C’est en vérité un grand souci, quand on a le cœur bien placé, l’âme un
peu sentimentale, d’arriver à la conviction raisonnée et désespérante
que certains amis d’enfance, pour lesquels on a conservé toute la
chaleur de sa sympathie, n’arriveront jamais à rien. Et vous savez qu’il
en est! Chacun de nous, dans sa génération, en pourrait citer au moins
deux ou trois. Justement, ce furent les plus agréables compagnons: les
jeunes gens sérieux ne sont jamais bons qu’à eux-mêmes, à leur propre
avenir. Quand par hasard vous tombez chez eux, éprouvant le besoin de
vous délasser un instant, vous tombez rarement bien. Ils ont toujours
quelque chose à faire. Si cependant ce n’est point le cas, ils vous
annoncent qu’ils vont dans le monde: ce qui s’appelle pour eux préparer
une carrière. Mais tous nous avons gardé le souvenir de quelques bons
diables qui ne leur ressemblaient point. Ils ne demandaient qu’à se
laisser distraire; ils y semblaient toujours prêts, ils étaient, pour se
faire applaudir, suivre, aimer, fertiles en imaginations heureuses. Le
lutin qu’Edgar Poe a nommé l’Ange du bizarre--mais cet ange est un petit
démon, je vous assure--les a touchés de ses griffes malicieuses et
cocasses. Enfin ils jouent, ils jouent perpétuellement; incapables de
comprendre jamais la gravité de l’existence, ils prolongent au delà des
bornes permises l’ingénuité de la jeunesse. Ce sont des artistes par la
fantaisie, mais il leur manque la patience, la fermeté de travail et de
propos qui font le talent. Cela est bien triste du jour qu’ils
deviennent chauves. On songe: «Que vont-ils devenir, mon Dieu, que
vont-ils devenir?» En général, ils ne deviennent rien du tout. Et cela
vous fait de la peine, car on ne peut se défendre de leur garder une
involontaire affection: ils vous ont tant amusé! Mon vieux camarade
Jean-Louis est de ceux-là. Je l’avais connu élève de l’Ecole Centrale.
Il n’y brilla que comme costumier de la revue où les futurs ingénieurs
se délassent chaque année de leurs âpres travaux: je crois vous avoir
fait pressentir que son âme était frivole. Aussi ne fut-il nullement
étonné de se trouver fruit sec au bout de trois ans. Ce garçon n’est pas
sans qualités, il sait se rendre justice à lui-même. D’ailleurs il était
bien évident que son génie ne le destinait point aux sciences. Il
m’annonça donc qu’il s’allait improviser sculpteur et loua un atelier.
Mais je présume que la profession de sculpteur a des dangers, à cause du
bon caractère des dames qui consentent à poser sur le plateau; car il ne
sortit rien de cet atelier, qui était raisonnablement grand, qu’une
collection de marrons sculptés, tout petits, mais très drôles. Mieux
vaut sculpter des marrons que, de s’abandonner à une lâche indolence. Je
conseillai donc à Jean-Louis de se consacrer aux marrons: il en était
déjà fatigué.
Ses ressources ont toujours été médiocres; j’augurai mal des suites de
sa carrière. Et bientôt, comme je m’y attendais, j’aperçus à certains
détails de sa mise, à la classe de restaurants où il allait chercher une
nourriture nécessaire même aux fantaisistes, que la fortune ne lui était
point favorable. Mais voici qu’à je ne sais quel bal annuel, où beaucoup
de jeunes artistes s’affrontent gaiement à beaucoup de nudités
féminines, je le rencontrai vêtu d’un costume d’évêque byzantin
ruisselant d’or et de la plus haute somptuosité. L’intérêt que je
persiste à lui porter m’engagea à lui demander s’il avait fait un
héritage: «Mon cher, me répondit-il, c’est de la toile d’emballage sur
laquelle j’ai étalé des grains de millet plongés dans la colle de pâte.
Jette là-dessus pour dix sous de ce faux or que les camelots vendent en
bouteille, et tu m’en diras des nouvelles!» J’admirai que, dans sa
misère, il fût demeuré de la sorte aussi gai qu’ingénieux.
* * * * *
Quelques mois passèrent. J’avais presque oublié ce pauvre Jean-Louis.
Dois-je l’avouer? Je faisais tous mes efforts pour l’oublier
entièrement. C’est que j’appréhendais pour lui, après des années
difficiles, les définitives déchéances; et qu’y faire? Mais il était
écrit que cet homme véritablement exceptionnel me devait encore réserver
des surprises. Hier ce fut lui qui m’aborda: sa mine était florissante.
