C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne Jughan,
ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns avaient toute
leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite aisance ou même
d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là, dans cet abri où la
charité se faisait aveugle pour les recevoir, variaient peu, c'était le
malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour beaucoup. Certains avaient
usé vingt professions, couru l'Europe et l'Amérique, photographié des
noces de boutiquiers à Paris, ramassé des escargots pour les
restaurants, cueilli de la mousse pour les fleuristes dans les bois de
Viroflay et lacé des boeufs sauvages dans les prairies de la Plata; ils
avaient essayé de tout, n'avaient pris pied nulle part, et, traqués par
la faim, ne s'étaient remisés chez les Petites Soeurs qu'avec l'espoir
secret d'en sortir encore.
Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière.
Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de
souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la
promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice, oh! pour rire,
à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun, ne duraient
guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans une salle
basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une demi-douzaine de
tailleurs passaient des fils dans des déchirures d'habits déjà reprisés;
des campagnards soignaient les vaches et le cheval, coupaient de l'herbe
ou tressaient des paniers; au beau temps, la fenaison réunissait les
plus valides, pendant huit jours, dans un petit pré; d'un bout de
l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir une bêche remuaient un
demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise herbe dans un jardinet qui
leur est concédé en propre, et dont ils aménageaient la culture au gré
de leur esprit, celui-ci en potager, celui-là en verger minuscule,
l'autre en parterre fleuri. Il y avait aussi des paresseux incorrigibles
ou des impotents qui ne faisaient rien. Autour d'eux, pour eux, la
charité veillait, peinait et souriait. Afin qu'ils pussent se reposer
pleinement, elle ne prenait pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle
trouvait de moyens d'être aimable et secourable. Sa patience n'avait
presque point de limite. Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle
avec les vieux.
Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens
soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice.
L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des
galons dont ils voyaient le rayon d'or sur sa manche d'invalide, les
avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le
Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement.
Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et
dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline. Mais
qu'importait? Ils étaient du métier. On mettait les campagnes en commun.
Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même façon.
Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun n'avait vu
qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient restés l'arme au
pied une demi-journée sous la pluie des obus éclatant. Leurs récits
donnaient une idée mesquine et tronquée des choses militaires. Ils s'y
complaisaient pourtant, et y revenaient sans cesse, à propos d'un détail
qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir dit. Les jours de sortie, ceux qui
rentraient de la ville avec un journal lisaient aux autres des nouvelles
merveilleuses. On s'échauffait à propos des armements prodigieux de la
Russie ou de l'Allemagne, des fusils capables de percer des troncs de
chêne de cinquante centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau
sous-marin, d'une expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient
le ton, les vieux redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres
glorieuses leur courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous
les peuples ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, des
prédictions de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant
la frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en
être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient
dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le
Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore
frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les
cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant. Pauvres
bonshommes! leurs coeurs de troupiers français n'avaient pas vieilli!
D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle,
dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la terrasse
de l'hospice, quand une soeur passait, étonnée de tant d'animation, elle
s'arrêtait un moment. D'un oeil tranquille elle suivait ces guerriers et
les comptait, craignant toujours que le compte n'y fût pas. «Voilà nos
petits vieux qui parlent de la guerre», pensait-elle. Le genre de
plaisir qu'ils y prenaient lui était complètement étranger. Mais elle
n'était pas fâchée de les voir si martiaux. Cela lui faisait
l'impression que font aux mères les garçons qui jouent aux soldats de
plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de son inspection, la cornette
blanche s'en allait. Les petits vieux ne l'avaient pas aperçue.
Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui
déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du
repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de
gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit
heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain d'une
grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne verte,
comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.
Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se
creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie
auxquels les soeurs ne se trompaient pas. Soeur Dorothée avait essayé
d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace.
Le Bolloche avait pris, remercié, fumé; il ne s'était pas ragaillardi.
«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la
soeur. Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était
rencontré chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme,
très bien habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs, ils
causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand chose à se dire, n'ayant
jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le bonhomme ne
revenait pas plus gai de ces visites de faveur.
A force d'y songer, soeur Dorothée eut une inspiration.
L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle,
immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les
horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de
forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie des
lointains, elle devina sa pensée.
--C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.
Le Bolloche, qui n'avait pas vu la soeur, tressaillit à ce mot. Son
vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre, il
n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin qu'il
était trop fier pour confier à personne le blessait comme une
indiscrétion.
Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée, «votre fille», fut
la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle l'emporta
tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et humblement,
doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue souffrance, il
répondit.
--C'est vrai.
--Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la soeur. Depuis cinq
semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue?
--Non.
--Voulez-vous que je lui écrive de venir?
--Oh! oui!
--Vous l'aimez bien, cette Désirée?
Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche
de sa pelle, et ses yeux, qu'il avait détournés, voyaient sans doute en
songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui.
Le soir, quand soeur Dorothée demanda à la supérieure la permission
d'écrire, elle ajouta.
--Ce petit vieux est incroyable, on dirait que c'est lui qui est la
mère.
Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et
hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée.