IV

Si la jeune fille n'avait point encore visité ses parents, ce n'avait

pas été faute d'y songer. Mais l'aïeule était tombée malade assez

gravement, et, malade, elle était, comme beaucoup d'infirmes, d'une

exigence extrême. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la

soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle Désirée

sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au-delà de

l'octroi. Comment eût-elle permis une course à l'hospice qui, vu la

longue distance, eût pris toute une matinée? Désirée avait dû attendre,

et les semaines avaient coulé.

La lettre de soeur Dorothée arriva en pleine connaissance de la malade,

et ces deux causes combinées, instances d'un côté, santé renaissante de

l'autre, décidèrent l'aïeule.

--Va, ma petite, dit-elle. Sois le moins longtemps possible. Tu me

rapporteras des nouvelles d'Étienne.

Elle ne pensait guère à sa bru, ni autrefois, ni à présent. Étienne seul

l'occupait.

Désirée partit aussitôt. Elle était contente à la pensée de revoir les

siens, contente aussi d'être libre et de la beauté du jour. Il faisait

un temps gris-perle si léger que tous les rayons le traversaient, un de

ces ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d'été.

Les stellaires étoilaient les talus de la banlieue. Des deux côtés de la

route, quand Désirée passait, des moineaux perchés sur les toits, sur

les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel si

gai, si vif, qu'il semblait à Désirée que son coeur s'envolait aussi. Il

n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa nature n'était

pas rêveuse, mais plutôt agissante et vaillante. Elle songeait à des

commandes qu'il fallait livrer dans la semaine, à une lessive qu'elle

aurait bientôt, à un semis de volubilis qu'elle avait fait le long de la

maison, et qui commençait à lever, mais surtout au moyen d'apprendre à

tresser le rotin et l'osier, maintenant que son métier d'enfance

périssait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc attaché par une

broche de cornaline et un chapeau,--pour un si long voyage!--composé

d'un seul ruban bleu chiffonné sur du tulle noir. C'était ce qu'elle

avait de plus beau. D'autres qu'elles eussent trouvé la toilette bien

pauvre. Mais elle s'en inquiétait peu, n'ayant souci, pour le moment,

que de plaire à ceux qu'elle allait voir. Elle était sûre d'y réussir.

Et ainsi faite, songeant, pour le résoudre, au problème toujours

compliqué de sa vie de travail, elle marchait sans se presser sur la

route où des brises folles, soufflant au travers des haies, s'amusaient

à faire tourner des pincées de poussière.

Avant d'entrer à l'hospice, Désirée s'arrêta devant le moulin, un peu

lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses cheveux

dont la masse trop lourde, détachée par la marche, lui tombait sur la

nuque. La route, à quelques pas de là, finissait. Un tertre au gazon

pelé par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre ailes

viraient d'un mouvement puissant, avec un doux gémissement de bois qui

plie, comme il en sort des mâts de navires ou du joug des boeufs en

labour. Le vent montait de la rivière. Et Désirée était charmante, tête

nue, la taille cambrée, les bras écartés pour nouer ses cheveux d'or.

C'est précisément à quoi réfléchissait un jeune meunier qui, sans quelle

l'aperçût, s'était accoudé à la lucarne du moulin.

De tout temps les meuniers ont passé pour philosophes et méditatifs. Je

parle de ceux des hauteurs, leur métier les y porte. Ils tiennent de

l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe à

attendre, l'autre à laisser travailler le vent. Ils voient de grands

horizons, et les choses petites en-dessous d'eux. Quand leur nature n'y

est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer.

Celui-là ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfariné

coiffai une assez belle tête de garçon, un peu molle, mais intelligente,

des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche légèrement relevée,

dont tout le visage prenait un air de goguenardise, signe distinctif de

l'espèce.

Il s'avança encore un peu dans la lucarne, et dit.

--Vous n'avez pas l'air bien pressée, mademoiselle?

Ce sont là de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les

inconnus se tâtent, et manifestent l'intention d'engager un brin de

causerie.

Elle le regarda, surprise, et, ne lui trouvant pas les yeux trop hardis,

répliqua:

--Ni vous non plus, à ce que je vois.

--Que voulez-vous! reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont

rien de mieux à faire que de regarder les filles qui passent; c'est un

joli métier; même quand ça va le mieux, on a de la liberté.

--Tous les métiers ne sont pas de même, fit Désirée en soupirant.

Elle renoua la bride fanée de son chapeau, et se détourna pour s'en

aller. Mais elle lui plaisait évidemment, car il la retint en demandant:

--Que faites-vous don?

--Pailleuse de chaises, répondit-elle. Autrefois c'était bon. Nous

gagnions notre vie. Et puis ça s'est perdu. Mon père a été obligé de se

mettre à l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure, jamais

en retard, point dépensier: tout le monde l'aimait.

--Il est à Jeanne Jughan?

--Oui, et ma mère aussi; je vais les voir.

--Alors, vous êtes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose?

--Non, pas Rose, dit-elle en riant. Désirée.

Ils se regardèrent un moment, riant tous deux de la façon drôle dont il

lui avait demandé son nom.

Elle ajouta.

--Je ne suis pas si seule que vous croyez; j'ai ma grand'mère avec moi.

--Vous habitez loin?

--De l'autre côté de la ville, proche l'octroi. Grand'mère est aveugle.

--Aveugle! répéta le jeune homme, ce ne doit pas être gai pour vous?

--C'est surtout triste pour elle.

--Mais alors vous ne sortez guère

--Presque pas.

--Le dimanche, n'est-ce pas, un tour à la foire ou bien dans les

assemblées?

--Jamais, fit Désirée, comme si cette supposition l'eût offensée, je n'y

vais jamais!

Elle se mit à rougir, subitement devenue confuse du tour intime que

prenait la causerie.

Lui, au contraire, montrait ses dents blanches. Il avait l'air tout

content.

--Je vous crois, mademoiselle Désirée, et ça se voit bien sans que vous

le disiez. Au revoir donc!

--Bonsoir, monsieur!

A peine eut-elle tourné le coin de la haie, qu'elle se sentit toute

dépitée. S'arrêter ainsi à causer sur les chemins! Comment avait-elle

fait cela? Et que de choses elle avait racontées en peu de temps, son

père, sa mère, l'aïeule, la vie qu'on menait à la maison! il lui faisait

dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se taire. Comme

il était adroit pour enjôler les filles, ce garçon!

Avant de pénétrer dans la cour, comme elle était cachée par le mur, elle

retourna la tête rapidement, et jeta un coup d'oeil du côté du moulin.

La lucarne était vide, toute noire sur le mur blanc.

«Heureusement, pensa Désirée, qu'il avait l'air honnête et que personne

ne m'a vue.»

Elle monta les marches du perron, et demanda son père.

Le Bolloche était dehors, au milieu d'un espace découvert et sablé, qui

s'étendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre d'un

coup de boule douteux, et, courbé, il mesurait avec sa canne la distance

contestée. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchés en cercle,

étaient absorbés par l'attrait de cette vérification. Ils se relevèrent

tous ensemble, et Le Bolloche aperçut Désirée qui dévalait le long du

champ, sa robe bleue frôlant les pommiers nains et la bordure de

fraisiers hardiment fleurie par dessous.

--Ma fille! dit-il.

C'était un événement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette

santé rayonnante au milieu de toutes les décrépitudes humaines. Les

camarades de Le Bolloche, leurs boules à la main, regardaient venir la

jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roulé partout sans

s'attacher nulle part, isolés d'ailleurs par leur âge et enserrés déjà

dans cette demi-mort du refuge que la charité ne peut déguiser

complètement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui

s'avançait. Tous en étaient réjouis. Elle rappelait à chacun quelque

souvenir cher.

--Elle ressemble à une belle cantinière que j'aie connue, dit l'un.

--Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une actrice

du café du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont la mémoire

refluait très loin en arrière, à la vue de Désirée.

Un troisième murmura un nom que personne n'entendit. Sa tête, branlant

par saccades, s'abaissa vers sa poitrine, deux larmes tombèrent sur les

chiffons de laine dont ses pieds malades étaient enveloppés, et nul ne

sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, à travers

les temps, l'émotion de cet abandonné.

Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Désirée, passer son bras sous le

sien, et s'enfoncer dans l'allée qui coupait les champs à mi-côte. Tirés

de leur extase, ils s'entreregardèrent alors les uns les autres d'un air

dur. Ils étaient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne venait ainsi

pour eux. La partie de boules fut laissée là.

Le Bolloche et sa fille se promenèrent d'abord tous deux dans l'allée.

