MEISSONIER

Ce n'est pas seulement l'artiste le plus renommé de notre temps, de

l'École française et de toutes les écoles, qui disparaît avec

Meissonier, c'est aussi le plus noble représentant de la conscience en

art, de la dignité professionnelle de l'artiste. Meissonier, grand

seigneur dans sa vie, grand dépensier, ne fut jamais un homme d'argent;

il jeta au feu ou effaça sans hésiter des toiles qu'on voulait couvrir

d'or. Tant qu'il ne se déclarait pas satisfait de son oeuvre,

l'acheteur, prince ou marchand, suppliait en vain, le maître restait

inflexible. Conscience admirable, mais, il faut le dire, parfois funeste

à l'oeuvre même, car l'artiste n'est pas toujours le meilleur juge de ce

qu'il fait; et il lui arrive parfois de détruire, alors qu'il croit

ajouter à ses créations. L'heure de la suprême beauté d'une peinture

coïncide rarement avec celle du parfait fini; il y a là un moment

psychologique à saisir que celui-là qui peine à la tâche est impuissant

à déterminer. Meissonier laisse d'admirables tableaux, il laisse de plus

admirables études; on le verra bien quand aura lieu son exposition

posthume, c'est-à-dire sous peu.

Jean-Louis-Ernest Meissonier naquit à Lyon, le 21 février 1811.

Comme la plupart des peintres illustres, il manifesta dès le collège un

goût vif pour le dessin; ses premières leçons lui furent données par un

M. Féviot, professeur à Grenoble. Le père, cependant, était épicier; il

se fit un peu tirer l'oreille avant de laisser son fils s'engager dans

une carrière aussi incertaine que celle d'artiste. Entré dans l'atelier

de Léon Cogniet, le jeune homme connut des jours difficiles; la

subvention paternelle étant insuffisante, il chercha à y suppléer par

des travaux d'illustration, en attendant que la peinture le fit vivre.

Après un court voyage en Suisse et à Rome, il envoya au Salon de 1831

les _Bourgeois flamands_, ce tableau, connu aussi sous le nom de _Visite

chez le Bourgmestre_, fait partie de la collection laissée par sir

Richard Wallace.

Meissonier avait vingt-trois ans quand il débuta dans la peinture; la

mort vient de nous l'enlever ayant, à quelques jours près, accompli sa

quatre-vingtième année: c'est donc une carrière artistique de

cinquante-sept ans qui a été fournie par lui, avec une vaillance

incomparable et qui ne s'est pas démentie jusqu'au dernier jour, car sa

main était aussi ferme que jamais, comme en témoigne son oeuvre capitale

dernière, le magnifique «octobre 1806» qui fut l'honneur de l'Exposition

universelle de 1889. Que de chefs-d'oeuvre accumulés par un seul homme

dans cet espace d'un demi-siècle!

Dès son début, Meissonier fit pressentir l'artiste qu'il devait être;

dans les _Bourgeois Flamands_ le dessin n'a pas encore le mordant des

oeuvres de sa maturité, mais déjà il affirme son goût de parfaire tout

ce qu'il touche et sa prédilection pour les petits tableaux...

Qu'il fera tout petits, pour les faire avec soin.

Les révolutions esthétiques passent sans ébranler ses convictions; il

poursuit paisiblement le rêve de sa jeunesse, qui est de produire des

oeuvres impeccables, au point de vue de sa conscience d'artiste comme à

celui de la vue exceptionnelle qu'il avait reçue de la nature. Il est

permis de trouver que l'idéal de Meissonier n'a pas grande envergure,

mais au moins lui resta-t-il fidèle et l'éleva-t-il par son prodigieux

talent à des hauteurs que nul autre, dans le même genre, n'a pu

atteindre.

Que l'on prenne la série des _Liseurs, des Joueurs, des Collectionneurs,

des Buveurs de bière, des Gentilshommes Louis XIII, des Hommes d'armes_,

on y trouvera sans peine vingt oeuvres hors de pair, d'une idéale

perfection de composition et de rendu. Chose remarquable, ce peintre

«d'oeil», esclave du modèle, et qui semblerait incapable d'imaginer,

avait un don merveilleux de reconstitution des physionomies d'autrefois;

il trouvait l'homme de ses costumes et de ses armures; ses peintures

semblaient «de l'époque»; jamais on n'y rencontre ces grossiers

anachronismes de caractère et d'expression typique qui déshonorent les

toiles de la plupart de nos peintres d'histoire, petite ou grande. Les

vues d'intérieur lui sont d'ailleurs plus favorables que celles de

plein-air; il joue en maître de la lumière quand, prise entre quatre

murs, elle est, pour ainsi dire, forcée de poser devant lui; mais la

mobilité des rayons extérieurs déconcerte sa main avide de ce qui est

déterminé, définitif.

A côté de ces délicieux tableaux d'intérieur ou de scènes familières où

se jouent des épisodes de la vie ordinaire qui empruntent tout leur

intérêt au talent de composition, de fine observation, et à la

merveilleuse exécution du maître, se placent une série d'oeuvres de

portée plus haute. Nous voulons parler de ces peintures fameuses:

«1806», «1807» et «1814», où il a retracé les phases caractéristiques de

l'épopée impériale.

