... C’était un peintre qui changeait de logis, en même temps que
d’atelier. Cet événement ne semble pas de nature à modifier la face du
monde, et il est moins rare qu’une éruption de volcan, la chute d’une
cheminée, le couronnement d’une rosière. Du point de vue de la
géographie humaine, on peut classer le Parisien parmi les nomades dont
les migrations sont limitées à un territoire restreint, donc assez
semblables à celles des Bédouins qui ont leurs pâtures d’hiver et d’été,
et s’accomplissent à des époques régulières. Ces époques sont qualifiées
«termes», et la migration s’opère à l’aide de vastes chars sans
fenêtres, attelés de plusieurs chevaux, peints de couleurs violentes,
pareils à ceux qu’emploient les Boers pour leurs grands treks à travers
le veldt; mais on n’est pas jusqu’à ce jour d’accord sur la question de
savoir si l’usage en a été introduit par ceux-ci à la suite d’un retour
en Europe, ou bien si au contraire les premiers Boers furent des
Parisiens. La discussion de ce point contesté pourrait donner lieu à une
thèse intéressante en Sorbonne. Certaines classes de la population
préfèrent les voitures à bras, ce qui tend à faire croire qu’elles sont
d’une origine ethnique différente. Ainsi qu’il arrive presque toujours,
ces déplacements saisonniers sont accompagnés de cérémonies, sans doute
d’origine rituelle, où les conducteurs de chars et leurs acolytes
consomment de grandes quantités de boissons enivrantes, et par des
combats, parfois sanglants, entre deux peuples hostiles, dont l’un est
celui des locataires et l’autre celui des propriétaires.
Dans ces deux groupes principaux et ennemis, on distingue un grand
nombre de tribus, parmi lesquelles celle des peintres et celle des
sculpteurs. Cette dernière montre des dispositions à la sédentarité, et
tout porte à croire que dans quelques siècles elle se fixera
définitivement au sol. Ces tendances, ainsi qu’on s’y pouvait attendre,
sont déterminées chez elle par les conditions propres de son existence
et sa manière de vivre: il lui est en effet difficile de transporter
fréquemment les lourds blocs de pierre, de marbre ou de bronze qui
paraissent constituer ses fétiches et dont elle ne se sépare qu’à prix
d’argent, autant dire presque jamais. La tribu des peintres, au
contraire, ne s’entoure d’habitude que d’objets légers; et sa mobilité
est accrue par l’étrange instinct qui pousse la plupart de ceux qui la
composent à parcourir les campagnes, dont ils imitent, sur des toiles,
les verdures et les animaux, dans l’espérance illusoire qu’ils pourront
se nourrir de ces effigies.
* * * * *
Le peintre dont je vous parle appartenait à cette dernière catégorie.
Voilà pourquoi il avait déménagé afin de se conformer aux mœurs de ses
congénères. Dans le nouvel abri qu’il avait découvert il se trouva,
ainsi que du reste il l’avait prévu, en contact avec une autre espèce
d’hommes, dont nous n’avons pas encore parlé et qui porte presque le
même nom: ce sont les peintres en bâtiment. Ceux-là se considèrent comme
d’une race supérieure parce qu’ils ont coutume de couvrir de couleur des
espaces beaucoup plus considérables, qu’il y a moins de morte-saison
dans leur métier, que les instruments dont ils se servent sont plus
grands, et que les matières qu’ils emploient répandent une odeur encore
beaucoup plus repoussante. Dès leur arrivée ils s’empressèrent donc de
regarder, d’un œil critique, les œuvres du peintre en paysages, qui se
trouvaient entassées contre les murailles. Ils les traitèrent sans
respect. C’est que le sous-groupe des peintres en bâtiment a conservé
des mœurs simples et ingénues, qui sont consolantes à observer au milieu
des corruptions de la société contemporaine. Ce sont des gens pour qui
les arbres sont verts, le sang est rouge, et la nuit noire, ainsi que
l’ombre, fille de la nuit. Ils estiment, de plus, que le corps des
femmes est d’une couleur connue, dite couleur de chair. Mais le peintre
dont je vous parle était beaucoup plus savant, ayant reçu l’initiation
d’un clan spécial qui porte le nom d’impressionniste. Ce clan professe
que les couleurs ne sont pas ce qu’elles semblent, et qu’elles exercent
d’autre part sur les formes une action si puissante que celles-ci n’ont
plus qu’un rapport lointain avec ce qu’en croit distinguer le vulgaire.
