Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass
pensait à son passé; sa jeunesse se déroulait devant lui, cette
belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait
toujours être agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se
demandait à lui-même quels de ses anciens camarades il
retrouverait à la _setch_; il comptait ceux qui étaient déjà
morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tête grise se
baissa tristement. Ses fils étaient occupés de toutes autres
pensées. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. À peine
avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au séminaire de Kiew,
car tous les seigneurs de ce temps-là croyaient nécessaire de
donner à leurs enfants une éducation promptement oubliée. À leur
entrée au séminaire, tous ces jeunes gens étaient d'une humeur
sauvage et accoutumés à une pleine liberté. Ce n'était que là
qu'ils se dégrossissaient un peu, et prenaient une espèce de
vernis commun qui les faisait ressembler l'un à l'autre. L'aîné
des fils de Boulba, Ostap, commença sa carrière scientifique par
s'enfuir dès la première année. On l'attrapa, on le battit à
outrance, on le cloua à ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC
en terre, et quatre fois, après l'avoir inhumainement flagellé, on
lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eût recommencé une
cinquième fois, si son père ne lui eût fait la menace formelle de
le tenir pendant vingt ans comme frère lai dans un cloître,
ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il
n'apprenait à fond tout ce qu'on enseignait à l'académie. Ce qui
est étrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du
vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science,
et qui conseillait à ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en
faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit à étudier ses
livres avec un zèle extrême, et finit par être réputé l'un des
meilleurs étudiants. L'enseignement de ce temps-là n'avait pas le
moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties
scolastiques, toutes ces finesses rhétoriques et logiques
n'avaient rien de commun avec l'époque, et ne trouvaient
d'application nulle part. Les savants d'alors n'étaient pas moins
ignorants que les autres, car leur science était complètement
oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute républicaine du
séminaire, cette immense réunion de jeunes gens dans la force de
l'âge, devaient leur inspirer des désirs d'activité tout à fait en
dehors du cercle de leurs études. La mauvaise chère, les
fréquentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout
s'unissait pour éveiller en eux cette soif d'entreprises qui
devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16]
parcouraient affamés les rues de Kiew, obligeant les habitants à
la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux
mains leurs gâteaux, leurs petits pâtés, leurs graines de
pastèques, comme l'aigle couvre ses aiglons, dès que passait un
boursier. Le consul[17] qui devait, d'après sa charge, veiller aux
bonnes moeurs de ses subordonnés, portait de si larges poches dans
ses pantalons, qu'il eût pu y fourrer toute la boutique d'une
marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde à part.
Ils ne pouvaient pas pénétrer dans la haute société, qui se
composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaïvode_
lui-même, Adam Kissel, malgré la protection dont il honorait
l'académie, défendait qu'on menât les étudiants dans le monde, et
voulait qu'on les traitât sévèrement. Du reste, cette dernière
recommandation était fort inutile, car ni le recteur, ni les
professeurs ne ménageaient le fouet et les étrivières. Souvent,
d'après leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de
manière à leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup
d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour
quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivrée. Mais
d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si désagréable,
qu'ils s'enfuyaient à la _setch_, s'ils en savaient trouver le
chemin et n'étaient point rattrapés en route. Ostap Boulba, malgré
le soin qu'il mettait à étudier la logique et même la théologie,
ne put jamais s'affranchir des implacables étrivières.
Naturellement, cela dut rendre son caractère plus sombre, plus
intraitable, et lui donner la fermeté qui distingue le Cosaque. Il
passait pour très bon camarade; s'il n'était presque jamais le
chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager,
toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un
écolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eût trahi ses
compagnons. Aucun châtiment ne l'y eût pu contraindre. Assez
indifférent à tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille,
car il pensait rarement à autre chose, il était loyal et bon, du
moins aussi bon qu'on pouvait l'être avec un tel caractère et dans
une telle époque. Les larmes de sa pauvre mère l'avaient
profondément ému; c'était la seule chose qui l'eût troublé, et qui
lui fit baisser tristement la tête.