Tout a été dit au sujet de ces peintures: elles sont célèbres dans le

monde entier et l'on ne trouve plus assez d'or pour les payer. Faut-il

rappeler que M. Chauchard a acheté le dernier de ces tableaux au prix de

850,000 francs!--Certes la haute valeur artistique de cette partie de

l'oeuvre de Meissonier est indiscutable; cependant nous pensons qu'elle

n'égale pas la première. On ne peut demander à un arbre de produire

d'autres fruits que les siens: Meissonier, peintre d'intérieur, de

scènes étudiées à loisir, où le moindre détail a une importance

pittoresque d'avance réglée et qui joue sa partie dans la symphonie

lumineuse, s'était fait une exécution appropriée au but qu'il

poursuivait et qu'il a si bien atteint; quand il s'est agi de peindre

les mouvements passionnels d'une foule, la furie du combat, le drame de

la guerre, son esthétique s'est trouvée en absolue contradiction avec le

but qu'il poursuivait: les cavaliers et leurs montures si beaux de

formes et de mouvement indiqué semblent figés sur place comme si la vie

s'était tout à coup retirée d'eux. Il semble qu'une fée les ait touchés

de sa baguette, et c'est en effet la fée de Meissonier, celle qui l'a

doué à sa naissance de cette vue extraordinairement perçante qui

rapproche les distances et saisit au passage les moindres détails, c'est

elle qui lui joue ce mauvais tour renouvelé du miracle de la Belle au

bois dormant. Les personnages impressionnent au premier aspect par la

netteté de la silhouette, la vérité du geste, l'aisance de la pose et

leur franche allure militaire: mais cette impression s'envole

rapidement: l'on se prend à les admirer un à un, émerveillé de découvrir

boutons, passepoils, aiguillettes, dragonnes. Ces minuties,

incontestablement rendues précieuses par l'extraordinaire adresse de

l'exécution, ont le tort grave de déplacer l'attention au grand

détriment de l'action principale.

On doit la vérité aux morts, et d'ailleurs la gloire de Meissonier est

telle qu'elle ne saurait être effleurée par quelques critiques. Nous

avons indiqué respectueusement que ses admirables qualités l'avaient

parfois desservi; il suffit qu'elles l'aient, dans d'autres

circonstances, conduit à produire des oeuvres parfaites pour que sa

place soit marquée au rang des maîtres de tous les temps.

Comme peintre de genre, il ne craint aucune rivalité. S'il n'a pas le

charme onctueux, l'enveloppe chaude, des grands Hollandais, les Terburg,

les Metzu et les Van der Meer, l'élégance et la sûreté de son dessin,

l'ordonnance parfaite de ses compositions, la fermeté de sa touche, lui

constituent une maîtrise égale.

L'homme, nerveux à l'excès, autoritaire et sensible aux moindres

égratignures de la critique, avait refroidi bien des sympathies, mais on

le savait généreux et loyal, tout entier voué à son art, et, sincère

dans les admirations ou les répugnances que lui inspirait la peinture de

ses contemporains. Il était de ceux à qui leur mérite personnel et le

sentiment de la gloire qu'ils répandent sur leur pays font tout

pardonner. Son pays, d'ailleurs, il l'aimait profondément: ce fut un bon

patriote; aux jours calmes, il célébra dans ses oeuvres les gloires

nationales, et quand vint l'adversité, il sut faire son devoir d'homme

devant l'ennemi.

Comme M. Thiers, dont il fit un portrait posthume, son ardeur l'entraîna

même à s'exagérer la portée des facultés qu'il pouvait mettre au service

de son pays. Ne l'a-t-on pas vu, en 1870, s'offrir à Gambetta pour aller

remplir les fonctions de préfet à Metz! Il aima passionnément l'armée;

il l'aima pour elle-même, pour la noblesse de son rôle dans la nation et

aussi pour l'uniforme. Nos généraux l'entouraient de respects et

d'attentions de toute sorte; on faisait manoeuvrer les troupes devant

lui et il eut l'honneur de commander une charge de cavalerie.

Le portrait de Meissonier est bien connu; il est à peine besoin d'en

rappeler les traits principaux, tout petit, la tête énergique et belle

avec une barbe dont les boucles longues et soyeuses le couvraient tout

entier, il marchait le front haut, conscient de sa force et fier de sa

gloire.

Les années ne semblaient avoir aucune prise sur sa robuste constitution:

cependant, la maladie a eu raison de lui en quelques heures: il est mort

dans la matinée du 31 janvier, des suites d'un refroidissement.

Meissonier lègue à l'État deux petites toiles dont il n'avait jamais

voulu se séparer: l'_Attente_--un homme en bras de chemise, à la

fenêtre--et le _Graveur à l'eau forte_: ce sont, avec la _Rixe_ et

_Solférino_, les chefs-d'oeuvre du maître, s'il est permis de se

prononcer entre tant d'oeuvres parfaites.

La France a largement payé sa dette à l'illustre artiste qui l'a tant

honorée. Meissonier avait trois fois obtenu la médaille d'honneur aux

trois Expositions universelle de 1855, 1867,1878; il fut promu

grand-croix de la Légion d'honneur après celle de 1889, dont il organisa

la section artistique, de concert avec M. Antonin Proust; le jury

international des artistes l'avait choisi pour présider à ses travaux.

Ses obsèques, célébrées à la Madeleine et dans sa résidence de Poissy,

ont été magnifiques. M. Puvis de Chavannes a pris la parole pour lui

rendre un dernier hommage, au nom des artistes, et il était impossible

d'imaginer un contraste plus saisissant que celui existant entre ces

deux hommes, le mort et le vivant; l'un voué au culte passionné de la

vérité objective, l'autre tenant pour rien l'exactitude des caractères

extérieurs, et cherchant à dégager des formes ébauchées la poésie

latente de la vie immatérielle.

L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891 · 第 23 / 33 题