CHAPITRE XLV.

_Attaques de la veuve Wadman._

Et pour s'assurer des deux systèmes, mistriss Wadman se promit de

n'allumer mon oncle Tobie ni par en haut ni par en bas, mais de le

brûler, s'il étoit possible, par les deux bouts à-la-fois, comme la

chandelle du prodigue.

Or, mistriss Wadman, aidée de Brigitte, auroit pu bouleverser pendant

sept ans entiers, tous les magasins et arsenaux, depuis celui de Venise

jusqu'à la tour de Londres.--Elle auroit pu choisir dans tout l'attirail

de guerre et dans tous les ustensiles militaires destinés, soit à

l'infanterie, soit à la cavalerie,--sans y trouver blinde ni mantelet

aussi propre à servir son dessein, que l'expédient que le hasard, joint

à l'invention de mon oncle Tobie, avoit placé sous sa main.--

Je ne crois pas vous l'avoir dit;--mais je ne voudrois pas en répondre;

il se pourroit que si... Quoi qu'il en soit, c'est une des choses qu'il

vaut mieux recommencer que de s'amuser à disputer contre. Il y a

beaucoup de choses de ce genre.--Vous saurez donc que quelque ville ou

forteresse que le caporal eût à exécuter pendant le cours des campagnes

de mon oncle Tobie, mon oncle Tobie commençoit par en mettre le plan en

dedans de la guérite à main gauche; là ce plan s'attachoit par en haut

avec deux ou trois épingles, et restoit flottant par en bas, pour donner

la facilité de le rapprocher des yeux quand il étoit nécessaire. Si bien

que dès que l'attaque fut résolue de la part de mistriss Wadman, les

moyens en furent trouvés.

En effet, une fois avancée jusqu'à la porte de la guérite, mistriss

Wadman, en étendant la main droite et glissant le pied gauche par le

même mouvement, n'avoit qu'à saisir la carte ou le plan, et l'avancer

vers elle en allongeant le cou, comme pour aller à sa rencontre;--mon

oncle Tobie prenoit feu sur-le-champ;--sa passion favorite se

réveilloit;--il se hâtoit de prendre l'autre coin de la carte avec sa

main gauche, et du bout de sa pipe qu'il tenoit dans sa main droite, il

entamoit une démonstration.

Si-tôt que l'attaque en étoit à ce point, mistriss Wadman, en général

habile, et par une seconde manœuvre, dont tout le monde sentira les

raisons, faisoit tomber la pipe des mains de mon oncle Tobie tout le

plutôt possible.--Elle se servoit pour cela de plusieurs prétextes, dont

le plus commun étoit le besoin de désigner plus clairement sur la carte

quelque redoute ou quelque parapet.--Mais, soit d'une manière, soit

d'une autre, il n'étoit pas possible à mon pauvre oncle Tobie de

parcourir plus de dix toises avec sa pipe.--

Mon oncle Tobie étoit alors obligé de faire usage de son premier

doigt.--

Et voyez la différence qui en résultoit pour l'attaque! en promenant son

doigt sur la carte (comme dans le premier cas) vis-à-vis le bout de la

pipe de mon oncle Tobie, la veuve Wadman auroit parcouru toutes les

lignes de Dan à Bershabée (si les lignes de mon oncle Tobie se fussent

prolongées si loin) sans produire aucun effet. Le bout de la pipe

n'ayant ni artère, ni chaleur vitale, n'étoit susceptible d'aucune

sensation, et ne pouvoit ni communiquer la chaleur par attouchement, ni

la recevoir par sympathie. Tout se passoit en fumée.--

Mais avec le doigt de mon oncle Tobie, tout changeoit de face. La veuve,

en le suivant de près avec le sien à travers tous les petits détours et

les zigzags des ouvrages,--le touchant de temps en temps par

côté,--passant quelquefois sur l'ongle,--et quelquefois s'y

accrochant,--le rencontrant tantôt à droite, tantôt à gauche;--enfin, le

harcelant sans cesse, la veuve ne pouvoit manquer d'exciter au moins un

certain je ne sais quoi.

Ces escarmouches, quoique légères et encore assez distantes du corps de

la place, ne laissoient pas que d'y conduire. Si au milieu de ces

escarmouches la carte se détachoit et venoit à glisser le long de la

guérite, mon oncle Tobie, simple comme la colombe, posoit aussitôt sa

main dessus et à plat, pour contenir la carte, en continuant son

explication; et mistriss Wadman, par une manœuvre aussi prompte que la

pensée, plaçoit sa main tout à côté de celle de mon oncle Tobie. Par ce

moyen, elle établissoit une communication suffisante pour laisser passer

et repasser toute sensation connue de toute personne un peu versée dans

la partie élémentaire et pratique de la galanterie.

Alors elle recommençoit à promener son doigt à côté de celui de mon

oncle Tobie; le jeu de ce premier doigt amenoit celui du pouce;--et

sitôt que le pouce étoit engagé, toute la main s'en mêloit bientôt.--La

tienne, cher oncle Tobie, ne pouvoit rester en place. Mistriss Wadman,

par les efforts les mieux ménagés, par les pressions les plus

équivoques, par les sensations les plus légères qu'une main puisse

employer pour en déranger une autre, essayoit sans cesse de déplacer

celle de mon oncle Tobie, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu.

Pendant tout ce manège, la jambe de la veuve glissée au fond de la

guérite, appuyoit contre le mollet de mon oncle Tobie; et la veuve ne

négligeoit rien pour empêcher mon oncle Tobie d'attribuer cette pression

à toute autre cause. Voilà la chandelle allumée par les deux

bouts;--voilà mon oncle Tobie attaqué et poussé vigoureusement dans ses

deux aîles;--est-il surprenant que son centre fût à chaque instant mis

en désordre?

«C'est le diable qui s'en mêle, disoit mon oncle Tobie.»

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 70 / 134 题