Son frère cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus
ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les
difficultés que met au travail un caractère lourd et énergique. Il
était plus ingénieux que son frère, plus souvent le chef d'une
entreprise hardie; et quelquefois, à l’aide de son esprit
inventif, il savait éluder la punition, tandis que son frère
Ostap, sans se troubler beaucoup, ôtait son caftan et se couchait
par terre, ne pensant pas même à demander grâce. Andry n'était pas
moins dévoré du désir d'accomplir des actions héroïques; mais son
âme était abordable à d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se
développa rapidement en lui, dès qu'il eut passé sa dix-huitième
année. Des images de femme se présentaient souvent à ses pensées
brûlantes. Tout en écoutant les disputes théologiques, il voyait
l'objet de son rêve avec des joues fraîches, un sourire tendre et
des yeux noirs. Il cachait soigneusement à ses camarades les
mouvements de son âme jeune et passionnée; car, à cette époque, il
était indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et à l'amour avant
d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En général, dans les
dernières années de son séjour au séminaire, il se mit plus
rarement en tête d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait
dans quelque quartier solitaire de Kiew, où de petites
maisonnettes se montraient engageantes à travers leurs jardins de
cerisiers. Quelquefois il pénétrait dans la rue de l'aristocratie,
dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux
Kiew, et qui, alors habitée par des seigneurs petits-russiens et
polonais, se composait de maisons bâties avec un certain luxe. Un
jour qu'il passait là, rêveur, le lourd carrosse d'un seigneur
polonais manqua de l'écraser, et le cocher à longues moustaches
qui occupait le siège le cingla violemment de son fouet. Le jeune
écolier, bouillonnant de colère, saisit de sa main vigoureuse,
avec une hardiesse folle, une roue de derrière du carrosse, et
parvint à l'arrêter quelques moments. Mais le cocher, redoutant
une querelle, lança ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui
avait heureusement retiré sa main, fut jeté contre terre, la face
dans la boue. Un rire harmonieux et perçant retentit sur sa tête.
Il leva les yeux, et aperçut à la fenêtre d'une maison une jeune
fille de la plus ravissante beauté. Elle était blanche et rose
comme la neige éclairée par les premiers rayons du soleil levant.
Elle riait à gorge déployée, et son rire ajoutait encore un charme
à sa beauté vive et fière. Il restait là, stupéfait, la regardait
bouche béante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait
la figure, il l'étendait encore davantage. Qui pouvait être cette
belle fille? Il en adressa la question aux gens de service
richement vêtus qui étaient groupés devant la porte de la maison
autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au
nez, en voyant son visage souillé, et ne daignèrent pas lui
répondre. Enfin, il apprit que c'était la fille du _vaïvode_ de
Kovno, qui était venu passer quelques jours à Kiew. La nuit
suivante, avec la hardiesse particulière aux boursiers, il
s'introduisit par la clôture en palissade dans le jardin de la
maison, qu'il avait notée, grimpa sur un arbre dont les branches
s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de là sur le toit, et
descendit par la cheminée dans la chambre à coucher de la jeune
fille. Elle était alors assise près d'une lumière, et détachait de
riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement
à la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombé devant elle,
qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'aperçut que le
boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas
remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme
qui, devant elle, était tombé dans la rue d'une manière si
ridicule, elle partit de nouveau d'un grand éclat de rire. Et
puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry;
c'était au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et
finit par se moquer de lui. La belle était étourdie comme une
Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs
regards qui promettent la constance. Le pauvre étudiant respirait
à peine. La fille du _vaïvode_ s'approcha hardiment, lui posa sur
la tête sa coiffure en diadème, et jeta sur ses épaules une
collerette transparente ornée de festons d'or. Elle fit de lui
mille folies, avec le sans-gêne d'enfant qui est le propre des
Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion
inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la
bouche et regardant fixement les yeux de l'espiègle. Un bruit
soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et dès que sa
frayeur se fut dissipée, elle appela sa servante, femme tatare
prisonnière, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le
jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'étudiant ne
fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien
s'éveilla, l'aperçut, donna l'alarme, et les gens de la maison le
reconduisirent à coups de bâton dans la rue jusqu'à ce que ses
jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Après cette
aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison
du _vaïvode_, car ses serviteurs étaient très nombreux. Andry la
vit encore une fois dans l'église. Elle le remarqua, et lui sourit
malicieusement comme à une vieille connaissance. Bientôt après le
_vaïvode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue
se montra à la fenêtre où il avait vu la belle Polonaise aux yeux
noirs. C'est à cela que pensait Andry, en penchant la tête sur le
cou de son cheval.
Mais dès longtemps la steppe les avait embrassés dans son sein
verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous côtés, de sorte
qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus
des tiges ondoyantes.
-- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voilà tout
silencieux, s'écria tout à coup Boulba sortant de sa rêverie. On
dirait que vous êtes devenus des moines. Au diable toutes les
noires pensées! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de
l'éperon à vos chevaux, et mettons-nous à courir de façon qu'un
oiseau ne puisse nous attraper.
Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle,
disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus même leurs
bonnets; le rapide éclair du sillon qu'ils traçaient dans l'herbe
indiquait seul la direction de leur course.
Le soleil s'était levé dans un ciel sans nuage, et versait sur la
steppe sa lumière chaude et vivifiante.
