CHAPITRE XXXIV.

_Sur les buveurs d'eau._

Les phisiologistes anciens et modernes nous ont bien et dûment expliqué

d'où vient que les _tisserands_, les _jardiniers_, les _gladiateurs_, et

ceux dont une jambe s'est desséchée à la suite de quelque mal au

pied,--d'où vient, dis-je, que tous ces gens-là ont toujours quelque

nymphe dont le tendre cœur brûle en secret pour eux.--

Et bien! un _buveur d'eau_, (pourvu qu'il le soit de profession, sans

fraude ni supercherie) est précisément dans la même catégorie. Non qu'au

premier coup-d'œil on y aperçoive aucune conséquence, aucune

logique.--En effet, dire qu'un ruisseau d'eau froide, tombant goutte à

goutte dans mon estomac, allumera une torche en l'honneur de ma Jenny.

Cette proposition ne frappe personne; au contraire, elle semble

diamétralement opposée au cours ordinaire des effets et des causes.--

Mais c'est ce qui montre la foiblesse et l'insuffisance de la raison

humaine.--

«Et vous ne laissez pas, monsieur, de jouir d'une parfaite santé?»--

«La plus parfaite, madame, que l'amitié même puisse me désirer.»--

«Quoi, monsieur! ne buvant rien, absolument rien que de l'eau!»--

--Impétueux fluide! au moment que tu presses contre les écluses du

cerveau, vois comme elles cèdent à ta puissance!--

La _curiosité_ paroît à la nage, faisant signe à ses compagnes de la

suivre! elles plongent au milieu du courant.--

_L'imagination_ s'assied en rêvant sur la rive.--Elle suit le torrent

des yeux, et change les brins de paille et de jonc en mâts de misaine et

de beau-pré.--A peine la métamorphose est-elle faite, que le _desir_,

tenant d'une main sa robe retroussée jusqu'au genou, survient, les voit

et s'en empare.--

O vous, buveurs d'eau! est-ce donc par le secours de cette source

enchanteresse que vous avez tant de fois tourné et retourné le monde à

votre gré?--Foulant aux pieds l'impuissant, écrasant son visage,--et

changeant même quelquefois la forme et l'aspect de la nature!--

«Si j'étois Eugène, disoit Yorick, je voudrois boire plus d'eau.--Et moi

aussi, dit Eugène, si j'étois Yorick.»--

C'est ce qui prouve que tous deux avoient lu leur Longin.

--Quant à moi, je suis résolu à ne lire de ma vie d'autre livre que le

mien.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 55 / 134 题