CHAPITRE XXXVIII.

_Adieu l'étiquette._

--Je ne parle pas à l'égard de leur grosseur, ni de leur finesse, ni de

la forme de leurs goussets; mais je vous prie, madame,--vos chemises de

nuit ne diffèrent-elles pas de vos chemises de jour en cette

particularité, aussi-bien qu'en plusieurs autres;--savoir, qu'elles

excèdent tellement les autres en longueur, que lorsque vous les avez

mises, elles tombent presqu'aussi bas au-dessous de vos pieds, qu'il

s'en faut que vos chemises de jour ne descendent jusqu'à vos

pieds.--C'est du moins sur ce modèle que les chemises de nuit de la

veuve Wadman avoient été coupées; d'où je présume que telle étoit la

mode sous les règnes du roi Guillaume et de la reine Anne. Et si elle a

changé (comme en Italie, où on ne porte point de chemise la nuit) tant

pis pour le public.--

--On leur donnoit alors deux aunes et demie de Flandre de longueur.

Ainsi en supposant la taille ordinaire d'une femme à deux verges, il lui

en restoit une demi-aune pour en disposer à sa fantaisie.

Une veuve, qui l'est surtout depuis sept ans, trouve les nuits de

décembre bien longues et bien froides; et il n'est rien dont elle ne

s'avise pour suppléer à la chaleur qui lui manque.--Une petite douceur

en amène une autre; et peu-à-peu, et d'essais en essais, Mistriss Wadman

s'étoit formée l'habitude que voici; l'habitude qui, depuis deux ans,

étoit devenue une règle invariable de son coucher.

Aussitôt que la veuve Wadman étoit au lit, et qu'elle avoit étendu ses

jambes dans toute leur longueur, elle appeloit Brigitte;--et Brigitte,

avec toute la décence convenable, soulevoit la couverture des pieds du

lit, prenoit la demi-aune excédente de laquelle nous avons parlé, la

tiroit doucement avec les deux mains pour lui donner toute l'extension

possible, et la plissoit légérement dans sa longueur;--puis prenant sur

sa manche une grosse épingle, dont elle tournoit la pointe vers

elle,--elle rattachoit tous les plis ensemble à peu de distance de

l'ourlet; après quoi elle retroussoit le tout sous les pieds du lit, et

souhaitoit à sa maîtresse une bonne nuit.--

Tout cela s'observoit régulièrement et avec une méthode constante et

invariable. Seulement Brigitte, en détroussant les pieds du lit pour

s'acquitter de son devoir, ne consultant d'autre thermomètre que la

disposition de son humeur,--elle faisoit sa besogne debout, à genoux, ou

accroupie,--suivant les différens degrés de foi, d'espérance et de

charité, qu'elle se sentoit cette nuit-là pour sa maîtresse.--Ainsi, il

n'y avoit de variété que dans l'attitude de Brigitte. A tout autre

égard, l'étiquette étoit sacrée, et auroit pu le disputer aux étiquettes

les plus rigides de toutes les chambres à coucher de la chrétienté.--

Le premier soir, aussitôt que le caporal eut conduit mon oncle Tobie au

haut de l'escalier, ce qu'il fit vers les dix heures,--Mistriss Wadman

se jeta dans son fauteuil, et croisant son genou droit sur son genou

gauche, ce qui lui faisoit un point d'appui pour son coude, elle pencha

sa joue sur la paume de sa main, et s'appuyant dessus, elle rumina

jusqu'à minuit sur les deux côtés de la question.--

Le second soir elle alla à son bureau; et ayant dit à Brigitte de lui

apporter d'autres chandelles, et de les laisser sur la table, elle tira

son contrat de mariage et le lut deux fois avec grande attention.--

Et le troisième soir, qui étoit le dernier du séjour de mon oncle Tobie,

quand Brigitte aux pieds du lit eut tiré la chemise de nuit, et qu'elle

essaya de la rattacher avec la grosse épingle.--

D'un coup de pied donné des deux talons à-la-fois, mais en même-temps du

coup de pied le plus naturel que l'on pût donner dans sa position, elle

fit sauter l'épingle des doigts de Brigitte.--L'étiquette, qui étoit

attachée à l'épingle, tomba avec elle, et en tombant par terre, fut

brisée en mille atomes.

De tout cela, il étoit clair que la veuve Wadman étoit amoureuse de mon

oncle Tobie.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 59 / 134 题