I
Vous étiez à la répétition des couturiers de Léopold?
--Oui, j’y étais hier soir. Léopold est mon ami le meilleur. Depuis
qu’il fait du théâtre, je n’ai jamais manqué d’assister à ses dernières
répétitions. Et il vient toujours à mes «couturiers».
--Et sa pièce est bien?
--Mon vieux, j’ai un principe. Chaque fois que je suis invité à une
répétition privée, je me considère comme lié par une discrétion absolue.
Et je dis toujours que c’est bien.
--Bon! Alors je suis fixé!
--... Mais pas du tout. Vous n’avez pas à être fixé. Cette fois-ci, je
vous réponds que c’est bien, parce que c’est vraiment bien.
--Ah! Ah! Gros succès alors?
--... On ne peut pas répondre de ces choses-là. Moi, je crois que ça ira
bien... Certainement... ça ira bien. Cependant il faut toujours compter
avec l’aléa du théâtre.
--Je vous entends. Mais, en somme pour Léopold, l’aventure sera bonne?
Cette pièce lui fera honneur?
--Mais oui!
--Vous la préférez à sa dernière de l’Odéon?
--Je ne dis pas ça. Sa dernière de l’Odéon était peut-être sa meilleure
pièce, vous savez?
--Elle n’a pas marché.
--Elle n’a pas marché; mais je trouve qu’elle était pleine de qualités
sérieuses. Elle était en tout cas bien supérieure à sa pièce du
Vaudeville, qui s’est jouée cent fois.
--Comment? cent fois? Cent quatre-vingts fois au moins.
--Voyez-vous!
--Mais enfin, pour revenir à sa pièce d’hier, ce n’est pas une pièce qui
indique un déclin?
--Comment l’entendez-vous?
--Vous ne la jugez pas inférieure à ce qu’il a fait de vraiment bon?
--Employons d’autres termes. On ne peut jamais dire en parlant de
Léopold: Il a fait quelque chose de vraiment bon. Il faut porter sur lui
un autre jugement... peut-être plus flatteur. C’est un homme inégal. Il
vous fait entrevoir de très belles choses... On le suit... Puis, il vous
déçoit tout à coup, si bien qu’on reste à se demander: Est-ce qu’il a
vraiment vu lui-même les belles choses que j’ai aperçues?... Dans sa
pièce d’hier...--je vous dis ça entre nous, mon vieux, et il est bien
entendu que ça ne sortira pas de nous deux--dans sa pièce d’hier il y a
quelques petits «lapins» de ce genre. Notez que cette critique-là ne
vise que la valeur d’art de la pièce. Vous la ferez sans doute comme,
moi, je l’ai faite. Mais ce sont des choses qui échappent au public, et
il se peut que ça marche très bien.
--En somme, vous n’êtes pas sûr que ça marche?
--Rien n’est sûr, je vous le répète...
--Mais encore?
--Écoutez, puisque j’ai commencé à vous dire un petit peu de mon
impression, je veux vous la dévoiler entière. Mais, n’est-ce pas? ça ne
doit pas sortir d’entre nous?
--Vous pensez!...
--Hé bien! j’ai été déçu, très déçu... Pour tout dire, ça n’est pas du
bon Léopold. Je dis: du bon Léopold, parce qu’il y a des personnes qui
ont adopté cette expression. Elles prétendent que tout ce qu’il écrit
est très «signé...» Ce n’est pas mon avis... Je trouve au contraire que
Léopold a d’autres qualités, mais qu’il ne faut pas dire de lui avant
tout qu’il est personnel et original. Par exemple, le bougre! il a tout
le talent que peut avoir un homme sans personnalité. Il a fait un petit
acte... je ne sais pas si vous le connaissez... un petit acte qui a été
joué dans un cercle... C’est certainement ce qu’il a écrit de meilleur.
C’est dosé, c’est équilibré. C’est d’une économie parfaite... Ah! si la
pièce d’hier était du tonneau de cet acte! Mais précisément, je n’y
retrouve pas ces qualités d’éclat, de brillant, qui ont ébloui certaines
gens, et leur ont fait croire à de la personnalité chez Léopold. Il
semble qu’il y ait dans cette dernière pièce comme un parti pris de
dialogue terne. Il avait sans doute ses raisons pour cela... Je ne crois
pas que ce soit par impuissance... Il est possible qu’il ait voulu
donner plus de valeur à ses coups de théâtre... Je comprends cela, mais
à condition que les coups de théâtre en question produisent leur plein
effet... Et ce n’est peut-être pas ce qui se passera...
--Alors ce serait... la fâcheuse aventure?
--Elle est toujours à craindre. Mais ce qui me rassure un peu, c’est le
crédit énorme que Léopold a chez le public, et chez le public de la
générale. Je ne sais pas... mais il exerce sur eux une sorte de
fascination... C’est pour ça que sa nouvelle pièce peut marcher. Bien
que, cette fois-ci, il leur en demande un peu trop... Ah! si c’était la
pièce d’un autre, ce ne serait pas le même tabac... Je serais à peu près
sûr du four.
--C’est vraiment si mauvais que cela?
--... Vous allez tout de suite aux extrêmes. Ce n’est pas mauvais. C’est
terne. Moi, ça ne m’ennuie pas; mais il y a des gens qui trouveront la
chose un peu sévère... Quant aux scènes à effet de la pièce, il se peut
qu’elles portent... C’est la bouteille à l’encre. Je n’ai pu en juger,
moi, dans une salle aux trois quarts vide, où quelques amis
applaudissaient bruyamment...
--En somme, le résultat est très incertain?
--C’est incertain. Et je me priverais bien d’y aller demain soir! Mais
c’est un devoir d’amitié. La pièce a besoin, fichtre! d’être soutenue!
Et Léopold compte sur moi... Il court un grand péril. Si ça ne marche
pas, ce sera très grave pour lui... A demain! Et surtout, n’est-ce pas?
je n’ai pas besoin de vous demander le silence sur ce que je vous ai
dit... C’est sacré...
--Soyez tranquille. D’ailleurs, j’étais un peu au courant. Vous avez
rencontré Christophe ce matin, et il m’a dit sous le sceau du secret ce
que vous lui aviez raconté...
--... Il vous a dit?... Oui, je lui avais donné mon impression... Mais
Christophe est un homme sûr, aussi sûr que vous. A demain!