LES TROIS CORTÈGES

Trois cortèges se sont rencontrés à l’Église.

L’un est morne. Il conduit la bière d’un enfant,

L’autre, c’est un baptême. Au bras qui le défend

Un nourrisson gazouille une note indécise.

Le troisième accompagne un monsieur triomphant

Qui, tout fier du plastron gaufré de sa chemise,

Conduit devant l’autel une tendre promise,

Aux charmants cils baissés sous son voile bouffant.

On baptise, on absout, on unit. C’est rapide.

Les cortèges alors se croisant sous l’abside,

C’est un triple regard aussitôt détourné...

La jeune mère pleure en regardant la bière,

La femme qui pleurait admire le beau-père

Et le garçon d’honneur sourit au nouveau-né.

--A la bonne heure, dit le patron. Celui-là est plein, et beaucoup moins

chevillard, comme dit mon secrétaire, que celui que vous m’avez d’abord

montré.

Ce secrétaire s’y connaissait assez. Mais, par faiblesse, il laissait

passer ces copies. A la fin, de peur que le patron ne s’aperçût de

quelque chose, il fut plus rigoureux et sabra ce qui n’était pas

original.

On était arrivé au bureau à être très entraîné. Un jour, dix minutes

avant le courrier, j’écrivis deux sonnets pressés... Le client était

très scrupuleux sur la question de la forme. Et, comme il payait en

conséquence, il exigeait des rimes riches.

J’écrivis donc ces deux sonnets, qui semblent un peu déconcertants au

premier abord, si on tient à les comprendre. On finit tout de même par

leur trouver un sens. J’y suis parfaitement arrivé pour ma part. Il est

évident que, dans l’élaboration de ces poèmes, le Verbe a précédé la

pensée. Mais elle y était. C’est d’ailleurs ainsi qu’écrivent les gens

vraiment inspirés.

Au bonheur sidéral et fou, parmi les fleuves

Désespérés, que pleure un remous estival,

S’enfle le cri lointain de l’Albatros naval,

Pareil au sanglot noir de la douleur des veuves.

Mais c’est à l’odieux minuit où tu t’abreuves,

Que se relèvera l’Héraldique Rival,

Sans que rien ait gémi sur le ciel en aval

Où les séraphins d’or vous réclamaient des preuves.

Voici qu’au clair chemin du Capitole Altier,

Retentit l’ennui lourd du bât primesautier

Dont s’était exalté l’orgueil des Châtelaines.

Et rien n’aura redit le banal Astringent,

Que Pan a répété sur l’occident des plaines

En rimes d’or, d’acier, de platine et d’argent.

J’avoue que je ne sais pas ce que le banal «astringent» vient faire dans

ce dernier tercet. J’ai tâché, autant que j’ai pu, de justifier sa

présence, en lui mettant une majuscule...

Le deuxième sonnet est assez émouvant:

Notre âme endolorie aux fers du dieu méchant

Rit encore au soulas cordial des palombes,

Mais le mal obstiné dont s’enflammaient nos lombes,

Revit au cri d’espoir du fantôme alléchant.

Notre-Dame de Grâce allait parmi le champ,

Sans redouter l’airain que redoutent les tombes,

Et sur le tertre vert, ô Kronos, où tu bombes,

Riait le Cavalier Vandale, à l’âcre chant.

Mais voici que, hochet des âmes toujours tristes,

Au doux ressouvenir des autels rigoristes,

Vous avez retrouvé le pain essentiel.

Car rien n’a survécu des poternes du Ciel,

Et le vin singulier dont mourait la Chimère,

Aux fils des Généraux a fait la bouche amère!

Plus je relis ce sonnet, plus je le trouve beau. Qu’importe après cela

qu’il soit plus ou moins compréhensible.

Le patron, brusquement, se désintéressa du comptoir lyrique pour une

affaire stupide de cache-corsets annonces... Le secrétaire fut donc seul

à s’occuper de la maison. Je dois dire qu’il y fit des réformes

intéressantes.

Ainsi, il avait remarqué qu’un poète réussit rarement un sonnet tout

entier. Quand on avait une commande soignée, il la distribuait à trois

ou quatre personnes. L’une faisait les quatrains, une autre les tercets.

Quelquefois, on prenait un ouvrier spécial pour le vers de la fin.

Quand les poètes n’avaient pas exactement le même genre d’esprit, ça

donnait des résultats curieux.

Je me souviens d’un sonnet de la maison, que je veux vous citer pour

finir:

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 98 / 103 题