CHAPITRE XCIV.

_Discrétion de Trim._

Mon oncle Tobie et le caporal avoient poussé leurs opérations; chacun de

leur côté, pendant presque toute la campagne, avec aussi peu de

communication entre eux, et avec une parfaite ignorance de leurs marches

respectives, que s'ils eussent été séparés par la _Meuse_ ou la

_Sambre_.

Mon oncle Tobie se présentoit tous les jours chez Mistriss Wadman,

tantôt avec son habit rouge et argent, tantôt avec son habit bleu et or;

et dans cet équipage il soutenoit des attaques sans fin de la part de la

veuve, sans s'appercevoir seulement que ce fussent des attaques; ainsi

il n'avoit rien à communiquer.

Mais Trim avoit pris la place d'assaut; ce qui lui donnoit un avantage

infini, et il auroit eu beaucoup à dire; mais la nature de ses

avantages, et la manière dont il les avoit remportés, demandoient un

historien plus précis que Trim n'auroit osé l'être.--Et quelque épris

qu'il fût de la gloire, il auroit mieux aimé rester toute sa vie la tête

nue et dépouillée de lauriers, que de blesser un seul moment la modestie

de son maître.--

O le meilleur et le plus honnête des serviteurs! mais je crois l'avoir

déjà apostrophé.--Il ne me reste plus que ton apothéose à faire, et je

la ferois à l'instant même, si je ne craignois de faire souffrir ta

modestie.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 128 / 134 题