NOUS AUTRES HOMMES

Non, me dit Gédéon, je n’aime pas voir au théâtre, parce que je l’ai

trop vu, je n’aime pas voir arriver au dernier acte l’homme qui arrange

tout, celui qui persuadera à la jeune femme (ou au jeune homme) qu’elle

ou il doit pardonner. Je sais trop bien qu’après une certaine résistance

dont je prévois la durée, le dit arrangeur finira par obtenir un

acquiescement, et qu’il dira à la jeune femme: «Allons, je vais le

chercher?... Il est en bas dans la voiture.» Il est toujours en bas,

dans la voiture, car il faut qu’on l’amène tout de suite, parce qu’à

cette heure tardive le public n’a pas le temps d’attendre...

... Et je déteste l’arrivée du monsieur de la voiture, qui se tient

quelques instants au fond de la scène, garde d’abord le silence, et dit

ensuite d’une voix faible: «Emmeline, nous sommes de pauvres êtres. Nous

n’étions méchants ni l’un ni l’autre, et nous nous sommes fait du

mal...»

... Et les gens qui tombent dans les bras l’un de l’autre!... C’est une

vision que je ne peux pas supporter... Quand je sens qu’ils vont tomber,

y aller de leur étreinte, je ferme les yeux, comme d’autres personnes se

bouchent les oreilles, au moment où l’on va tirer des coups de fusil.

... D’abord l’embrassade, réglée avec soin, se fait trop bien. Chacun

des embrasseurs lève son bras droit et baisse son bras gauche, de façon

que l’étreinte, à la réplique, s’accomplisse sans encombre, et sans les

divers petits accrocs ridicules et touchants qui se produisent dans la

vie en pareille circonstance. Dans la vie, les fronts se cognent, les

nez se rencontrent, et l’on garde souvent le remords d’avoir un peu

mouillé la joue de son partenaire.

... Jadis,--heureusement ça ne se fait plus--dans les rencontres de

frères qui se retrouvent, le frère aîné, après avoir étreint son cadet,

descendait lentement ses paumes le long des bras du cadet en question,

lui prenait les mains, en répétant: «Hein, c’est bien toi... Fidèle

compagnon, etc...»

... Au cours de ses amusantes notations des conventions du théâtre, je

ne crois pas que Jérôme K. Jérôme ait signalé la façon trop harmonieuse

dont s’opèrent sur la scène ces émouvantes réconciliations.

* * * * *

--Mais tout cela n’est rien, continua Gédéon avec véhémence. Je me

ferais encore aux embrassades et aux accolades. Car, après tout, pour le

spectateur, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais ce que je ne

puis supporter, ce sont les longues scènes de revendications entre un

monsieur et une dame.

Car ce monsieur et cette dame-là sont rarement un homme et une femme qui

parlent de leurs petites affaires. L’auteur, d’ordinaire, sent le besoin

d’élever le débat. Alors, au lieu de dire, simplement, par exemple: «Je

suis confiant», le monsieur n’hésite pas à proclamer: «Nous autres

hommes, nous sommes confiants», et la dame, comme de juste, ne parle

jamais d’elle-même autrement qu’au pluriel, en disant: «Nous autres

femmes.»

... De quel droit ce monsieur et cette dame engagent-ils l’humanité tout

entière dans leurs discussions de ménage?

... Je dois dire avec une certaine satisfaction que la fameuse scène de

revendications mutuelles commence à être un peu usée. Le public aime

bien revoir au théâtre ce qu’il connaît déjà, mais pas ce qu’il connaît

trop... C’est au dramaturge adroit à choisir, entre les poncifs, ceux

qui sont encore à point. On pouvait presque dire que c’est la principale

qualité de l’auteur à succès que ce tact spécial pour mettre la main sur

ce qui n’est pas trop nouveau, sans être encore défraîchi.

... Ne crois pas que je sois un ennemi de la fameuse «scène à faire». Je

proteste seulement contre la façon dont on la fait. Mais il est

absolument nécessaire qu’elle arrive au moment où on l’attend. La scène

à faire, c’est le match de boxe sensationnel. Et tout ce qui la précède

c’est de la réclame habile pour faire «mousser» les matcheurs. On les

présente avantageusement pendant les premiers actes, on les excite l’un

contre l’autre afin de faire prévoir un beau combat. Seulement, une fois

le moment venu, il s’agit que le combat soit beau, c’est-à-dire que le

dramaturge soit un homme à poigne. Il faut que les deux combattants se

présentent en bonne forme, et qu’aucun d’eux ne déclare forfait.

Autrement c’est la déception. Nous avons bien des auteurs dramatiques

capables d’accomplir la première partie de la besogne, la présentation

des lutteurs. Mais, très souvent, le combat est un «lapin».

... Je causais un jour avec un auteur comique de très grand talent, dont

les ouvrages se sont joués trois, quatre et cinq cents fois de suite, et

qui est sans doute l’homme de théâtre le plus fort que nous ayons. Il me

disait: «Quand je fais une pièce, je cherche, parmi mes personnages,

quels sont ceux qui ne doivent pas se rencontrer. Et ce sont ceux-là que

je mets, aussitôt que possible, en présence.»

... C’est une admirable formule, surtout quand on est capable, comme

l’auteur en question, de faire proférer aux personnages ainsi amenés

«sur le ring», des mots de situation, qui ne soient pas des mots de

tradition, ni l’écœurant chiqué des «nous autres hommes...» et des «nous

autres femmes».

Auteurs, acteurs, spectateurs · 第 10 / 103 题