«ILS» NE SONT PAS COMMODES!
Mais enfin, dis-je à ce vieil auteur dramatique en disponibilité, vous
ne prétendrez pas que c’est seulement l’amour du bridge qui vous a ainsi
distrait du théâtre! N’y a-t-il pas encore autre chose?
--Il y a, me répondit-il, autre chose. Le métier, charmant jadis, est
devenu impossible. Jadis, on s’amusait en amusant les autres. Une
comédie n’était pas destinée à révolutionner le monde. Les bons auteurs
de 1840 faisaient jouer une grande pièce tous les deux mois et une
petite tous les quinze jours. Maintenant, chaque première, au moins dans
la vie de l’auteur, est un événement. Il est cité à tel jour devant le
public, comme devant un tribunal. Et quel tribunal! Beaucoup trop
nombreux... J’ai renoncé à la profession parce que j’avais trop de
juges--et que je n’aimais pas leur façon de juger!...
«Le tribunal se réunit après chaque acte et prononce son verdict. Une
pièce en quatre actes, c’est quatre procès à gagner.
«Jadis, au temps de la pièce en deux actes, le premier acte était un
acte d’exposition, patiemment supporté. Le deuxième était tout en
péripéties, avec un dénouement rapide. Maintenant la pièce en deux actes
qui ne tient pas l’affiche à elle toute seule est d’un placement
difficile. Alors, on fait des vaudevilles en trois actes.
«Ces dernières années, le deuxième acte était le plus important, non pas
en vertu d’une règle aristotélique, mais tout simplement parce qu’il
précédait le dernier entr’acte.
«Si le verdict qui suivait la dernière délibération des couloirs était
favorable, l’acte de la fin, pas trop long, avait des chances de passer,
puisqu’on s’en allait chacun de son côté, sans avoir beaucoup de temps
pour échanger des impressions. Mais, depuis quelque temps, je ne sais
pas ce qu’ils ont: ils veulent un bon troisième acte, et il faut le leur
donner. Car autrement, ils s’en iraient répétant: «La pièce de X..., les
deux premiers actes vont bien, le «trois» est quelconque!» Et ce serait
du plus fâcheux effet.
«Les hommes n’aiment pas toujours à être jugés, mais ils adorent juger,
et donner des jugements détaillés et motivés. Ils ne se contentent pas
de dire: Je me suis plu à cette pièce. Ils voudront savoir et dire
pourquoi. Et l’important pour eux est d’avoir le plus vite possible un
jugement à émettre. Moi qui suis un vieux routier, je suis étonné de
voir, à chaque répétition générale, avec quelle rapidité mes
co-spectateurs et co-spectatrices savent à quoi s’en tenir. Je sors de
la salle, au premier baisser de rideau, en me demandant encore ce qu’il
adviendra de la pièce. Et je me trouve dans les couloirs, en face de
tout jeunes gens et de jeunes dames qui ont déjà leur opinion faite. Je
suis très intimidé, et ce n’est qu’à la réflexion que je me dis qu’il
suffit parfois d’avoir la vue un peu courte pour émettre des avis
péremptoires, «pour cette raison que l’on est plus certain de ce qu’on
voit, lorsqu’on ne perçoit à la fois que fort peu de choses».
«Il est évident, cependant, que la sélection qui préside au choix de
notre tribunal fournit des garanties absolues de sa compétence. Du fait
qu’une jeune femme a été regardée avec sympathie par un secrétaire de
théâtre, qui la favorise d’un _service_ excellent, il s’ensuit
certainement que cette jolie personne a, désormais, qualité pour
évaluer, mieux que qui que ce soit, les progrès de la dramaturgie
française.
* * * * *
«Mais ce ne sont pas les aptitudes individuelles de ce public qu’il
s’agit de considérer. Il faut le regarder dans son ensemble et lui
reprocher un grave défaut: c’est qu’il est composé de gens _qui vont
trop souvent au théâtre_. Ils apportent dans une salle des exigences
anormales, quasi-monstrueuses.
