CHAPITRE XV.

_Lyon._

«Après tout, dis-je, j'en suis bien aise;»--c'étoit au moment où

j'entrois à pied dans la ville de Lyon, suivant à pas lents une

charrette qui portoit pêle-mêle mon bagage et les débris de ma

chaise.--«Oui, continuai-je, je suis charmé qu'elle soit rompue, et j'y

vois un profit tout clair.--Il ne m'en coûtera pas plus de sept francs

pour descendre par eau jusqu'à Avignon, ce qui m'avancera de quarante

lieues: là, dis-je, en continuant mon calcul économique, il me sera

facile de louer deux mules, ou même deux ânes si je l'aime mieux,

(d'autant que je ne suis connu de personne)--et je traverserai les

plaines du Languedoc presque pour rien. Il est clair que l'accident de

ma chaise me vaudra au moins quatre cents livres, et du plaisir!--du

plaisir pour deux fois autant.--Avec quelle rapidité, continuai-je, en

frappant des mains, je vais descendre le Rhône, laissant le Vivarais à

droite et le Dauphiné à gauche! la vîtesse du fleuve me laissera voir à

peine les anciennes villes de Vienne, de Valence et de Viviers. Quelle

nouvelle flamme pétillera dans mes esprits, lorsque j'arracherai une

grappe pourprée sur les côteaux de l'Hermitage et de Côte-rotie, en

passant au pied de ces vignobles! et comme mon sang se trouvera

rafraîchi et ranimé à l'aspect de ces anciens châteaux, semés sur les

bords du Rhône,--de ces châteaux fameux, d'où partoient jadis de

courtois chevaliers pour redresser les torts et protéger la beauté!

quand je verrai ces gouffres, ces rochers, ces montagnes, ces

cataractes, et tout ce desordre de la nature, dont elle-même s'entoure

au milieu de ses plus beaux ouvrages!»

A mesure que je faisois ces réflexions, il me sembloit que ma chaise

qui, au moment de son naufrage, avoit encore assez belle apparence,

diminuoit insensiblement de valeur.--La peinture avoit perdu sa

fraîcheur, et la dorure son lustre;--et le tout ensemble me paroissoit

si pauvre, si mesquin, si pitoyable, en un mot si fort au dessous de la

calèche même de l'abbesse des Andouillettes,--que, j'ouvrois déjà la

bouche pour donner ma chaise à tous les diables... quand un petit

sellier qui traversoit la rue à pas précipités, vint me demander d'un

air effronté: _Si monsieur ne vouloit pas faire raccommoder sa chaise._

«Non parbleu, dis-je d'un ton d'humeur.»--_Monsieur aimeroit peut-être

mieux la vendre._--«Oh! de tout mon cœur, lui dis-je;--il y a du fer

pour quarante francs, les glaces peuvent valoir autant, et je vous donne

le reste par-dessus le marché.»

«Que d'argent cette chaise m'aura rapporté, dis-je, pendant qu'il me

comptoit la somme!» C'est ma méthode ordinaire d'enregistrer les petits

accidens de la vie; je les estime un sou chacun, de quelque nature

qu'ils soient.

Dis, ma chère Jenny,--dis à ces messieurs comment je me suis conduit

dans un accident de l'espèce la plus accablante qui puisse arriver à un

homme aussi fier de son sexe que je le suis et qu'on doit l'être.--

--C'est assez, me dis-tu, en te rapprochant de moi, tandis que je me

tenois debout, les yeux baissés, mes jarretières à la main, et que je

réfléchissois sur l'événement qui devoit avoir et qui n'avoit pas eu

lieu.--C'est assez, Tristram, me dis-tu.--J'ai vu ta bonne volonté, et

je suis contente.--

--Un autre eût voulu s'abymer dans les entrailles de la terre.--

«A quelque chose malheur est bon, répliquai-je, et l'on ne peut tirer

parti de tout.

--«J'irai passer six semaines dans le pays de Galles, et j'y boirai du

lait de chèvre, et mon accident me vaudra sept années de vie.»--

Oh! j'ai le plus grand tort de me plaindre de la fortune, de lui

reprocher ses rigueurs, et cette foule de petits chagrins dont elle n'a

cessé de m'accabler!--Si j'ai quelque reproche fondé à lui faire, c'est

de ne m'avoir pas plus maltraité encore. Suivant ma manière de compter,

une vingtaine de malheurs bien conditionnés m'auroient rapporté plus

qu'une pension de cent guinées:--or cent guinées ou à-peu-près, c'est à

quoi se borne mon ambition. Je ne me soucie pas d'avoir à payer les

retenues d'une somme plus considérable.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 31 / 134 题