LA SOEUR PATROCINIO

[U]ne grande personnalité dans l'histoire contemporaine de l'Espagne, la

soeur Patrocinio, dont l'_Illustration_ a jadis publié le portrait (1)

vient de mourir à quelques lieues de Madrid. Cette mort a réveillé bien

des souvenirs. Les journaux du pays voisin remplissent des colonnes avec

la biographie de cette religieuse archi-célèbre. Nous qui l'avons

connue, nous sommes à même de donner à nos lecteurs quelques détails

assez curieux sur sa vie.

[Note 1: Dans son numéro du 25 janvier 1862.]

J'ai dit grande personnalité, je devrais ajouter tristement célèbre, car

elle était la personnification du fanatisme espagnol, de l'ignorance du

peuple exploitée et mise à profit par les _camarillas_, le démon de la

cour!

Elle s'appelait, de son nom de famille, Maria Rafaela Quiroga. Elle

était la fille de pauvres paysans. A l'âge de dix-huit ans, vers l'année

1827, elle prit le voile, et depuis ce moment, ayant adopté dans le

cloître le nom de Patrocinio, on ne la connut plus que sous ce nom-là.

Sans être une beauté, elle était assez jolie, son air doux et béat

frappait tout le monde. Ses yeux étaient toujours levés vers le ciel. On

lui fit tout de suite une réputation d'illuminée.

Elle sut mettre à profit la vogue dont elle jouissait et commença par

placer son frère don Manuel à la Cour d'Espagne. Grâce à l'influence

acquise par la soeur, don Manuel devint plus tard chambellan du roi don

François d'Assise, mari d'Isabelle II.

Son exaltation et ses extases donnèrent au couvent du Christ de la

Patience, où elle se trouvait, une grande célébrité; et les personnages

carlistes de l'époque décidèrent d'exploiter ses révélations au profit

de la cause du prétendant, et contre la régence de Marie-Christine. On

la mit en rapport avec un moine capucin connu pour sa rage carliste; ce

moine s'empara de l'esprit de soeur Patrocinio et lui apprit ce qu'elle

devait faire pour influencer la foule inconsciente. Elle serait

l'envoyée de Dieu pour favoriser la cause de don Carlos.

Pour cela, il fallait faire des choses extraordinaires, et on lança la

religieuse comme on lance aujourd'hui une étoile.

Au commencement de l'année 1855, une nouvelle extraordinaire se répandit

dans Madrid. Soeur Patrocinio avait été favorisée par le ciel de plaies

exactement pareilles à celles du Christ. Elle s'était réveillée un beau

matin avec de fortes blessures aux mains et aux pieds, et une autre au

côté droit, celle-ci pour rappeler le coup de lance donné au Christ par

Longin.

On disait aussi que la soeur miraculeuse disparaissait pendant la nuit

de son lit et qu'on la trouvait le lendemain couchée et endormie sur les

toits du couvent. C'était le diable qui s'amusait de la sorte avec elle.

Pourquoi faire? me demanderez-vous. Dame! pour lui dire, comme la soeur

le déclara devant le juge d'instruction, que «la régente Marie-Christine

était une drôlesse, et que sa fille Isabelle ne serait jamais reine

d'Espagne!»

J'ai parlé du juge d'instruction, car vous imaginez bien que le

gouvernement d'alors n'y alla pas de main morte. La ville de Madrid

était bouleversée, le couvent du Christ de la Patience envahi par la

foule. Les mères y conduisaient leurs enfants malades pour que la soeur

daignât apposer ses mains sur eux, et les curés, les chefs carlistes,

les _manolas_ et les aventuriers de toute espèce, entretenaient

l'engouement qui devenait folie.

Un décret royal parut dans la _Gazette officielle_, ordonnant le procès.

La soeur était poursuivie pour «imposture fanatique» et inculpée de

crime d'État, pour avoir cherché à développer la guerre civile qui

ensanglantait déjà le pays.

