec ses
beaux bras, sa bouche souriante, ses épaisses nattes de cheveux.
Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son âme;
mais elle avait laissé place à d'autres pensées plus mâles, et
souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque.
Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus
forts à l'idée qu'il la verrait bientôt, et ses genoux tremblaient
sous lui. Arrivé près des chariots, il oublia pourquoi il était
venu, et se passa la main sur le front en cherchant à se rappeler
ce qui l'amenait. Tout à coup il tressaillit, plein d'épouvante à
l'idée qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains
noirs; mais la réflexion lui rappela que cette nourriture, bonne
pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossière. Il se souvint
alors que, la veille, le _kochévoï_ avait reproché aux cuisiniers
de l'armée d'avoir employé à faire du gruau toute la farine de blé
noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours.
Assuré donc qu'il trouverait du gruau tout préparé dans les grands
chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant à
son père, et alla trouver le cuisinier de son _kourèn_, qui
dormait étendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore
la cendre chaude. À sa grande surprise, il les trouva vides l’une
et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout
ce gruau, car son _kourèn_ comptait moins d'hommes que les autres.
Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien
nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: «Les
Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en
contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien.» Que faire?
Il y avait sur le chariot de son père un sac de pains blancs qu'on
avait pris au pillage d'un monastère. Il s'approcha du chariot,
mais le sac n'y était plus. Ostap l'avait mis sous sa tête, et
ronflait étendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et
l'enleva brusquement; la tête d'Ostap frappa sur le sol, et lui-
même, se dressant à demi éveillé, s'écria sans ouvrir les yeux:
-- Arrêtez, arrêtez le Polonais du diable; attrapez son cheval.
-- Tais-toi, ou je te tue, s'écria Andry plein d'épouvante, en le
menaçant de son sac.
Mais Ostap s'était tu déjà; il retomba sur la terre, et se remit à
ronfler de manière à agiter l'herbe que touchait son visage. Andry
regarda avec terreur de tous côtés. Tout était tranquille; une
seule tête à la touffe flottante s'était soulevée dans le _kourèn_
voisin; mais après avoir jeté de vagues regards, elle s'était
reposée sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'éloigna
emportant son butin. La Tatare était couchée, respirant à peine.
-- Lève-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains
rien. Es-tu en état de soulever un de ces pains, si je ne puis les
emporter tous moi-même?
Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet,
qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains
qu'il avait voulu donner à la Tatare, et, courbé sous ce poids, il
passa intrépidement à travers les rangs des Zaporogues endormis.
-- Andry! dit le vieux Boulba au moment où son fils passa devant
lui.
Le coeur du jeune homme se glaça. Il s'arrêta, et, tout tremblant,
répondit à voix basse:
-- Eh bien! quoi?
-- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain
matin d'importance. Les femmes ne te mèneront à rien de bon.
Après avoir dit ces mots, il souleva sa tête sur sa main, et
considéra attentivement la Tatare enveloppée dans son voile.
Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder
son père en face. Quand il se décida à lever enfin les yeux, il
reconnut que Boulba s'était endormi, la tête sur la main.
Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il
n'était venu. Quand il se retourna pour s'adresser à la Tatare, il
la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit,
perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain éclaira
tout à coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la
secoua par la manche, et tous deux s'éloignèrent en regardant
fréquemment derrière eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond
duquel se traînait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout
couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au
fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut à
leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une
côte escarpée, au sommet de laquelle se balançaient quelques
herbes sèches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable
à une faucille d'or. Une brise légère, soufflant de la steppe,
annonçait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on
n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l’avait
entendu, ni dans la ville, ni dans les environs dévastés. Ils
franchirent une poutre posée sur le ruisseau, et devant eux se
dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpé. Cet endroit
passait sans doute pour le mieux fortifié de toute l'enceinte par
la nature, car le parapet en terre qui le couronnait était plus
bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu
plus loin s'élevaient les épaisses murailles du couvent. Toute la
côte devant eux était couverte de bruyères; entre elle et le
ruisseau s'étendait un petit plateau où croissaient des joncs de
hauteur d'homme. La Tatare ôta ses souliers, et s'avança avec
précaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant était
imprégné d'eau. Après avoir conduit péniblement Andry à travers
les joncs, elle s'arrêta devant un grand tas de branches sèches.
Quand ils les eurent écartées, ils trouvèrent une espèce de voûte
souterraine dont l'ouverture n'était pas plus grande que la bouche
d'un four. La Tatare y entra la première la tête basse, Andry la
suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer
ses sacs et ses pains, et bientôt tous deux se trouvèrent dans une
complète obscurité.