«La plus funeste, c’est qu’ils demandent aux auteurs un dénouement.
C’est un lieu commun que de plaisanter les dénouements de Molière qui,
pour finir sa pièce, révérence parler, ne se foulait pas!
«Jadis, les pièces sombres se terminaient par le lacet ou le poignard,
et les pièces gaies par le mariage. L’hyménée, d’une part, la mort, de
l’autre, étaient les deux ports où, le voyage fini, on rentrait, pour
s’en débarrasser, les héros de la comédie ou de la tragédie. Maintenant,
le public ne veut plus de ces fins faciles et traditionnelles. Il
réclame, pour chaque pièce, un dénouement logique, qui, souvent,
n’existe pas. Et quand je dis qu’il n’existe pas, je ne veux pas dire
seulement qu’il n’est pas réalisé, mais bien qu’il n’existe pas, même
virtuellement.
«Alors, parce qu’on ne peut dénouer une pièce autrement que par
complaisance, il faut renoncer à la faire. On se prive ainsi de beaucoup
de sujets possibles. Les spectateurs ne veulent pas, désormais, qu’on
plaque un dénouement cliché. Ils ne veulent pas, non plus, qu’on les
laisse le bec en l’air, en baissant le rideau inopinément, comme il
était de mode à une époque, au temps facile des «tranches de vie».
«Ils ont peut-être raison. Mais si cette sévérité raisonnable avait déjà
sévi il y a deux cent cinquante ans, beaucoup de chefs-d’œuvre comiques,
étouffés, dès leur apparition, par l’ogre Public, ne seraient pas
arrivés jusqu’à nous.
«Quelle sale générale, par exemple, que celle du _Malade imaginaire_! Ce
premier acte merveilleux eût fait un tort énorme à tout le reste. Après
le deux, on se serait abordé dans les couloirs avec des hochements de
tête: «Quel dommage!... C’était si bien parti!... Ça traîne, ça
traîne... Oh! moi, je pensais, après le un: il ne se soutiendra pas.»
«C’est vrai que Molière ne se soutenait pas toujours. Son génie
l’emportait dès les premières scènes, et à toute allure. On sentait sa
joie d’écrire et de créer de la vie. Mais, pour des hommes pareils, il y
a un instant critique: c’est quand l’animal fougueux commence à baisser
de pied, et qu’il faut le stimuler, employer les aides, qui sont la
raison, l’intelligence, et toutes sortes de qualités que Molière
possédait à un degré très haut, mais qui n’étaient plus les qualités de
Molière même.
«C’est un phénomène assez fréquent que de voir un homme de théâtre très
adroit, mais quelconque, habiter dans le même esprit qu’un poète
véritable, personnel et exceptionnel. Ils se font un grand tort
réciproque. L’artisan, quand il est seul à travailler, apparaît un peu
misérable, à la clarté trop proche du génie qui l’avoisine. Et le poète
entrave l’artisan... Si Victor Hugo avait eu moins de génie, il aurait
eu autant d’habileté qu’Eugène Scribe.
«A notre époque, on ferait moins de crédit qu’au temps de Molière aux
hommes de génie. On parlerait trop de l’auteur du _Misanthrope_, on
l’admirerait trop continuellement, on le jugerait sans relâche. On
serait tout le temps à surveiller son niveau au-dessus de l’étiage.
Après sa générale fâcheuse, _Le Malade_, de nos jours, eût fait six
représentations. Le bruit se serait répandu dans la ville que le premier
acte était étincelant. Rien ne dégoûte autant le spectateur payant qui,
pour ses dix francs, ne veut pas un seul acte défectueux ou inférieur.
Le client de faveur aurait boudé et distribué ses places à de tout
petits fournisseurs. Et Molière eût été contraint de monter en toute
diligence une reprise, peu fructueuse parce que trop hâtive, d’une pièce
mieux équilibrée, telle que son _Médecin malgré lui_--ou _Les Dominos
roses_.