Devancer la colonne, ou même simplement la rejoindre, devenait dès lors
impossible: l'obstacle qui surgissait si mal à propos modifiait
complètement le plan primitif; les chances de salut diminuaient. Munier
le reconnut sans s'en émouvoir. Il appartenait à cette race de gens qui
ne sauraient faire le sacrifice de leur vie, pour le bon motif que
celle-ci ne leur paraît jamais menacée.
Une difficulté se présentait, la première d'une longue série peut-être.
Il fallait la vaincre, et, après celle-là, toutes les autres. Un bon
nageur comme notre caporal devait aisément la surmonter.
Ce fut l'affaire de la nuit qui suivit.
Mais les cours d'eau ne sont pas rares en Indochine; pareil obstacle se
rencontrerait plus d'une fois encore. D'ailleurs, la route de terre
était incommode, périlleuse, semée d'embûches et de surprises. Munier se
le disait et pensait au fleuve, dont le courant irrégulier pouvait le
rendre, sans fatigue sinon sans danger, presque à destination.
Cependant, pour utiliser celui-ci, il importait de trouver une jonque,
un radeau, une chose flottante quelconque. Cette recherche demanda du
temps, de la patience et de l'audace, mais enfin aboutit. A partir de ce
moment, le voyage se poursuivit dans des conditions de célérité et de
bien-être relatifs. Dormant le jour au milieu des roseaux ou en un creux
de roche, Munier reprenait le soir sa course solitaire, l'oeil
scrutateur, l'arme chargée, attentif au moindre bruit émanant de l'une
ou l'autre rive.
Vingt fois, entraîné par les remous, le léger sampan faillit sombrer;
vingt fois des bancs de sable l'arrêtèrent. Une nuit, en essayant de se
ravitailler aux dépens d'une case vide d'indigènes, le fugitif fut
surpris et dut lestement battre en retraite. Le lendemain, c'était, à
l'aube, un convoi qu'il croisait dans la brume et qu'il n'évitait que
grâce à la complicité du brouillard. Il en était même venu à ne plus
oser se livrer au sommeil, ayant été désagréablement réveillé, certain
soir, par le froissement des bambous qui lui servaient d'asile et entre
lesquels apparaissait, menaçant, le mufle d'un tigre pressé de se
désaltérer à la rivière.
Aussi le double piton couronné d'un vieux fort branlant qui garde le bac
de la route royale fut-il salué, par le pauvre diable, d'un véritable
cri d'allégresse. Cette montagne, ce fort dont la silhouette grise se
dessinait confusément sous la lumière blanchissante du matin, c'était
trois kilomètres à peine qui le séparaient de la ville occupée par nos
troupes: c'était le salut!... Un instant, se départissant en cela de sa
prudence habituelle, Munier eut la tentation de terminer son voyage en
plein jour; mais un souvenir le retint. Trois mois auparavant, le
sergent-major de sa compagnie avait voulu, seul et sans armes, faire une
excursion à cette ruine poudreuse juchée sur la hauteur. Le soir même, à
l'appel, on constatait son absence, et, le lendemain, une patrouille
fouillant les alentours rapportait son cadavre--décapité, dévêtu,
mutilé, horrible!
Non! c'eût été trop absurde d'avoir traversé quarante lieues de pays
ennemi, d'avoir échappé aux hommes, aux fauves, au fleuve, pour finir
ainsi bêtement, assassiné sur le grand chemin, en vue du pavillon
français, à portée du canon de la citadelle!... Non, non! un peu de
patience encore! La journée serait vite passée, après tout; et
d'ailleurs le caporal se sentait rompu de fatigue, pris d'un
irrésistible besoin de sommeil. Dix jours s'étaient écoulés depuis le
début de cette aventureuse odyssée: la bête humaine, surmenée, à bout de
forces, réclamait.
Abandonnant donc l'embarcation au caprice des eaux--alors houleuses et
agitées sous la pression d'un furieux vent d'est soufflant en
tempête--Munier escalada la berge et se réfugia au plus profond du bois
sacré qui faisait à une petite pagode délabrée un funèbre linceul
d'ombre. L'horizon s'éclairait rapidement de lueurs blêmes dont les
bandes s'étendaient progressivement vers le zénith, comme si elles
eussent marché de concert avec les nuages; pourtant, autour des
murailles le feuillage était tellement épais qu'on n'y voyait pas
encore. Par moments des gouttes tombaient, cinglant les feuilles à la
cime, mais ne touchant pas le sol.
La journée s'annonçait mal et paraissait devoir être peu propice à une
sieste en plein air. Sans hésiter, le caporal franchit l'entrée du
temple et se hissa jusqu'au sanctuaire où il prit la place de la
divinité absente. Le lieu était bien choisi; aussi, bercé par l'ouragan
qui faisait craquer, à l'intérieur, les boiseries vermoulues, et brisait
au dehors les hautes branches trop ployées, ne tarda-t-il pas à
s'endormir.
Quand il rouvrit les yeux, la nuit était venue. Au ciel, un peu nettoyé,
la lune, presque dans son plein, brillait à de longs intervalles entre
les nuées moins pressées. Il ne pleuvait plus, néanmoins le vent
soufflait toujours avec une excessive violence. Après avoir jeté sur la
campagne ce regard circulaire qui précédait d'habitude ses départs, le
fugitif se remit en marche, les membres endoloris, il est vrai, mais
l'esprit dispos et l'âme joyeuse.