Par exemple, la flamme d’un foyer peut leur paraître composée d’un
million de petites fleurs de toutes les nuances, et un cyprès, sous le
soleil, monter vers le ciel comme une grande flamme exaspérée en volutes
jaunes, rouges, mauves, avec quelquefois, par taches insignifiantes, la
teinte que les ignorants attribuent aux cyprès. La tribu des peintres en
bâtiment, étant demeurée barbare, se mit à danser, autour de l’œuvre de
ce peintre d’un clan évolué, une extraordinaire danse du scalp.
Le peintre du clan évolué sentit alors qu’il n’était pas encore
absolument incapable de quelques sentiments élémentaires, parmi lesquels
il faut compter la soif du meurtre. Mais comme c’était un civilisé, dans
une certaine mesure susceptible de contenir ses mauvais instincts, et
qu’une plus haute culture avait développé en lui la faculté de la
prévoyance, il songea bientôt que s’il déclarait la guerre à ces
sauvages, ces sauvages ne lui peindraient pas son appartement à la
colle. Voilà pourquoi il sut imposer à ses traits le masque d’une
immobile méprisante. Et enfin, lorsque les brutaux contempteurs de son
génie montrèrent quelques signes d’essoufflement, il osa suggérer d’une
voix douce:
--Et maintenant que vous avez vu comment je faisais mon métier, si vous
commenciez à vous mettre au vôtre?
--On y va, bourgeois! répondirent ces hommes farouches.
L’appellation de «bourgeois» a remplacé chez eux, depuis quelque temps,
celle de «rat», de «chien», ou d’«œuf de tortue», dont ils avaient jadis
coutume d’injurier leurs ennemis. Le malheureux le savait. Mais il était
résolu à tout supporter, dans l’espoir, comme je l’ai dit, qu’à la fin
son appartement serait peint à la colle.
Un des peintres en bâtiment monta sur une échelle et fit quelques gestes
propitiatoires vers la muraille, à l’aide d’une latte pliante, empreinte
de coches mystérieuses. Les autres le regardaient. Il les regarda. Après
quoi il redescendit. Puis tous gagnèrent la porte.
--Eh bien, quoi? demanda le peintre en paysages.
--C’est dix heures, répondirent les hommes de la tribu ennemie. On va se
rafraîchir.
Les ouvrages de sociologie enseignent que nul ne doit jamais empêcher
les tribus de célébrer leurs rites nationaux. Les représentants de
celle-là revinrent vers onze heures. Leur visage respirait la joie,
l’ardeur et la santé. Leur chef reprit sa latte pliante et fit d’autres
gestes propitiatoires, avec lenteur, pour ne pas mécontenter les
esprits. Ses guerriers chantèrent des hymnes, pour aider son
incantation. Les paroles en étaient ingénues et naïves, comme il sied
aux races primitives. Elles célébraient généralement le soleil, de
diverses manières. Parfois on précisait qu’il était en train de se lever
à l’horizon d’opale; ou bien on se contentait d’avertir une
grande-prêtresse, appelée Manon, qu’il était là, comme tous les jours.
Après quoi le chef descendit encore une fois de son échelle et gagna de
nouveau la porte avec ses guerriers.
--Eh bien quoi demanda le peintre en paysages, plaintivement.
--C’est midi moins cinq. On va déjeuner.
Il n’était que midi moins le quart. Mais les races primitives n’ont
qu’une médiocre notion du temps. Et le peintre resta seul, sans espoir
de voir jamais son appartement peint à la colle. Ses yeux désespérés
s’égarèrent à la fin sur les brosses vierges ou du moins bien lavées, et
les pots où la peinture à l’huile de lin montait jusqu’aux bords.
Presque sans y penser, il plongea l’une de ces brosses dans l’un de ces
vases empli d’un liquide éclatant; d’une main assurée, il en caressa le
mur...
Et il alla, il alla, il alla. Ses gestes étaient larges et généreux sur
le milieu des parois, souples et prudents à la hauteur des cimaises,
délicats et remontants quand ils atteignaient le plancher. A deux
heures, il avait fini; et se croisant les bras, il vit que son œuvre
était bon. Entendant des pas dans l’escalier, avec précipitation il se
lava les mains et prit un air innocent.
Et les hommes de la tribu ennemie s’écrièrent, pleins de stupeur:
--On a peint la chambre à coucher!
Et leur chef ajouta, après avoir examiné le travail d’un œil scrutateur:
--C’est un homme du métier qui a fait ça!
--C’est moi... dit le peintre en paysages, encouragé.
--Alors, tout de même, tout de même, conclurent les hommes de la tribu
ennemie, vous êtes un artiste, vous!
* * * * *
Il paraît que depuis ce moment la peinture impressionniste jouit d’une
plus grande sympathie parmi les peintres en bâtiment. Et c’est une
histoire qui est arrivée.