POÈMES

Mes débuts dans les lettres se firent chez un parfumeur. J’avais

l’avantage de connaître le chef de la publicité poétique et il voulut

bien me commander quelques quatrains. Mais il se fâcha un jour avec ses

patrons et me pria de ne plus travailler pour eux.

--Soyez tranquille, me dit-il. J’ai une idée merveilleuse.

Voici quelle était son idée. Cet homme, d’ailleurs, sans aucune culture,

aimait d’instinct la poésie. Il souffrait de voir le marasme où se

débattaient les poètes isolés, faute d’intermédiaires entre le public et

eux.

Un jeune homme, débordant de lyrisme, ne demanderait qu’une occasion de

chanter les grandes circonstances de la vie humaine, telles que la

naissance, la mort ou l’hyménée. Mais personne, dans son entourage, n’a

recours à sa muse. D’autre part, beaucoup de conjoints, n’ayant pas de

poètes sous la main, se marient sans épithalame.

Mon ami voulut mettre un terme à ce déplorable état de choses. Il fonda

un véritable comptoir lyrique. Il connaissait pas mal de Français riches

qui résidaient dans les deux Amériques et résolut d’entreprendre une

vaste exploitation de vers français, à l’usage notamment de soupirants

argentins, désireux d’exhaler leur flamme en des sonnets ou des

ballades.

J’écrivis à cette époque quantité d’odelettes soignées et de madrigaux

très consciencieux. Mais tous mes collègues, les employés du comptoir

lyrique, n’apportaient pas dans leurs fournitures le même scrupule.

Comme notre patron, ainsi que je l’ai dit, avait très peu lu, on lui

présentait froidement des poésies copiées dans les anthologies.

Un jour, il examina le sonnet d’Arvers et déclara: «Ce n’est pas mal.

Mais il me faudrait quelque chose de moins long. Car je dois le

télégraphier, et c’est douze francs le mot. Raccourcissez-moi cela et

rapportez-le-moi dans deux heures... Le client veut un sonnet et

spécifie bien: Quatorze vers. Raccourcissez les vers, voilà tout.»

Voici ce que devint le premier quatrain du fameux sonnet, après

remaniements:

Ame a secret. Vie a mystère,

Durable amour, vite conçu.

Mal sans espoir: donc dus le taire.

Celle qui le fit rien n’en sut.

C’était moins bien comme rime. Mais le patron n’y regardait pas de si

près. Il ne faisait attention qu’au sens de la pièce. Ainsi il ne reçut

qu’à corrections _Les Deux Cortèges_, de Soulary. «C’est gentil, dit-il,

mais pas assez corsé. Apportez-moi quelque chose de plus plein.»

Le lendemain, on lui apporta le sonnet suivant:

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 97 / 103 题