CHAPITRE I

-- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drôle! Qu'est-ce que cette

robe de prêtre? Est-ce que vous êtes tous ainsi fagotés à votre

académie?

Voilà par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux

fils qui venaient de terminer leurs études au séminaire de Kiew[1],

et qui rentraient en ce moment au foyer paternel.

Ses fils venaient de descendre de cheval. C'étaient deux robustes

jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il

convient à des séminaristes récemment sortis des bancs de l'école.

Leurs visages, pleins de force et de santé, commençaient à se

couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauché le rasoir.

L'accueil de leur père les avait fort troublés; ils restaient

immobiles, les yeux fixés à terre.

-- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien à mon

aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant

et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en

a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de

vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas

tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis.

-- Père, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aîné.

-- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je

pas de vous?

-- Mais, parce que... quoique tu sois mon père, j'en jure Dieu, si

tu continues de rire, je te rosserai.

-- Quoi! fils de chien, ton père! dit Tarass Boulba en reculant de

quelques pas avec étonnement.

-- Oui, même mon père; quand je suis offensé, je ne regarde à

rien, ni à qui que ce soit.

-- De quelle manière veux-tu donc te battre avec moi, est-ce à

coups de poing?

-- La manière m'est fort égale.

-- Va pour les coups de poing, répondit Tarass Boulba en

retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais à coups

de poing.

Et voilà que père et fils, au lieu de s'embrasser après une longue

absence, commencent à se lancer de vigoureux horions dans les

côtes, le dos, la poitrine, tantôt reculant, tantôt attaquant.

-- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout à

fait perdu l'esprit, disait la pauvre mère, pâle et maigre,

arrêtée sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser

ses fils bien-aimés. Les enfants sont revenus à la maison, plus

d'un an s'est passé depuis qu'on ne les a vus; et lui, voilà qu'il

invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser à coups de poing!

-- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arrêtant. Oui, par

Dieu! très bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que

j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ça fera un bon Cosaque.

Bonjour, fils; embrassons-nous.

Et le père et le fils s'embrassèrent.

-- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rossé; ne fais

quartier à personne. Ce qui n'empêche pas que tu ne sois drôlement

fagoté. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que

fais-tu là, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet.

Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi?

-- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mère en embrassant le

plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-là, qu'un

enfant rosse son propre père! Et c'est bien le moment d'y songer!

Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si

fatigué (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de

six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un

morceau; et lui, voilà qu'il le force à se battre.

-- Eh! eh! mais tu es un freluquet à ce qu'il me semble, disait

Boulba. Fils, n'écoute pas ta mère; c'est une femme, elle ne sait

rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'être dorlotés? Vos

dorloteries, à vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval;

voilà vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voilà votre mère.

Tout le fatras qu'on vous met en tête, ce sont des bêtises. Et les

académies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et

tout cela, je crache dessus.

Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer à l'imprimerie.

-- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine,

je vous enverrai au _zaporojié_. C'est là que se trouve la

science; c'est là qu'est votre école, et que vous attraperez de

l'esprit.

-- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix

plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mère. Les

pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire

connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le

temps de les regarder à m'en rassasier.

-- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour

s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais cachés tous

les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs.

Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as à

manger. Il ne nous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortes

de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute une

chèvre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous

de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie

avec toutes sortes d'ingrédients, des raisins secs et autres

vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse

comme une enragée.

Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'où sortirent à leur

rencontre deux belles servantes, toutes chargées de _monistes_[2].