La route mandarine déroulait alors sous ses pas, au milieu des rizières
inondées et des touffes de bambous épineux, son large ruban d'argile
déjà sec. En avant, sur la droite, les vastes bâtiments et les murs
élevés du relai royal écrasaient la plaine de leur architecture massive;
à gauche, une pagode se distinguait nettement, grâce à sa blancheur,
qu'avivait encore la demi-clarté tombant des nuages...
Aucun bruit, sauf celui de la tempête balayant l'étendue...
Et, tout en cheminant sur ce sol battu qui ne gardait même pas l'écho de
sa course, le caporal Munier songeait au but atteint, aux dangers finis,
aux camarades retrouvés, à la réception étonnée et cordiale qui
l'attendait, là-bas, au seuil du grand magasin à riz transformé en
caserne. Peut-être l'avait-on déjà rayé des contrôles, le croyant mort,
chose vraisemblable, il le reconnaissait. Et cette pensée le faisait
rire discrètement, comme en lui-même. Il allait falloir le ressusciter
aujourd'hui; il serait la cause d'écritures démesurées, de rapports
interminables, de conversations jamais épuisées; la paperasserie
administrative marcherait: de Thuan-An à Hanoï, d'Hanoï à la portion
centrale, de la portion centrale au ministère... Sa disparition le
posait, le mettait en relief, le signalait à l'attention et à la
bienveillance générales. On avait vu des gradés obtenir la médaille
militaire pour moins que cela! Et il restait volontiers sur cette vision
de ruban jaune où pendait une effigie d'argent, battant sa vareuse.
Cependant, inconsciemment, il pressait le pas.
Devant lui s'étendait maintenant le faubourg de la vieille cité
annamite. Des chiens aboyaient, flairant l'étranger; des chuchotements
couraient sous les paillottes, entre les cloisons desquelles, parfois,
un rais de lumière glissait, pour s'éteindre aussitôt.
Mais voici l'enceinte extérieure, avec son parapet de terres gazonnées
troué d'une porte hermétiquement close. Un bon coup de jarret, et le
talus est franchi. Le caporal Munier suit en ce moment la principale rue
de la ville, toujours signalé au passage par les aboiements rageurs
qu'entraîne l'ouragan. A l'angle du quartier chinois, un veilleur
indigène, surpris par l'approche inattendue de l'Européen, abandonne son
tam-tam et détale à toute vitesse: les Célestes peuvent dormir en paix,
leur repos est bien gardé!
Quelques enjambées de plus, et le caporal débouche sur l'esplanade. Sous
son regard ravi se développe à présent un sévère profil de noires
murailles surmontées, ça et là, de miradors aux toits étagés, que domine
un mât gigantesque.
--La citadelle!...
V
Le long de la courtine sud, entre les deux bastions, la sentinelle
oscille de son pas régulier, coupé de haltes fréquentes...
Depuis plusieurs nuits, des bandes de pillards dévastent les environs du
chef-lieu, rançonnant les habitants, brûlant les villages, terrorisant
la contrée et poussant des pointes audacieuses jusqu'au périmètre des
faubourgs. La petite garnison, trop affaiblie par les colonnes opérant
au loin, ne suffit qu'à grand'peine à la protection immédiate de la
ville: encore n'est-ce qu'au prix d'une vigilance incessante de la part
des hommes de garde.
Le factionnaire, que sa promenade limitée a ramené près du mirador,
vient de s'arrêter net. L'arme haute, le corps brusquement ployé sur le
revêtement de pierre, anxieux, il observe.
Par-delà le pont franchissant le large fossé tout rempli d'une
plantureuse végétation aquatique, au saillant du triangle formant
demi-lune destiné à en couvrir les abords, une ombre suspecte s'est
montrée, indistincte, indéfinissable, parfaitement visible, pourtant,
dans son mouvement de progression rapide et continu vers la citadelle.
--Halte-là!... qui vive? crie le soldat.
L'ombre touche à la contrescarpe...
--Qui vive?
Elle s'engage sur le pont... Dans la nuit, la tempête hurle et siffle
plus horriblement que jamais, dominant la voix, fauchant les paroles aux
lèvres...
--Qui vive?
Une détonation courte éclate, cueillie aussitôt et emportée par le
vent...
--Aux armes!...
Le poste entier garnit le parapet, au milieu d'un grand bruit d'aciers
cliquetants et d'ordres précités.
Promptement, avec l'habitude de gens rompus aux alertes, les hommes
s'échelonnent, prennent leurs emplacements de combat. Sous le mirador,
par la brèche du créneau qu'une inoffensive couleuvrine occupe en
partie, le sergent et la sentinelle regardent de tous leurs yeux...
Cependant, en haut, une éclaircie a déchiré le voile de lourdes vapeurs
fuyant devant la tourmente; et la lune, dont la tranquille clarté
s'épand au loin sur la campagne assoupie, découvre maintenant à l'entrée
du pont un corps étendu, immobile...
Il y aura toujours, le lendemain, des conversations à la chambrée et un
rapport au commandant d'armes; mais le caporal Munier ne manquera plus à
l'appel.