Que dis-je: il avait l’air d’un homme riche, infiniment plus riche que
moi; il est des attitudes de paisible assurance qui ne sauraient
tromper. Jean-Louis jouissait, sans qu’il fût possible d’en douter,
d’une large aisance. C’est de quoi je le félicitai sans toutefois songer
à lui en dissimuler mon étonnement. Cet aimable garçon n’avait point
changé: il pouffa de rire.
--J’ai trouvé ma voie! dit-il.
--Je le vois bien, mais comment?
--Mon cher, me répondit-il, je suis «ensemblier» pour Allemands et
autres étrangers.
Mon innocence m’empêcha de bien saisir.
--Oui, continua-t-il, je fais des ensembles et des meubles--non pas de
modern-style, le modern-style est déjà désuet--d’un style absolument
nouveau, ultra-contemporain, car il est renouvelé du Directoire.
C’est-à-dire que dans un décor vaguement Directoire, j’introduis des
imaginations de mon cru. Oh! je ne me foule pas, ce n’est pas difficile.
Et j’ai un succès! Veux-tu venir voir? Je ris tout seul devant mes
inventions. J’imagine qu’avec toi, ce sera plus joyeux encore.
Il me conduisit dans son atelier, ce même atelier d’où jadis étaient
sortis de si beaux marrons sculptés.
--Regarde! cria-t-il.
Et il se tenait les côtes.
Jean-Louis s’était d’abord consacré à la décoration des étoffes et des
tentures d’ameublement. Je partageai son allégresse en présence d’une
toile économique sur laquelle, autour d’un encadrement de palmettes--les
palmettes constituent un incontestable rappel du style Directoire,--il a
semé au pochoir un grand nombre de poissons qui poursuivent autant de
pommes. Sur fond jaune. Et les poissons et les pommes étaient rouges,
d’un beau rouge écarlate. Mais il les fait aussi verts ou bleus, à la
volonté des personnes.
--C’est ma signature, dit-il, le poisson et la pomme. Et ça veut dire
que je m’en fiche. Mais nul n’a encore compris, parmi mes clients, le
sens de cette allégorie. Ça revient à dix sous le mètre, tout compris,
et ça se vend trois cents francs, comme des petits pâtés... Voilà aussi
des meubles: du bon frêne, pas cher, habillé d’une laque qui ne coûte
rien. Et pour le style, du Louis-Philippe exaspéré. C’étaient les
meubles qui me faisaient le plus rigoler chez ma grand’mère: je te prie
de croire que j’en ai la ligne dans la tête! Et c’est d’un écoulement
sûr et avantageux... Qu’est-ce que tu dis? Que tu voudrais me voir
travailler? Justement il faut que j’exécute une pendule. Un
chef-d’œuvre. Assieds-toi et regarde. Ce ne sera pas long.
Il prit une boîte de cigares vide, et, au moyen d’une petite scie, eut
bientôt achevé d’y faire apparaître une ouverture parfaitement ronde.
--Les boîtes de cigares, expliqua-t-il, sont en acajou. L’acajou est-il
un bois précieux, oui ou non? Donc je ne vole pas mes clients.
Les éternelles petites palmettes, mais en cuivre doré cette fois, et
dont il gardait toute une provision dans une sébile, ornèrent comme il
convient la base de cette future pendule.
--Maintenant, dit-il, admire la barbare et délicieuse originalité de mes
motifs d’angle.
Il me montrait un petit cheval en fer-blanc, acheté pour quelques sous
dans un bazar. Les deux côtés du cheval, fabriqués à l’emporte-pièce,
n’étaient assemblés que par quelques clous invisibles dont il les
débarrassa. Cela lui fit ainsi deux moitiés de cheval.
--N’épargnons pas les frais, dit-il. Dorons ceci à la feuille.
Une fois dorées à la feuille les deux moitiés de cheval vinrent
s’appliquer aux angles de la pendule. L’effet était inattendu, mais
laid. Ou plutôt, si vous voulez, extrêmement nègre.
--Eh bien? demandai-je.
--Eh bien, la pendule est terminée. Tu vois que ça n’est pas long.
Veux-tu que nous la portions chez mon intermédiaire habituel?
J’acceptai par curiosité. Et j’ai vu, j’ai vu de mes yeux, Jean-Louis
recevoir quatre cents francs.
... Je jure, je jure sur mon bonheur en cette vie et dans l’autre, que
cette histoire, bien qu’invraisemblable, est parfaitement authentique.