Était-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivée de leurs jeunes

seigneurs, qui ne faisaient grâce à personne? était-ce pour ne pas

déroger aux pudiques habitudes des femmes? À leur vue, elles se

sauvèrent en poussant de grands cris, et longtemps encore après,

elles se cachèrent le visage avec leurs manches. La chambre était

meublée dans le goût de ce temps, dont le souvenir n'est conservé

que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que récitaient

autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards à longue barbe, en

s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui

faisait cercle autour d'eux; dans le goût de ce temps rude et

guerrier, qui vit les premières luttes soutenues par l'Ukraine

contre l'union[5]. Tout y respirait la propreté. Le plancher et les

murs étaient revêtus d'une couche de terre glaise luisante et

peinte. Des sabres, des fouets (_nagaïkas_), des filets d'oiseleur

et de pêcheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillée

servant de poire à poudre, une bride chamarrée de lames d'or, des

entraves parsemées de petits clous d'argent, étaient suspendus

autour de la chambre. Les fenêtres, fort petites, portaient des

vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que

dans les vieilles églises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en

soulevant un petit châssis mobile. Les baies de ces fenêtres et

des portes étaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des

dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en

verre de couleur sombre, des coupes d'argent ciselé, d'autres

petites coupes dorées, de différentes mains-d'oeuvre, vénitiennes,

florentines, turques, circassiennes, arrivées par diverses voies

aux mains de Boulba, ce qui était assez commun dans ces temps

d'entreprises guerrières. Des bancs de bois, revêtus d'écorce

brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une

immense table était dressée sous les saintes images, dans un des

angles antérieurs. Un haut et large poêle, divisé en une foule de

compartiments, et couvert de briques vernissées, bariolées,

remplissait l'angle opposé. Tout cela était très connu de nos deux

jeunes gens, qui venaient chaque année passer les vacances à la

maison; je dis venaient, et venaient à pied, car ils n'avaient pas

encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux écoliers

d'aller à cheval. Ils étaient encore à l'âge où les longues

touffes du sommet de leur crâne pouvaient être tirées impunément

par tout Cosaque armé. Ce n'est qu'à leur sortie du séminaire que

Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons pour faire le voyage.

À l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les

centeniers de son _polk_[6] qui n'étaient pas absents; et quand

deux d'entre eux se furent rendus à son invitation, avec le

_ïésaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur présenta

ses fils en disant:

-- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientôt à la

_setch_.

Les visiteurs félicitèrent et Boulba et les deux jeunes gens, en

leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu’il n'y avait pas de

meilleure école pour la jeunesse que le _zaporojié_.

-- Allons, seigneurs et frères, dit Tarass, asseyez-vous chacun où

il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre

d'eau-de-vie. Que Dieu nous bénisse! À votre santé, mes fils! À la

tienne, Ostap (Eustache)! À la tienne, Andry (André)! Dieu veuille

que vous ayez toujours de bonnes chances à la guerre, que vous

battiez les païens et les Tatars! et si les Polonais commencent

quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi!

Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se

nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots étaient ces Latins! ils ne

savaient même pas qu'il y eût de l'eau-de-vie au monde. Comment

donc s'appelait celui qui a écrit des vers latins? Je ne suis pas

trop savant; j'ai oublié son nom. Ne s'appelait-il pas Horace?

-- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aîné, Ostap;

c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien

savoir.

-- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas même donné à

flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils,

qu'on vous a vertement étrillés, avec des balais de bouleau, le

dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut-

être, parce que vous étiez devenus grands garçons et sages, vous

rossait-on à coups de fouet, non les samedis seulement, mais

encore les mercredis et les jeudis.

-- Il n'y a rien à se rappeler de ce qui s'est fait, père,

répondit Ostap; ce qui est passé est passé.

-- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me

toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber

sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque.

-- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parlé. Puisque c'est

comme ça, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je à attendre

ici? Que je devienne un planteur de blé noir, un homme de ménage,

un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma

femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne

veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre!

j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais.

Et le vieux Boulba, s'échauffant peu à peu, finit par se fâcher

tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une

attitude impérieuse.

-- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons-

nous ici? À quoi bon cette maison? à quoi bon ces pots? à quoi bon

tout cela?

En parlant ainsi, il se mit à briser les plats et les bouteilles.

La pauvre femme, dès longtemps habituée à de pareilles actions,

regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle

n'osait rien dire; mais en apprenant une résolution aussi pénible

à son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard

furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et

rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement

ses yeux humides et ses lèvres serrées.

