IV

Devancer la colonne, ou même simplement la rejoindre, devenait dès lors

impossible: l'obstacle qui surgissait si mal à propos modifiait

complètement le plan primitif; les chances de salut diminuaient. Munier

le reconnut sans s'en émouvoir. Il appartenait à cette race de gens qui

ne sauraient faire le sacrifice de leur vie, pour le bon motif que

celle-ci ne leur paraît jamais menacée.

Une difficulté se présentait, la première d'une longue série peut-être.

Il fallait la vaincre, et, après celle-là, toutes les autres. Un bon

nageur comme notre caporal devait aisément la surmonter.

Ce fut l'affaire de la nuit qui suivit.

Mais les cours d'eau ne sont pas rares en Indochine; pareil obstacle se

rencontrerait plus d'une fois encore. D'ailleurs, la route de terre

était incommode, périlleuse, semée d'embûches et de surprises. Munier se

le disait et pensait au fleuve, dont le courant irrégulier pouvait le

rendre, sans fatigue sinon sans danger, presque à destination.

Cependant, pour utiliser celui-ci, il importait de trouver une jonque,

un radeau, une chose flottante quelconque. Cette recherche demanda du

temps, de la patience et de l'audace, mais enfin aboutit. A partir de ce

moment, le voyage se poursuivit dans des conditions de célérité et de

bien-être relatifs. Dormant le jour au milieu des roseaux ou en un creux

de roche, Munier reprenait le soir sa course solitaire, l'oeil

scrutateur, l'arme chargée, attentif au moindre bruit émanant de l'une

ou l'autre rive.

Vingt fois, entraîné par les remous, le léger sampan faillit sombrer;

vingt fois des bancs de sable l'arrêtèrent. Une nuit, en essayant de se

ravitailler aux dépens d'une case vide d'indigènes, le fugitif fut

surpris et dut lestement battre en retraite. Le lendemain, c'était, à

l'aube, un convoi qu'il croisait dans la brume et qu'il n'évitait que

grâce à la complicité du brouillard. Il en était même venu à ne plus

oser se livrer au sommeil, ayant été désagréablement réveillé, certain

soir, par le froissement des bambous qui lui servaient d'asile et entre

lesquels apparaissait, menaçant, le mufle d'un tigre pressé de se

désaltérer à la rivière.

Aussi le double piton couronné d'un vieux fort branlant qui garde le bac

de la route royale fut-il salué, par le pauvre diable, d'un véritable

cri d'allégresse. Cette montagne, ce fort dont la silhouette grise se

dessinait confusément sous la lumière blanchissante du matin, c'était

trois kilomètres à peine qui le séparaient de la ville occupée par nos

troupes: c'était le salut!... Un instant, se départissant en cela de sa

prudence habituelle, Munier eut la tentation de terminer son voyage en

plein jour; mais un souvenir le retint. Trois mois auparavant, le

sergent-major de sa compagnie avait voulu, seul et sans armes, faire une

excursion à cette ruine poudreuse juchée sur la hauteur. Le soir même, à

l'appel, on constatait son absence, et, le lendemain, une patrouille

fouillant les alentours rapportait son cadavre--décapité, dévêtu,

mutilé, horrible!

Non! c'eût été trop absurde d'avoir traversé quarante lieues de pays

ennemi, d'avoir échappé aux hommes, aux fauves, au fleuve, pour finir

ainsi bêtement, assassiné sur le grand chemin, en vue du pavillon

français, à portée du canon de la citadelle!... Non, non! un peu de

patience encore! La journée serait vite passée, après tout; et

d'ailleurs le caporal se sentait rompu de fatigue, pris d'un

irrésistible besoin de sommeil. Dix jours s'étaient écoulés depuis le

début de cette aventureuse odyssée: la bête humaine, surmenée, à bout de

forces, réclamait.

Abandonnant donc l'embarcation au caprice des eaux--alors houleuses et

agitées sous la pression d'un furieux vent d'est soufflant en

tempête--Munier escalada la berge et se réfugia au plus profond du bois

sacré qui faisait à une petite pagode délabrée un funèbre linceul

d'ombre. L'horizon s'éclairait rapidement de lueurs blêmes dont les

bandes s'étendaient progressivement vers le zénith, comme si elles

eussent marché de concert avec les nuages; pourtant, autour des

murailles le feuillage était tellement épais qu'on n'y voyait pas

encore. Par moments des gouttes tombaient, cinglant les feuilles à la

cime, mais ne touchant pas le sol.

La journée s'annonçait mal et paraissait devoir être peu propice à une

sieste en plein air. Sans hésiter, le caporal franchit l'entrée du

temple et se hissa jusqu'au sanctuaire où il prit la place de la

divinité absente. Le lieu était bien choisi; aussi, bercé par l'ouragan

qui faisait craquer, à l'intérieur, les boiseries vermoulues, et brisait

au dehors les hautes branches trop ployées, ne tarda-t-il pas à

s'endormir.

Quand il rouvrit les yeux, la nuit était venue. Au ciel, un peu nettoyé,

la lune, presque dans son plein, brillait à de longs intervalles entre

les nuées moins pressées. Il ne pleuvait plus, néanmoins le vent

soufflait toujours avec une excessive violence. Après avoir jeté sur la

campagne ce regard circulaire qui précédait d'habitude ses départs, le

fugitif se remit en marche, les membres endoloris, il est vrai, mais

l'esprit dispos et l'âme joyeuse.