Il était rayonnant. Son bonheur se doublait de la fierté de marcher près

d'elle. Il jouissait des étonnements qu'elle provoquait. Il la

considérait, comme pour réhabituer ses yeux à chacun des traits de son

enfant. «Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis

vivre sans te voir!» Il ne pouvait dire autre chose.

Puis la mère Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice

dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entouré de murs qui

ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la

conversation s'engagea. Désirée avait dû se mettre entre les deux vieux.

Ils lui parlaient en même temps, chacun de ce qui l'intéressait. Les

moindres choses du domaine revivaient dans leur souvenir avec une

merveilleuse intensité de tendresse et de regret. C'est incroyable tout

ce qu'un pré, une maison et une pauvre aïeule qu'on a laissés peuvent

fournir de questions.

Désirée répondait de son mieux. La joie des siens l'épanouissait aussi.

Elle n'avait pas le temps de penser à elle-même. Et cependant, chaque

fois qu'elle arrivait au détour d'une certaine allée, l'ombre des ailes

du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant d'elle,

l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Désirée en

éprouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien à tort peut-être, et

sans avoir la liberté d'y penser, d'ailleurs, que ces grands bras

d'ombre l'appelaient; et qu'il y avait là-bas, par une fente ignorée du

moulin, deux yeux bruns qui la suivaient.

V

De retour chez elle, Désirée trouva l'aïeule moins inquiète qu'elle ne

supposait, heureuse de lui annoncer.

--Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze

chaises à rempailler finement, en blanc et noir, on dirait que le métier

veut reprendre.

Désirée ne se faisait pas d'illusion à ce sujet, mais l'occasion n'en

était pas moins bonne.

Dès le lendemain elle se mit au travail, toute reposée et comme

renouvelée par cette après-midi de la veille. Elle dut sortir de

l'apentis les gerbes de seigle trié qu'un trop long séjour à l'ombre

avait rendues humides, les délier et les étendre sur un coin fauché du

pré, par jonchées régulières. Et, tandis que le soleil et l'air les

séchaient, elle s'occupa à enlever les garnitures usées des chaises, à

consolider les barreaux, à teindre quelques poignées de tiges qui

feraient, sur les sièges nouveaux, des mouchetures régulières, comme des

queues d'hermine sur une pelleterie claire.

Cela lui prit deux jours.

Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois, à la rencontre

qu'elle avait faite de ce meunier, sans déplaisir, mais sans trouble non

plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite. De la

côte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha les

ailes du moulin à l'horizon, et elle les aperçut qui tournaient, toutes

petites, comme un jouet d'enfant.

Le troisième jour au soir, voyant que la paille était sèche et qu'elle

avait repris sa belle teinte d'or pâle, elle jugea qu'il était temps de

la rassembler. Par javelles minces, soigneusement pour ne pas froisser

les tuyaux droits du seigle, elle la relevait, et la portait sous

l'appentis. On eût dit une moissonneuse. Elle aimait à manier cette

matière souple et frémissante que chaque pas faisait trembler sur son

bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du pré, dans

l'herbe encore chaude de l'ardente rayée qu'elle avait bue.

La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une distraction

à cette fille laborieuse.

Au moment où elle ramassait les dernières brassées de paille, le soleil

était depuis longtemps couché, le crépuscule envahissait le faubourg. Et

voilà qu'en se redressant, Désirée vit la forme d'une tête d'homme

au-dessus du mur qui se dessinait comme un ruban brun sur le couchant.

Elle n'hésita pas une seconde, c'était lui.

Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa vivement, saisit le

reste de sa paille, et, sans se détourner vers la route, rentra dans

l'appentis.

Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait prise

pour lui, s'était effacé. Que venait-il faire? Depuis combien de temps

la regardait-il? Oh! ceci était une chose grave. Pourquoi lui, qui

l'avait appelée le premier jour par la fenêtre de son moulin, avait-il

peur d'elle à présent? Car il avait disparu sitôt qu'elle l'avait

regardé. Disparu? Peut-être s'était-il caché? Toutes ces questions se

pressaient dans l'esprit de Désirée. «Après tout, se dit-elle, ce garçon

ne peut me vouloir de mal. Je veux savoir ce qu'il est devenu, et j'irai

voir.»

