--Il n’est pas mal, ce garçon-là.
D’abord, M. Panasseur ne répondit rien. Il ne pouvait ainsi, d’emblée,
accorder son suffrage à un inconnu.
Ce ne fut qu’à la deuxième réflexion de M. Rodron: «Il est assez
amusant» qu’il hocha la tête avec indulgence.
Au fond, il était un peu vexé. Quand on a beaucoup travaillé soi-même
pour arriver à une position, on tolère difficilement que, dans n’importe
quel ordre d’idées, quelqu’un puisse se placer tout de suite, sans
stage, à un rang avantageux. Il semblait à M. Panasseur que c’était
diminuer d’une façon générale le mérite des situations acquises que de
penser qu’on pût les acquérir aussi vite.
Pourtant, après le premier acte, il éprouva un sentiment d’un autre
ordre: il était anormal que lui, M. Panasseur, parût ainsi emboîter le
pas à M. Rodron qui, positivement, semblait découvrir ce jeune acteur.
Aussi dépassa-t-il, dans un «rush» vigoureux, son compagnon. Et quand M.
Rodron, presque emballé, se risqua à dire: «Mais c’est un excellent
comédien!» il trouva en face de lui M. Panasseur qui le regardait entre
les deux yeux et lui disait impérieusement:
--C’est un garçon extraordinaire. Vous ne vous rendez pas compte de ses
qualités.
--Mais je vous assure..., dit M. Rodron.
--Vous verrez ce qu’il fera par la suite et vous m’en direz des
nouvelles...
--Mais il me semble que déjà...
--Non, vous ne vous en doutez pas, mon petit Rodron.
Si bien que ce fut M. Panasseur qui, à partir de cet instant, eut la
gloire d’avoir inventé le jeune homme en question.
Désormais, les Panasseur ne manquèrent pas une représentation du Casino.
Le jeune acteur fut invité au château. A la rentrée, il joua une petite
pièce dans une soirée éclatante que donnèrent les Panasseur. Il entra
dans un théâtre du boulevard. Pendant deux ans, il ne se mit pas en
lumière. Ses protecteurs commençaient à se lasser. Puis un jour il «se
tailla» un succès assez vif dans un rôle épisodique. Ce fut un grand
jour pour M. Panasseur, qui assistait à la première et qui, à partir de
cette date, conçut décidément une haute idée de lui-même.