Mon ami Thoneau est un écrivain charmant, un observateur délicat, un
auteur dramatique plein d’esprit, de grâce et de vérité. Personne ne
connaît mieux que moi son talent, car il me lit toutes ses pièces, et
chacune d’elles plutôt deux fois qu’une.
Je n’aime pas qu’on me lise des pièces.
Au lycée, j’étais un des élèves les moins attentifs de la classe.
J’écoutais deux minutes les explications du professeur, puis je me
lançais sur une autre route. Maintenant, quand on me lit des pièces,
fussent-elles des chefs-d’œuvre,--j’ai déjà eu l’honneur d’entendre des
chefs-d’œuvre,--j’ai toutes les peines du monde à ne pas lâcher le
lecteur. Je me cramponne à lui comme un petit enfant aux jupes de sa
mère. Mais la foule nous sépare! Bientôt, nous sommes très loin l’un de
l’autre. Et de nouveau, brusquement, je l’aperçois devant moi, qui lit
avec passion, avec fougue, et j’ai un moment d’effarement, comme
lorsqu’on se réveille le matin, dans une chambre d’hôtel, et qu’on se
dit: «Où suis-je donc?»
Mon ami Thoneau sait tout cela. Mais on dirait qu’il n’en a cure. Il
aime, lui, lire ses pièces. Avant le succès de la première, avant le
succès de la lecture aux artistes, avant l’heureux résultat de la
lecture aux directeurs, il faut qu’il se paye des petits triomphes
séparés en lisant son œuvre à chacun de ses amis. J’aime mieux,
d’ailleurs, entendre ou faire semblant d’entendre une pièce en
tête-à-tête avec l’auteur. Car la présence d’un tiers suffit pour faire
naître en moi l’impérieuse, la tyrannique, la torturante envie de rire
(qui, bien entendu, ne vient jamais nous tourmenter à l’audition des
pièces comiques).
Thoneau m’avait dit: «J’ai terminé un acte nouveau. Quand désirez-vous
l’entendre?»
Quand je _désirais_ l’entendre?