_Attaques de la veuve Wadman._
Et pour s'assurer des deux systèmes, mistriss Wadman se promit de
n'allumer mon oncle Tobie ni par en haut ni par en bas, mais de le
brûler, s'il étoit possible, par les deux bouts à-la-fois, comme la
chandelle du prodigue.
Or, mistriss Wadman, aidée de Brigitte, auroit pu bouleverser pendant
sept ans entiers, tous les magasins et arsenaux, depuis celui de Venise
jusqu'à la tour de Londres.--Elle auroit pu choisir dans tout l'attirail
de guerre et dans tous les ustensiles militaires destinés, soit à
l'infanterie, soit à la cavalerie,--sans y trouver blinde ni mantelet
aussi propre à servir son dessein, que l'expédient que le hasard, joint
à l'invention de mon oncle Tobie, avoit placé sous sa main.--
Je ne crois pas vous l'avoir dit;--mais je ne voudrois pas en répondre;
il se pourroit que si... Quoi qu'il en soit, c'est une des choses qu'il
vaut mieux recommencer que de s'amuser à disputer contre. Il y a
beaucoup de choses de ce genre.--Vous saurez donc que quelque ville ou
forteresse que le caporal eût à exécuter pendant le cours des campagnes
de mon oncle Tobie, mon oncle Tobie commençoit par en mettre le plan en
dedans de la guérite à main gauche; là ce plan s'attachoit par en haut
avec deux ou trois épingles, et restoit flottant par en bas, pour donner
la facilité de le rapprocher des yeux quand il étoit nécessaire. Si bien
que dès que l'attaque fut résolue de la part de mistriss Wadman, les
moyens en furent trouvés.
En effet, une fois avancée jusqu'à la porte de la guérite, mistriss
Wadman, en étendant la main droite et glissant le pied gauche par le
même mouvement, n'avoit qu'à saisir la carte ou le plan, et l'avancer
vers elle en allongeant le cou, comme pour aller à sa rencontre;--mon
oncle Tobie prenoit feu sur-le-champ;--sa passion favorite se
réveilloit;--il se hâtoit de prendre l'autre coin de la carte avec sa
main gauche, et du bout de sa pipe qu'il tenoit dans sa main droite, il
entamoit une démonstration.
Si-tôt que l'attaque en étoit à ce point, mistriss Wadman, en général
habile, et par une seconde manœuvre, dont tout le monde sentira les
raisons, faisoit tomber la pipe des mains de mon oncle Tobie tout le
plutôt possible.--Elle se servoit pour cela de plusieurs prétextes, dont
le plus commun étoit le besoin de désigner plus clairement sur la carte
quelque redoute ou quelque parapet.--Mais, soit d'une manière, soit
d'une autre, il n'étoit pas possible à mon pauvre oncle Tobie de
parcourir plus de dix toises avec sa pipe.--
Mon oncle Tobie étoit alors obligé de faire usage de son premier
doigt.--
Et voyez la différence qui en résultoit pour l'attaque! en promenant son
doigt sur la carte (comme dans le premier cas) vis-à-vis le bout de la
pipe de mon oncle Tobie, la veuve Wadman auroit parcouru toutes les
lignes de Dan à Bershabée (si les lignes de mon oncle Tobie se fussent
prolongées si loin) sans produire aucun effet. Le bout de la pipe
n'ayant ni artère, ni chaleur vitale, n'étoit susceptible d'aucune
sensation, et ne pouvoit ni communiquer la chaleur par attouchement, ni
la recevoir par sympathie. Tout se passoit en fumée.--
Mais avec le doigt de mon oncle Tobie, tout changeoit de face. La veuve,
en le suivant de près avec le sien à travers tous les petits détours et
les zigzags des ouvrages,--le touchant de temps en temps par
côté,--passant quelquefois sur l'ongle,--et quelquefois s'y
accrochant,--le rencontrant tantôt à droite, tantôt à gauche;--enfin, le
harcelant sans cesse, la veuve ne pouvoit manquer d'exciter au moins un
certain je ne sais quoi.
Ces escarmouches, quoique légères et encore assez distantes du corps de
la place, ne laissoient pas que d'y conduire. Si au milieu de ces
escarmouches la carte se détachoit et venoit à glisser le long de la
guérite, mon oncle Tobie, simple comme la colombe, posoit aussitôt sa
main dessus et à plat, pour contenir la carte, en continuant son
explication; et mistriss Wadman, par une manœuvre aussi prompte que la
pensée, plaçoit sa main tout à côté de celle de mon oncle Tobie. Par ce
moyen, elle établissoit une communication suffisante pour laisser passer
et repasser toute sensation connue de toute personne un peu versée dans
la partie élémentaire et pratique de la galanterie.
Alors elle recommençoit à promener son doigt à côté de celui de mon
oncle Tobie; le jeu de ce premier doigt amenoit celui du pouce;--et
sitôt que le pouce étoit engagé, toute la main s'en mêloit bientôt.--La
tienne, cher oncle Tobie, ne pouvoit rester en place. Mistriss Wadman,
par les efforts les mieux ménagés, par les pressions les plus
équivoques, par les sensations les plus légères qu'une main puisse
employer pour en déranger une autre, essayoit sans cesse de déplacer
celle de mon oncle Tobie, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu.
Pendant tout ce manège, la jambe de la veuve glissée au fond de la
guérite, appuyoit contre le mollet de mon oncle Tobie; et la veuve ne
négligeoit rien pour empêcher mon oncle Tobie d'attribuer cette pression
à toute autre cause. Voilà la chandelle allumée par les deux
bouts;--voilà mon oncle Tobie attaqué et poussé vigoureusement dans ses
deux aîles;--est-il surprenant que son centre fût à chaque instant mis
en désordre?
«C'est le diable qui s'en mêle, disoit mon oncle Tobie.»