Boulba était furieusement obstiné. C'était un de ces caractères

qui ne pouvaient se développer qu'au XVIe siècle, dans un coin

sauvage de l'Europe, quand toute la Russie méridionale, abandonnée

de ses princes, fut ravagée par les incursions irrésistibles des

Mongols; quand, après avoir perdu son toit et tout abri, l'homme

se réfugia dans le courage du désespoir; quand sur les ruines

fumantes de sa demeure, en présence d'ennemis voisins et

implacables, il osa se rebâtir une maison, connaissant le danger,

mais s'habituant à le regarder en face; quand enfin le génie

pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerrière et donna

naissance à cet élan désordonné de la nature russe qui fut la

société cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des

rivières, tous les gués, tous les défilés dans les marais, se

couvrirent de Cosaques que personne n'eût pu compter, et leurs

hardis envoyés purent répondre au sultan qui désirait connaître

leur nombre: «Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, à chaque

bout de champ, un Cosaque.» Ce fut une explosion de la force russe

que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups répétés du

malheur. Au lieu des anciens _oudély_[8], au lieu des petites

villes peuplées de vassaux chasseurs, que se disputaient et se

vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiées,

des _kourény_[9] liés entre eux par le sentiment du danger commun

et la haine des envahisseurs païens. L'histoire nous apprend

comment les luttes perpétuelles des Cosaques sauvèrent l'Europe

occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui

menaçaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au

lieu des princes dépossédés, les maîtres de ces vastes étendues de

terre, maîtres, il est vrai, éloignés et faibles, comprirent

l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de

leurs dispositions guerrières. Ils s'efforcèrent de les développer

encore. Les _hetmans_, élus par les Cosaques eux-mêmes et dans

leur sein, transformèrent les _kourény_ en _polk_[10] réguliers. Ce

n'était pas une armée rassemblée et permanente; mais, dans le cas

de guerre ou de mouvement général, en huit jours au plus, tous

étaient réunis. Chacun se rendait à l'appel, à cheval et en armes,

ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tête. En

quinze jours, il se rassemblait une telle armée, qu'à coup sûr nul

recrutement n'eût pu en former une semblable. La guerre finie,

chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr,

s'occupait de pêche, de chasse ou de petit commerce, brassait de

la bière, et jouissait de la liberté. Il n'y avait pas de métier

qu'un Cosaque ne sût faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter

un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le

maréchal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un

Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas à l'épaule.

Outre les Cosaques inscrits, obligés de se présenter en temps de

guerre ou d'entreprise, il était très facile de rassembler des

troupes de volontaires. Les _ïésaouls_ n'avaient qu'à se rendre

sur les marchés et les places de bourgades, et à crier, montés sur

une _téléga_ (chariot): «Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de

brasser de la bière et de vous étaler tout de votre long sur les

poêles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps;

allez à la conquête de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et

vous autres, gens de charrue, planteurs de blé noir, gardeurs de

moutons, amateurs de jupes, cessez de vous traîner à la queue de

vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de

courtiser vos femmes et de laisser dépérir votre vertu de

chevalier[11]. Il est temps d'aller à la quête de la gloire

cosaque.» Et ces paroles étaient semblables à des étincelles qui

tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue;

le brasseur de bière mettait en pièces ses tonneaux et ses jattes;

l'artisan envoyait au diable son métier et le petit marchand son

commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient à

cheval. En un mot, le caractère russe revêtit alors une nouvelle

forme, large et puissante.

Tarass Boulba était un des vieux _polkovnik_[12]. Créé pour les

difficultés et les périls de la guerre, il se distinguait par la

droiture d'un caractère rude et entier. L'influence des moeurs

polonaises commençait à pénétrer parmi la noblesse petite-

russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de

nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et

donnaient des repas. Tout cela n'était pas selon le coeur de

Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella

fréquemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de

Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_)

polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait

comme un des défenseurs naturels de l'Église russe; il entrait,

sans permission, dans tous les villages où l'on se plaignait de

l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe

sur les feux. Là, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les

plaintes. Il s'était fait une règle d'avoir, dans trois cas,

recours à son sabre: quand les intendants ne montraient pas de

déférence envers les anciens et ne leur ôtaient pas le bonnet,

quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et

quand il était en présence des ennemis, c'est-à-dire des Turcs ou

païens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer

le fer pour la plus grande gloire de la chrétienté. Maintenant il

se réjouissait d'avance du plaisir de mener lui-même ses deux fils

à la _setch_, de dire avec orgueil: «Voyez quels gaillards je vous

amène; de les présenter à tous ses vieux compagnons d'armes, et

d'être témoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer

et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un

chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer

seuls; mais à la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de

leur mâle beauté, sa vieille ardeur guerrière s'était ranimée, et

il se décida, avec toute l'énergie d'une volonté opiniâtre, à

partir avec eux dès le lendemain. Il fit ses préparatifs, donna

des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux

jeunes fils, désigna les domestiques qui devaient les accompagner,

et délégua son commandement au _ïésaoul_ Tovkatch, en lui

enjoignant de se mettre en marche à la tête de tout le _polk_, dès

que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fût

pas entièrement dégrisé, et que la vapeur du vin se promenât

encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas même

l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du

meilleur froment.

-- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigué à la

maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il

plaira à Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous

dormirons dans la cour.

La nuit venait à peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait

l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis

étendu à terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton

(_touloup_), car l'air était frais, et Boulba aimait la chaleur

quand il dormait dans la maison. Il se mit bientôt à ronfler; tous

ceux qui s'étaient couchés dans les coins de la cour suivirent son

exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux

célébré, verre en main, l'arrivée des jeunes seigneurs. Seule, la

pauvre mère ne dormait pas. Elle était venue s'accroupir au chevet

de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle

peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les

regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans

pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de

son lait, élevés avec une tendresse inquiète, et voilà qu'elle ne

doit les voir qu'un instant.

«Mes fils, mes fils chéris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui

vous attend?» disait-elle; et des larmes s'arrêtaient dans les

rides de son visage, autrefois beau.

En effet, elle était bien digne de pitié, comme toute femme de ce

temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la

première fièvre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant

l'avait abandonnée pour son sabre, pour ses camarades, pour une

vie aventureuse et déréglée. Elle ne voyait son mari que deux ou

trois jours par an; et, même quand il était là, quand ils vivaient

ensemble, quelle était sa vie? Elle avait à supporter des injures,

et jusqu'à des coups, ne recevant que des caresses rares et

dédaigneuses. La femme était une créature étrange et déplacée dans

ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement,

sans plaisirs; ses belles joues fraîches, ses blanches épaules se

fanèrent dans la solitude, et se couvrirent de rides prématurées.

Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme,

se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-là, elle restait

penchée avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la

_tchaïka_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils,

ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut-

être jamais: peut-être qu'à la première bataille, des Tatars leur

couperont la tête, et jamais elle ne saura ce que sont devenus

leurs corps abandonnés en pâture aux oiseaux voraces. En

sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermés

l'irrésistible sommeil.

«Peut-être, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son départ à deux

jours? Peut-être ne s'est-il décidé à partir sitôt que parce qu'il

a beaucoup bu aujourd'hui?»

Depuis longtemps la lune éclairait du haut du ciel la cour et tous

ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes

bruyères qui croissaient contre la clôture en palissades. La

pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant

des yeux et sans penser au sommeil. Déjà les chevaux, sentant

venir l'aube, s'étaient couchés sur l'herbe et cessaient de

brouter. Les hautes feuilles des saules commençaient à frémir, à

chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche.

Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout à coup dans la

steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba

s'éveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce

qu'il avait ordonné la veille.

-- Assez dormi, garçons; il est temps, il est temps! faites boire

les chevaux. Mais où est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait

habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous à manger, car

nous avons une longue route devant nous.

Privée de son dernier espoir, la pauvre vieille se traîna

tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle

préparait le déjeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres,

allait et venait dans les écuries, et choisissait pour ses enfants

ses plus riches habits. Les étudiants changèrent en un moment

d'apparence. Des bottes rouges, à petits talons d'argent,

remplacèrent leurs mauvaises chaussures de collège. Ils ceignirent

sur leurs reins, avec un cordon doré, des pantalons larges comme

la mer Noire, et formés d'un million de petits plis. À ce cordon

pendaient de longues lanières de cuir, qui portaient avec des

houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge

comme le feu leur fut serré au corps par une ceinture brodée, dans

laquelle on glissa des pistolets turcs damasquinés. Un grand sabre

leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu hélés,

semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches

noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils

étaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir terminés par

des calottes dorées. Quand la pauvre mère les aperçut, elle ne put

proférer une parole, et des larmes craintives s'arrêtèrent dans

ses yeux flétris.

-- Allons, mes fils, tout est prêt, plus de retard, dit enfin

Boulba. Maintenant, d'après la coutume chrétienne, il faut nous

asseoir avant de partir.

Tout le monde s'assit en silence dans la même chambre, sans

excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement près de

la porte.

-- À présent, mère, dit Boulba, donne ta bénédiction à tes

enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils

soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils défendent la

religion du Christ; sinon, qu'ils périssent, et qu'il ne reste

rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mère; la

prière d'une mère préserve de tout danger sur la terre et sur

l'eau.

La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en métal,

les leur pendit au cou en sanglotant.

-- Que la Vierge... vous protège... N'oubliez pas, mes fils, votre

mère. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez...

Elle ne put continuer.

-- Allons, enfants,dit Boulba.

Des chevaux sellés attendaient devant le perron. Boulba s'élança

sur son Diable[14], qui fit un furieux écart en sentant tout à coup

sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba était très

gros et très lourd. Quand la mère vit que ses fils étaient aussi

montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait

l'expression du visage plus tendre; elle saisit son étrier, elle

s'accrocha à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir,

elle l'étreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la

soulevèrent respectueusement, et l'emportèrent dans la maison.

Mais au moment où les cavaliers franchirent la porte, elle

s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, étonnante

à son âge, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa

son fils avec une ardeur insensée, délirante. On l'emporta de

nouveau. Les jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher tristement

aux côtés de leur père, en retenant leurs larmes, car ils

craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une

émotion dont il ne pouvait se défendre. La journée était grise;

l'herbe verdoyante étincelait au loin, et les oiseaux

gazouillaient sur des tons discords. Après avoir fait un peu de

chemin, les jeunes gens jetèrent un regard en arrière; déjà leur

maisonnette semblait avoir plongé sous terre; on ne voyait plus à

l'horizon que les deux cheminées encadrées par les sommets des

arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpé comme

des écureuils. Une vaste prairie s'étendait devant leurs regards,

une prairie qui rappelait toute leur vie passée, depuis l'âge où

ils se roulaient dans l'herbe humide de rosée, jusqu'à l'âge où

ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la

franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientôt on ne vit plus

que la perche surmontée d'une roue de chariot qui s'élevait au-

dessus du puits; bientôt la steppe commença à s'exhausser en

montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derrière eux.

Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout!

Tarass Boulba · 第 6 / 19 题