La justice s'empara d'elle, et les troupes furent consignées en vue

d'éviter des émeutes. Soumise à la visite des médecins légistes, ceux-ci

n'eurent pas de peine à reconnaître que les plaies étaient produites par

des caustiques qu'on renouvelait chaque fois qu'elles devaient se

fermer. Un docteur fut chargé de cicatriser les blessures miraculeuses.

A partir de ce moment, la soeur Patrocinio mit des mitaines qu'elle n'a

plus quittées. On n'a jamais plus revu ses mains, et pour cause.

La fausse sainte fut condamnée à l'exil à quarante lieues de la

capitale.

Où alla-t-elle? On l'ignore. On sait seulement qu'elle passa plusieurs

années cachée dans un autre couvent.

Mais son influence n'avait pas disparu. Bien que cette femme diabolique

ait été, au début, carliste effrénée, elle avait pris de l'influence sur

le coeur et l'esprit d'Isabelle II; et quand la Régence finit et que la

reine monta sur le trône, la soeur Patrocinio reparut.

Son frère, comme je l'ai dit plus haut, était parvenu à s'emparer de don

François d'Assise. Don Manuel fut nommé chef de la maison du roi

consort, la soeur Patrocinio revint à Madrid et prit la direction du

couvent de Jésus. Elle y établit un foyer de conspiration perpétuelle

contre tout ce qui relevait du ministère et du gouvernement. L'État,

c'était elle! La reine et son mari allaient souvent au couvent, et, plus

forte que tous les jésuites du monde, soeur Patrocinio réussit à

s'emparer, en maîtresse absolue, de la volonté de la souveraine. La voix

publique dit que la reine lui envoyait son linge pour qu'elle le mît

quelques heures avant elle; l'odeur de sainteté devait y rester!

Avec son frère et le père Fulgencio, confesseur du roi, la soeur

organisa la célèbre _Camarilla_ qui a coûté tant de sang à l'Espagne, et

dont le fanatisme empêcha tous les progrès. On fit croire au roi don

François que le ciel lui réservait un grand rôle en Espagne. Il était le

mari de la reine, c'était lui qui devait gouverner. Et puisque Dieu le

voulait ainsi, don François se laissa faire, communiqua la volonté

divine à sa royale épouse, et celle-ci, sans aucun motif

constitutionnel, renvoya le ministère Narvaez. Narvaez! Il faut se

rappeler sa force et son caractère énergique pour se faire une idée de

la hardiesse qu'il fallut à Isabelle II pour commettre un acte si

violent.

La soeur et son frère dictèrent les noms des nouveaux ministres, tous

réactionnaires. Ce fut ce que l'on appela en Espagne le ministère

éclair. Les ministres prêtèrent serment à trois heures de l'après-midi,

et furent renvoyés à dix heures du soir. C'est assez vous dire quel

était l'état des esprits, et si la mesure fut vite rapportée.

Narvaez, pressé de reprendre le pouvoir, résista d'abord. La reine

pleura. A la fin, il céda. «C'est entendu, dit le maréchal, mais je

n'attendrai pas à demain pour me débarrasser de ces gens-là.»

A minuit, le père Fulgence était amené devant le maréchal entre deux

gendarmes. Sans l'intervention du marquis de Miraflorès, qui était

présent, il l'aurait fait jeter par la fenêtre. Ordre fut donné de le

conduire en exil séance tenante. En même temps, le chef de la Sûreté se

faisait ouvrir les portes du couvent de Jésus. La soeur se présenta

suivie de trente religieuses portant des cierges, elle-même tenant à la

main une image de la Vierge.

--Allons, allons, pas de comédie, au nom de la reine, je vous arrête!

La soeur lui répondit par des mots énigmatiques, pendant que les autres

religieuses pleuraient et se tordaient de désespoir; mais rien n'y fit.

La célèbre mystificatrice fut placée dans une chaise de poste et

conduite à Talavera; son frère fut chassé du palais... on respira!