La route mandarine déroulait alors sous ses pas, au milieu des rizières

inondées et des touffes de bambous épineux, son large ruban d'argile

déjà sec. En avant, sur la droite, les vastes bâtiments et les murs

élevés du relai royal écrasaient la plaine de leur architecture massive;

à gauche, une pagode se distinguait nettement, grâce à sa blancheur,

qu'avivait encore la demi-clarté tombant des nuages...

Aucun bruit, sauf celui de la tempête balayant l'étendue...

Et, tout en cheminant sur ce sol battu qui ne gardait même pas l'écho de

sa course, le caporal Munier songeait au but atteint, aux dangers finis,

aux camarades retrouvés, à la réception étonnée et cordiale qui

l'attendait, là-bas, au seuil du grand magasin à riz transformé en

caserne. Peut-être l'avait-on déjà rayé des contrôles, le croyant mort,

chose vraisemblable, il le reconnaissait. Et cette pensée le faisait

rire discrètement, comme en lui-même. Il allait falloir le ressusciter

aujourd'hui; il serait la cause d'écritures démesurées, de rapports

interminables, de conversations jamais épuisées; la paperasserie

administrative marcherait: de Thuan-An à Hanoï, d'Hanoï à la portion

centrale, de la portion centrale au ministère... Sa disparition le

posait, le mettait en relief, le signalait à l'attention et à la

bienveillance générales. On avait vu des gradés obtenir la médaille

militaire pour moins que cela! Et il restait volontiers sur cette vision

de ruban jaune où pendait une effigie d'argent, battant sa vareuse.

Cependant, inconsciemment, il pressait le pas.

Devant lui s'étendait maintenant le faubourg de la vieille cité

annamite. Des chiens aboyaient, flairant l'étranger; des chuchotements

couraient sous les paillottes, entre les cloisons desquelles, parfois,

un rais de lumière glissait, pour s'éteindre aussitôt.

Mais voici l'enceinte extérieure, avec son parapet de terres gazonnées

troué d'une porte hermétiquement close. Un bon coup de jarret, et le

talus est franchi. Le caporal Munier suit en ce moment la principale rue

de la ville, toujours signalé au passage par les aboiements rageurs

qu'entraîne l'ouragan. A l'angle du quartier chinois, un veilleur

indigène, surpris par l'approche inattendue de l'Européen, abandonne son

tam-tam et détale à toute vitesse: les Célestes peuvent dormir en paix,

leur repos est bien gardé!

Quelques enjambées de plus, et le caporal débouche sur l'esplanade. Sous

son regard ravi se développe à présent un sévère profil de noires

murailles surmontées, ça et là, de miradors aux toits étagés, que domine

un mât gigantesque.

--La citadelle!...

V

Le long de la courtine sud, entre les deux bastions, la sentinelle

oscille de son pas régulier, coupé de haltes fréquentes...

Depuis plusieurs nuits, des bandes de pillards dévastent les environs du

chef-lieu, rançonnant les habitants, brûlant les villages, terrorisant

la contrée et poussant des pointes audacieuses jusqu'au périmètre des

faubourgs. La petite garnison, trop affaiblie par les colonnes opérant

au loin, ne suffit qu'à grand'peine à la protection immédiate de la

ville: encore n'est-ce qu'au prix d'une vigilance incessante de la part

des hommes de garde.

Le factionnaire, que sa promenade limitée a ramené près du mirador,

vient de s'arrêter net. L'arme haute, le corps brusquement ployé sur le

revêtement de pierre, anxieux, il observe.

Par-delà le pont franchissant le large fossé tout rempli d'une

plantureuse végétation aquatique, au saillant du triangle formant

demi-lune destiné à en couvrir les abords, une ombre suspecte s'est

montrée, indistincte, indéfinissable, parfaitement visible, pourtant,

dans son mouvement de progression rapide et continu vers la citadelle.

--Halte-là!... qui vive? crie le soldat.

L'ombre touche à la contrescarpe...

--Qui vive?

Elle s'engage sur le pont... Dans la nuit, la tempête hurle et siffle

plus horriblement que jamais, dominant la voix, fauchant les paroles aux

lèvres...

--Qui vive?

Une détonation courte éclate, cueillie aussitôt et emportée par le

vent...

--Aux armes!...

Le poste entier garnit le parapet, au milieu d'un grand bruit d'aciers

cliquetants et d'ordres précités.

Promptement, avec l'habitude de gens rompus aux alertes, les hommes

s'échelonnent, prennent leurs emplacements de combat. Sous le mirador,

par la brèche du créneau qu'une inoffensive couleuvrine occupe en

partie, le sergent et la sentinelle regardent de tous leurs yeux...

Cependant, en haut, une éclaircie a déchiré le voile de lourdes vapeurs

fuyant devant la tourmente; et la lune, dont la tranquille clarté

s'épand au loin sur la campagne assoupie, découvre maintenant à l'entrée

du pont un corps étendu, immobile...

Il y aura toujours, le lendemain, des conversations à la chambrée et un

rapport au commandant d'armes; mais le caporal Munier ne manquera plus à

l'appel.

L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891 · 第 10 / 33 题