III

C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne Jughan,

ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns avaient toute

leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite aisance ou même

d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là, dans cet abri où la

charité se faisait aveugle pour les recevoir, variaient peu, c'était le

malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour beaucoup. Certains avaient

usé vingt professions, couru l'Europe et l'Amérique, photographié des

noces de boutiquiers à Paris, ramassé des escargots pour les

restaurants, cueilli de la mousse pour les fleuristes dans les bois de

Viroflay et lacé des boeufs sauvages dans les prairies de la Plata; ils

avaient essayé de tout, n'avaient pris pied nulle part, et, traqués par

la faim, ne s'étaient remisés chez les Petites Soeurs qu'avec l'espoir

secret d'en sortir encore.

Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière.

Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de

souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la

promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice, oh! pour rire,

à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun, ne duraient

guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans une salle

basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une demi-douzaine de

tailleurs passaient des fils dans des déchirures d'habits déjà reprisés;

des campagnards soignaient les vaches et le cheval, coupaient de l'herbe

ou tressaient des paniers; au beau temps, la fenaison réunissait les

plus valides, pendant huit jours, dans un petit pré; d'un bout de

l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir une bêche remuaient un

demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise herbe dans un jardinet qui

leur est concédé en propre, et dont ils aménageaient la culture au gré

de leur esprit, celui-ci en potager, celui-là en verger minuscule,

l'autre en parterre fleuri. Il y avait aussi des paresseux incorrigibles

ou des impotents qui ne faisaient rien. Autour d'eux, pour eux, la

charité veillait, peinait et souriait. Afin qu'ils pussent se reposer

pleinement, elle ne prenait pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle

trouvait de moyens d'être aimable et secourable. Sa patience n'avait

presque point de limite. Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle

avec les vieux.

Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens

soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice.

L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des

galons dont ils voyaient le rayon d'or sur sa manche d'invalide, les

avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le

Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement.

Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et

dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline. Mais

qu'importait? Ils étaient du métier. On mettait les campagnes en commun.

Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même façon.

Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun n'avait vu

qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient restés l'arme au

pied une demi-journée sous la pluie des obus éclatant. Leurs récits

donnaient une idée mesquine et tronquée des choses militaires. Ils s'y

complaisaient pourtant, et y revenaient sans cesse, à propos d'un détail

qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir dit. Les jours de sortie, ceux qui

rentraient de la ville avec un journal lisaient aux autres des nouvelles

merveilleuses. On s'échauffait à propos des armements prodigieux de la

Russie ou de l'Allemagne, des fusils capables de percer des troncs de

chêne de cinquante centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau

sous-marin, d'une expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient

le ton, les vieux redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres

glorieuses leur courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous

les peuples ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, des

prédictions de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant

la frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en

être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient

dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le

Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore

frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les

cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant. Pauvres

bonshommes! leurs coeurs de troupiers français n'avaient pas vieilli!

D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle,

dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la terrasse

de l'hospice, quand une soeur passait, étonnée de tant d'animation, elle

s'arrêtait un moment. D'un oeil tranquille elle suivait ces guerriers et

les comptait, craignant toujours que le compte n'y fût pas. «Voilà nos

petits vieux qui parlent de la guerre», pensait-elle. Le genre de

plaisir qu'ils y prenaient lui était complètement étranger. Mais elle

n'était pas fâchée de les voir si martiaux. Cela lui faisait

l'impression que font aux mères les garçons qui jouent aux soldats de

plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de son inspection, la cornette

blanche s'en allait. Les petits vieux ne l'avaient pas aperçue.

Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui

déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du

repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de

gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit

heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain d'une

grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne verte,

comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.

Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se

creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie

auxquels les soeurs ne se trompaient pas. Soeur Dorothée avait essayé

d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace.

Le Bolloche avait pris, remercié, fumé; il ne s'était pas ragaillardi.

«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la

soeur. Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était

rencontré chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme,

très bien habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs, ils

causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand chose à se dire, n'ayant

jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le bonhomme ne

revenait pas plus gai de ces visites de faveur.

A force d'y songer, soeur Dorothée eut une inspiration.

L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle,

immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les

horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de

forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie des

lointains, elle devina sa pensée.

--C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.

Le Bolloche, qui n'avait pas vu la soeur, tressaillit à ce mot. Son

vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre, il

n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin qu'il

était trop fier pour confier à personne le blessait comme une

indiscrétion.

Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée, «votre fille», fut

la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle l'emporta

tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et humblement,

doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue souffrance, il

répondit.

--C'est vrai.

--Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la soeur. Depuis cinq

semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue?

--Non.

--Voulez-vous que je lui écrive de venir?

--Oh! oui!

--Vous l'aimez bien, cette Désirée?

Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche

de sa pelle, et ses yeux, qu'il avait détournés, voyaient sans doute en

songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui.

Le soir, quand soeur Dorothée demanda à la supérieure la permission

d'écrire, elle ajouta.

--Ce petit vieux est incroyable, on dirait que c'est lui qui est la

mère.

Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et

hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée.

L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891 · 第 30 / 33 题