Cela ne devait pas durer longtemps. Six mois après, don François

annonçait son intention de divorcer si la soeur et ses amis ne

rentraient pas en grâce. La peur du scandale fut telle que le ministère

Bravo Murillo transigea avec cette bande de corbeaux et soeur Patrocinio

rentra à Madrid. De là, elle se rendit à Rome; Pie IX la reçut comme une

souveraine, lui donna sa bénédiction, et la redoutable intrigante

retourna dans sa patrie où elle fonda le couvent d'Aranjuez et vingt

autres dans les provinces. Elle était riche, elle triomphait, et dans

ses mains, couvertes des célèbres mitaines, elle tenait et serrait la

malheureuse Espagne...

La révolution de 1868 vint la surprendre dans ses délices d'Aranjuez où

elle vivait entourée de faste. Elle savait bien que la chute du trône

pouvait être terrible pour elle, et quand le peuple envahit le couvent,

il n'y trouva pas son ennemie. Elle avait de nouveau disparu! Cette

fois, la soeur Patrocinio s'en alla à l'étranger, vint à Paris, laissa

de côté ses habits de religieuse et s'habilla en dame. Un soir, en 1869,

on jouait au Châtelet une revue de l'année. Céline Montaland tenait le

rôle de la reine d'Espagne. Nous étions trois amis, à l'orchestre, quand

nous entendîmes des commentaires en espagnol, dans une baignoire à côté

de nous. Je tourne la tête et m'écrie: «C'est la soeur Patrocinio!»

--Pas possible, dirent mes amis.

--Mais si, voyez ses mains, ses mitaines!...

Elle me regarda avec des yeux de panthère, et, s'adressant à la dame qui

l'accompagnait, dit en se levant:

--Allons-nous-en, allons-nous-en vite!

*

* *

Qu'est-elle devenue de 1868 à 1872? Personne ne le sait. Avec son

adresse habituelle, elle fit annoncer sa mort «dans un couvent de Pau».

La nouvelle fut télégraphiée à Madrid, et tout le monde le crut. Mais,

au lendemain de la Restauration, on la vit reparaître. Rendons justice à

l'esprit libéral de feu Alphonse XII. Il ne voulut pas la voir et il est

mort sans la connaître.

La soeur Patrocinio fonda encore un couvent. Elle en a fondé tant! Ce

dernier s'appelle le couvent des «Religieuses de la Conception», et se

trouve à Guadalajara, capitale de la province du même nom. Suivant son

habitude, la soeur, qui en était naturellement la supérieure, fit les

choses en grand; c'est dans ce cloître richement installé qu'elle a

passé les dernières années de sa vie, correspondant avec trente ou

quarante maisons de religieuses fondées par elle. Eloignée de la

politique, elle recevait une correspondance quotidienne très

volumineuse. On ignorait avec qui elle entretenait cette correspondance

et à quel sujet.

Cette femme a toujours vécu enveloppée du plus grand mystère. Atteinte

d'une maladie de coeur, elle s'est éteinte à l'âge de quatre-vingt-douze

ans. Sa mort a été, d'après ce que disent les religieuses, extrêmement

douce. Les soeurs qui la veillaient la croyaient endormie, elle était

morte. Elle ne voulait pas mourir encore néanmoins. Huit jours

auparavant, on lui parla d'extrême-onction. Avec un accent impératif

elle dit: «Non, pas encore!»

Le pape lui a envoyé sa bénédiction. Le peuple de Guadalajara voulait la

voir, mais, pour éviter des manifestations, son corps n'a pas été exposé

dans l'église.

On l'a enterrée avec ses mitaines...

Eusebio Blasco.

[Illustration: LES FUNÉRAILLES DU PRINCE BAUDOUIN, A BRUXELLES.--Le

cortège funèbre traversant la place Royale.]

[Illustration: En 1859. Meissonier à son départ pour l'armée d'Italie.]

[Illustration: La villa de Poissy.]

[Illustration: En 1870. Meissonier, colonel de la garde nationale.]

[Illustration: Meissonier, membre de l'institut.]

[Illustration: En promenade.]

[Illustration: Meissonier modelant un cheval.]

[Illustration: Au travail.]

[Illustration: L'hôtel du boulevard Malesherbes.]

MEISSONIER.--L'homme et l'artiste à différentes époques de sa

vie.--D'après des photographies de la maison Lecadre.

L'Illustration, No. 2502, 7 février 1891 · 第 2 / 33 题