_Prestige du démon._
Nous vivons dans un monde où tout est énigme et mystère; ainsi, nous y
sommes accoutumés. Autrement, il sembleroit étrange que la nature, qui
fait chaque chose si conforme à sa destination,--qui ne se trompe jamais
ou presque jamais, à moins qu'elle n'ait le projet de s'amuser,--qui
dispose si bien les formes et les propriétés de la matière qu'elle
emploie, soit qu'elle en veuille faire une charrue, un vilebrequin ou
une perruque;--qui modèle chaque créature, fût-ce un oison, de manière
qu'il ne lui manque rien;--il sembleroit étrange, dis-je, que cette
nature, si habile en toute autre chose, ne fît que des balourdises quand
il s'agit d'une affaire aussi simple que celle d'assortir un homme et
une femme.
Cela viendroit-il du choix de l'argile, qui se gâte souvent au feu? d'où
il résulte qu'un homme a trop d'un côté ce qui lui manque de l'autre, et
pèche par trop ou par trop peu de chaleur.--Cette grande ouvrière
donneroit-elle trop peu d'attention à ces petits détails platoniques de
la moitié de l'espèce pour laquelle elle a fabriqué l'autre?--Peut-être
aussi que souvent elle ne sait pas quelle espèce de mari on lui demande.
Mais laissons ces hypothèses; nous en raisonnerons après souper.--
Il suffit que l'observation en elle-même, et les raisonnemens auxquels
elle donne lieu, loin de rien expliquer, ne servent qu'à tout
embrouiller.
En effet, à considérer attentivement mon oncle Tobie, y avoit-il jamais
eu quelqu'un mieux taillé pour le mariage? La nature l'avoit pétri de
son argile la plus pure et la plus douce;--elle avoit rempli ses
vaisseaux de lait;--elle avoit animé ses poumons du souffle le plus
épuré;--tout en lui étoit bon, humain, généreux.--La vérité et la
confiance habitoient dans son cœur, dont toutes les avenues étoient une
communication toujours ouverte, toujours active des services les plus
obligeans, des bienfaits les plus tendres.--Enfin la nature, en le
comblant de ses dons, n'avoit point oublié pour quelles fins le mariage
étoit institué.--En conséquence...
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