Elle remonta le pré dans le foin haut, longea le mur, et bravement, à

l'endroit où l'apparition s'était évanouie, posant le pied sur une

pierre en saillie, elle se haussa jusqu'à dépasser le mur de la moitié

de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un

paysan qui descendait la côte au trot de sa carriole. Pourtant elle ne

s'était pas trompée. Elle considéra le sommet du mur, les barbes des

mousses qui le couvraient, les rameaux étoilés d'une plante jaune qui y

fleurissait, étaient couchés par place. Quelqu'un s'était appuyé là.

Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, déchaussée de la muraille,

au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des lettres

avaient été tracées. Elle enleva la pierre, la tourna vers le couchant

que bordait une dernière frange d'or pâle, et lut. «Désirée.»

Quel autre que lui avait pu écrire ce nom-là? La rosée d'une seule nuit

eût suffi à effacer les caractères tracés à la pointe du couteau, tandis

qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet de poussière

enlevé par l'entaille restait encore. C'était donc lui qui, tout à

l'heure, l'avait regardée lever ses javelles de seigle, et, pour lui

faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour lui montrer qu'il

songeait à elle, avait écrit. «Désirée».

Ce mot-là, c'était une lettre, en somme.

Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, «Désirée», sinon. «Je

vous aime!»

Il l'aimait donc?

La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra.

La grand'mère attendait.

--Tu as été bien longtemps, dit-elle. L'angélus a sonné aux deux

paroisses...

Désirée lisait pour la dixième fois, à la lumière d'une bougie, le mot

écrit sur la pierre.

--Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait l'aïeule...

Allons, mange un peu... Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu es lasse?...

Mais elle ne répondait que des mots distraits.

Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se

confirmant dans la pensée que l'enfant s'était surmenée, disait

amicalement:

--Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop tard

dans l'appentis, et cela te change la voix.

Désirée déclara qu'elle était lasse, en effet, et la grand'mère fit

semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là.

[Illustration.]

Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle

éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve.

Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le

soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier mot

d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme de

jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle y

répondait déjà par de grands élans de coeur qui la surprenaient

elle-même. Et peu à peu elle vint à songer que ces idées qui la

remplissaient maintenant étaient nées du jour même où elle avait

rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'ensuivit. Demain,

l'avenir, se marier, être heureuse, elle était remuée par ces lointains

magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords pleins d'ombre,

qui ressentent jusqu'à leur source la poussée de la mer invisible. Tous

les détails de leur courte entrevue lui redevenaient présents. Elle se

rappelait les questions qu'il lui avait faites, les moindres paroles

qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir aussi un sens nouveau. Elle

n'y réussit que trop. L'une d'elles, que Désiré n'avait point remarquée

d'abord, commença a l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle

n'allait jamais aux assemblées. «Je vous crois, avait-il dit en riant,

cela se voit bien sans que vous le disiez.» A quoi donc l'avait-il

deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre et trop mal habillée? Les

filles qui vont le dimanche en promenade, celles qui peuvent prétendre à

plaire, sont autrement vêtues. Il l'en avait avertie. «On voit bien que

vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne savez pas vous mettre.»

Oui, voilà ce que signifiait la phrase et le sourire qui l'accompagnait.

S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir son père et

passerait près du moulin blanc, le caprice passager qu'elle avait pu lui

inspirer disparaîtrait. Désirée Le Bolloche n'était pas assez bien

habillée, pas assez coquette, non sûrement, pour qu'un homme fut fier de

la promener à son bras. Lui surtout, car il devait être riche; il devait

aimer les jolies robes, les gants, les plumes au chapeau, les petits

souliers mordorés que portent les ouvrières de la ville, et même les

jeunes laitières de la campagne. Tandis qu'elle! oh! la pauvreté dure!

oh! le bonheur de celles qui ont un peu d'argent pour se faire plus

belles!

[Illustration.]

Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson

d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura

éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint.

Elle hésita, le repoussa, le reprit...

Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si

fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins de

temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être

livrées et payées.

Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule.

--Grand'mère, si tu voulais bien, j'irais demain à Jeanne Jughan.

--Demain, petite, c'est bien tôt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les

as vus!

--Grand'mère, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller.

L'aïeule répondit après un moment;

--Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop

vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est

parti. Va donc comme il te plaira.

Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du lendemain.

Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se

déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de

couture à terminer, elle attendit.

_(A suivre.)_

René Bazin.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891 · 第 31 / 33 题