Plus on avançait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et
belle. À cette époque, tout l'espace qui se nomme maintenant la
Nouvelle-Russie, de l'Ukraine à la mer Noire, était un désert
vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laissé de trace à
travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les
seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impénétrables
abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre
semblait un océan de verdure dorée, qu'émaillaient mille autres
couleurs. Parmi les tiges fines et sèches de la haute herbe,
croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et
violettes. Le genêt dressait en l'air sa pyramide de fleurs
jaunes. Les petits pompons de trèfle blanc parsemaient l'herbage
sombre, et un épi de blé, apporté là, Dieu sait d'où, mûrissait
solitaire. Sous l'ombre ténue des brins d'herbe, glissaient en
étendant le cou des perdrix à l'agile corsage. Tout l'air était
rempli de mille chants d'oiseaux. Des éperviers planaient,
immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant
dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris
aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une épaisse
nuée, sur quelque lac perdu dans l'immensité des plaines. La
mouette des steppes s'élevait, d'un mouvement cadencé, et se
baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantôt on ne la
voyait plus que comme un point noir, tantôt elle resplendissait,
blanche et brillante, aux rayons du soleil... ô mes steppes, que
vous êtes belles!
Nos voyageurs ne s'arrêtaient que pour le dîner. Alors toute leur
suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils
détachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des
moitiés de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du
pain et du lard ou des gâteaux secs, et chacun ne buvait qu'un
seul verre, car Tarass Boulba ne permettait à personne de
s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour
aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait
complètement d'aspect. Toute son étendue bigarrée s'embrasait aux
derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientôt s'obscurcissait
avec rapidité et laissait voir la marche de l'ombre qui,
envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert
obscur. Alors les vapeurs devenaient plus épaisses; chaque fleur,
chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait
de vapeurs embaumées. Sur le ciel d'un azur foncé, s'étendaient de
larges bandes dorées et roses, qui semblaient tracées négligemment
par un pinceau gigantesque. Çà et là, blanchissaient des lambeaux
de nuages, légers et transparents, tandis qu'une brise, fraîche et
caressante comme les ondes de la mer, se balançait sur les pointes
des herbes, effleurant à peine la joue du voyageur. Tout le
concert de la journée s'affaiblissait, et faisait place peu à peu
à un concert nouveau. Des gerboises à la robe mouchetée sortaient
avec précaution de leurs gîtes, se dressaient sur les pattes de
derrière, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le
grésillement des grillons redoublait de force, et parfois on
entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire,
qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. À
l'entrée de la nuit, nos voyageurs s'arrêtaient au milieu des
champs, allumaient un feu dont la fumée glissait obliquement dans
l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire
du gruau. Après avoir soupé, les Cosaques se couchaient par terre,
laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds.
Les étoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans
étendus. Ils pouvaient entendre le pétillement, le frôlement, tous
les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans
l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit,
arrivaient harmonieux à l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait,
toute la steppe se montrait à ses yeux diaprée par les étincelles
lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurité du
ciel s'éclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au
bord des rivières et des lacs, et une longue rangée de cygnes
allant au nord, frappés tout à coup d'une lueur enflammée,
semblaient des lambeaux d'étoffes rouges volant à travers les
airs.
Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part,
autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même
steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans
un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts
qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils
un petit point noir qui s'agitait au loin:
-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.
En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête
garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince
et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec
la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques
étaient au nombre de treize.
-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar?
Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval
est encore plus agile que mon Diable.
Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre
ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords
d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le
Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils
nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs
traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils
continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà
proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid
subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité
du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache
en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve
s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit
par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux.
Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr,
longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de
tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les
plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit
refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour.
Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et
après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza,
où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de
résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les
mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une
attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache
entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête
aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans
le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur
entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux
qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et
couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs
perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains.
Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des
tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un
Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de
la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un
tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un
Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes
étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration:
-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel
beau corps d'homme!
En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en
travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux,
fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à
l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été
salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait.
Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin
par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent,
et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable
à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne
savait que boire et tirer le mousquet.
Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes
éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant
quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune
clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois,
comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et
une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la
prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes
Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les
regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place.
Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en
leur disant:
-- Bonjour, seigneurs!
-- Et vous, bonjour, répondaient-ils.
On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés
de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux
batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la
_setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et
forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour
se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une
place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un
grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il
la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le
chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de
musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté
son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les
mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:
-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton
eau-de-vie aux vrais chrétiens.
Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches
aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues
trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté,
comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis,
pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant
aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol
retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des
bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces
Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le
plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large
poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa
pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.
-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il
fait chaud.
-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.
-- Pourquoi?
-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte
passe au cabaret.
Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de
mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des
danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir
sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette
danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais
vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le
_kasatchok_.
-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais
mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!
Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des
hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient
été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un
grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à
chaque instant les exclamations suivantes:
-- Ah! c'est toi, Pétchéritza.
-- Bonjour, Kosoloup.
-- D'où viens tu, Tarass?
-- Et toi, Doloto?
-- Bonjour, Kirdiaga.
-- Bonjour, Gousti.
-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen.
Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre
coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on
n'entendait que ces questions confuses:
-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?
Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka
à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de
Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux
Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois:
-- C'étaient de bons Cosaques!