Monsieur Panasseur administre avec une activité indéniable et une grande
autorité une maison de commerce de premier ordre, qu’il a fondée et
développée lui-même. C’est un quinquagénaire assez obèse, qui porte une
moustache blonde et «ramène» avec énergie. Les gens complaisants lui
disent qu’il ressemble à un officier.
M. Panasseur est, par excellence, un Parisien. Le premier ou le second
samedi, après la première, on le voit assister à la pièce nouvelle,
installé avec Mme Panasseur et un couple d’amis dans une loge de balcon
bien placée. Il est très au courant des choses de théâtre, et considère
les acteurs en vue un peu comme sa propriété; ils sont les comédiens
ordinaires de l’élite dont il fait partie.
M. Panasseur, jadis,--quand il n’était pas tout à fait M.
Panasseur--passait avec plaisir six semaines dans un port de mer très en
vue, fréquenté par des gens extrêmement connus. Mais aujourd’hui qu’il a
deux millions, qu’il est décoré, qu’il a une auto, il lui faut une
espèce de château, une villégiature un peu «à l’écart». Une timidité
instinctive devant la grande nature, et surtout la crainte des
contemplations de paysages un peu prolongées, l’ont détourné des vastes
domaines, perdus dans les solitudes rurales. Il a donc établi une sorte
de compromis entre sa sociabilité naturelle et la nécessité d’un
éloignement hautain qui convient à son actuelle situation de fortune. Il
a fait choix d’une villa de belle apparence, investie d’un parc
considérable, mais située non loin d’un petit port de mer--qui,
malheureusement, n’est pas une station très élégante. Cependant le
public, des petits fonctionnaires, des commerçants provinciaux, restera
sans doute impressionné par le passage d’un châtelain dans une voiture
de grande marque.
* * * * *
Les Panasseur ont pour compagnons de villégiature leurs amis Rodron. La
maison comprend, en outre, deux tout petits enfants aux Rodron et les
deux demoiselles Panasseur (ce dénombrement n’a, d’ailleurs, aucune
utilité pour la suite du récit). Les Panasseur, leurs filles et M. et
Mme Rodron essaient consciencieusement de mener: «la vie de château».
Les deux premiers soirs, les messieurs crurent devoir dîner en smoking.
Tous firent tous leurs efforts pour veiller le plus tard possible. Faute
des éléments nécessaires pour organiser une partie, ils passèrent la
soirée, dans une noble résignation, à attendre, étape par étape, les
sonneries de la pendule.
Le troisième jour, l’un des messieurs feignit d’être en retard pour
s’habiller, et demanda la permission de se mettre à table en veston. Ce
à quoi l’autre répondit avec empressement: «Alors, pour ne pas vous
gêner, j’en ferai autant.»
Le quatrième jour, après le dîner, M. Rodron rassembla son courage et
s’écria: «Si on allait au théâtre du Casino!»
* * * * *
Bien entendu, il n’était pas question d’aller là comme au théâtre. Il
fallait prendre cette proposition pour ce qu’elle était: une audacieuse
idée de bamboche et de fête... La pièce représentée, les Panasseur
l’avaient vue à Paris, vous pensez. Mais il serait piquant de voir
l’interprétation. «Ça va être joli!» dit Mme Panasseur.
Ils allaient là comme des archiducs en gaieté. Ils se mirent en route à
pied, oui, à pied: ils étaient en plein dans la folie! M. Rodron avait
été jusqu’à proposer de prendre le tramway, mais on avait jugé tout de
même que cela dépassait les bornes.
Chemin faisant, ils se demandaient ce que devaient toucher, par jour,
les acteurs de ce tout petit casino... Cinq francs peut-être... M.
Panasseur souhaita que ce ne fût que trois francs. Il avait cette idée,
d’ailleurs assez juste, que les acteurs payés cher devaient être bons.
Mais il était forcé d’admettre, conformément à ses idées de commerçant
en articles de luxe--qu’inversement les acteurs payés trop bon marché
devaient être mauvais.
Dès l’entrée du théâtre, le prix des places les amusa au delà de toute
expression. Pour douze francs, on leur donna toute une avant-scène! «Ça
ne vaut pas la peine de s’en priver», dit judicieusement M. Rodron.
* * * * *
Au théâtre, M. Panasseur, installé dans sa loge, éprouva une certaine
gêne en se disant qu’il se commettait dans une salle indigne de lui et
qu’il donnait une consécration à une manifestation dramatique de bas
étage.
Il regarda le public. C’était un bon public en casquettes de plage. On
voyait beaucoup de ces chemises de flanelle à cordelière, si chères aux
traditionalistes français.
Le rideau se leva sur un petit décor d’intérieur fort convenable où ne
put encore s’exercer la moquerie des châtelains...
La pièce commença. Les mots portaient. Le public rendait bien. Quand le
jeune premier comique fit son entrée, il fut salué d’un murmure
sympathique. On l’aimait; on riait avec bonheur à tous ses gestes.
M. Panasseur et ses amis se sentaient en minorité très infime pour
critiquer, même au dedans d’eux-mêmes. D’ailleurs, ils subissaient
facilement et volontiers l’influence des majorités.