--Je viendrai après-demain matin, dit Thoneau.
--Attendez... Non... Après-demain, j’ai quelque chose... Qu’est-ce que
j’ai donc, après-demain?... J’ai quelque chose... Venez plutôt
mercredi... ou jeudi. C’est cela, venez vendredi. Vous n’êtes pas
superstitieux?
Il était superstitieux. Mais il préférait venir le vendredi qu’un jour
plus tard.
--Je viendrai, dit-il, vendredi matin.
--Non, vendredi soir... Le matin nous serions dérangés.
Je savais très bien que je n’y échapperais pas. Mais je voulais obtenir
tous les sursis. Le vendredi matin, j’écrirais un petit bleu, pour dire
que je n’étais pas bien portant, et pour gagner deux ou trois jours.
Il se trouva que le vendredi matin, j’avais un très fort mal de dents.
Comme je souffrais véritablement, je n’écrivis pas à Thoneau que j’étais
souffrant. Il aurait cru à un mensonge. Il valait bien mieux le laisser
venir, pour qu’il pût constater que j’étais vraiment malade. Alors, je
dirais: «Vous voyez, je suis absolument hors d’état de vous écouter...»
Tout se passa d’abord comme je l’avais espéré. Thoneau, armé de son
manuscrit, se présenta vers six heures du soir. Il me vit installé sur
un fauteuil, affligé d’une fluxion indéniable, avec un rempart d’ouate
autour de mes oreilles et de mon visage asymétrique.
--Mon vieux, je suis navré. Je vous ai laissé venir, parce que je
pensais que ça irait mieux! Mais ça reprend terriblement depuis une
demi-heure.
--Pourtant, ça enfle, dit Thoneau, vous devriez ressentir un certain
soulagement.
--En effet... Mais, j’ai un autre abcès de l’autre côté... Je suis
désolé de vous avoir fait venir pour rien...
--Mais je suis content d’être venu vous voir. Je suis ennuyé seulement
que vous soyez souffrant...
--Alors, à quel jour voulez-vous que nous remettions cette lecture?
Mardi ou mercredi?
--Ce sera comme vous voudrez, cher ami!
Je ressentis à ce moment un tel soulagement que je quittai imprudemment
le ton languissant que j’avais adopté. Thoneau ne manqua pas de s’en
apercevoir.
--Ce qui m’ennuie de ne pouvoir vous lire la pièce aujourd’hui, c’est
que j’ai pris jour demain avec Antoine, et je ne serais pas fâché
d’avoir votre avis avant... Comme vous paraissez un peu mieux
maintenant...
--Mon vieux, je suis mieux... Mais ça me prend par secousses brusques.
Vous commenceriez votre lecture, et vous seriez obligé de l’interrompre
au milieu...
--Essayons toujours, dit Thoneau.
--Je serai un très mauvais public, aujourd’hui!
--Mais non, mais non! dit Thoneau.
Il avait déjà débarrassé une petite table et déficelait rapidement son
manuscrit.
--Je commence.
--Allez-y!
La lecture commença. C’était, je le vis plus tard à la représentation,
une très jolie pièce. Pour le moment, j’entendais parler confusément une
baronne nommée Mathilde, un nommé Gaston, et une femme de chambre... A
force de tâcher d’avoir mal aux dents, j’avais mal aux dents, en effet,
mais pas assez pour être en état de gémir avec une conviction
suffisante. De temps en temps, je jetais un coup d’œil sur le manuscrit.
Il était écrit sur de grandes pages, de l’écriture de l’auteur.
Manuscrit assez épais, ma foi? C’était un fort acte. Les feuilles
étaient numérotées. Dans un mouvement qu’il fit pour approcher le cahier
de la lumière, les pages s’écartèrent et il me sembla que le chiffre 34
était écrit sur la dernière. Nous n’étions qu’à la page 6. La page 7
dura longtemps. La moitié de la page 8 était barrée, et j’avais déjà
enregistré ce petit bénéfice d’une demi-page, quand je vis que la page
suivante se numérotait effrontément 8 _bis_...
Alors, quoi? nous ne savions plus où nous allions! Il y avait des _bis_
maintenant! Et peut-être, qui sait? des _ter_ et des _quater_!
Heureusement que je voyais toujours pas mal de lignes rayées, des
longueurs évidentes, des développements psychologiques qu’il s’était
décidé à supprimer...
--Ça vous plaît-il? demanda tout à coup Thoneau...
--Mais oui, beaucoup.
--C’est que vous gardez un tel silence, que je suis un peu désorienté.
Je vous avoue que j’attendais quelques marques d’approbation...
Je le rassurai, par civilité, par bonté même:
--Ça me plaît énormément. Je trouve cela amusant, plein de jolis
détails... Si je ne manifeste pas, c’est la faute à ce sacré mal de
dents.
--J’étais un peu inquiet, dit Thoneau.
Je le rassurai encore.
Je le rassurai même trop.
Car l’instant d’après, je vis avec terreur qu’il me lisait même les
coupures!