... Ce n’est rien qu’un bol, une simple écuelle à riz, que modela jadis
un artisan de la vieille Chine, pour la jeter ensuite aux grands feux
qui font la matière solide, cristalline, comme intérieurement gemmée,
égalent enfin l’œuvre des hommes à ces minéraux cristallins qu’a recuits
l’ardeur des volcans. Pas d’ornements, nul décor, rien qu’un émail
épais, d’un vert cérulé; galuchat ou peau de serpent. Mais prenez-le,
maniez-le, touchez-le: quelle étrange, quelle nouvelle impression de
beauté! Et d’où vient-elle?... Voici maintenant un buste de bronze. La
sévérité même de sa teinte monotone fait que je n’en perçois que la
silhouette générale et les traits principaux. Je clos mes paupières,
j’abolis mon regard, je palpe, je tâte en aveugle; et ce sont des
muscles, une charpente, une pulpe vivante, des accents qui se révèlent.
Oh! la joie, le pouvoir, la «connaissance» qui se cachaient dans mes
mains, et que j’ignorais! Mais alors que j’ai des mots qui attribuent
des causes aux voluptés de mes yeux, qui «nomment» des détails,
définissent des caractères, motivent des sensations, ici je ne puis
aller plus loin--je n’ai plus de langage parce que je n’ai plus d’idées:
seules des impressions infiniment profondes, infiniment vagues,
indéfinissables, obscures.
Que m’importent le son, la forme, la couleur,
La beauté qui me cache, en dansant, les abîmes!
Je ne perçois l’objet que dans sa pesanteur.
vient d’écrire Georges Chennevière dans des vers qui marquent une façon
neuve de sentir. Toute neuve, oui! Mais c’est pourquoi ce poète ne
précise guère davantage, c’est pourquoi nul ne saurait préciser
davantage: émotion mystique du toucher, en laquelle n’est pas encore
descendue l’analyse.
Je suis né, nous sommes tous nés ne connaissant d’abord l’univers que
par nos mains tremblantes, ardentes, indécises, toujours tendues: des
combinaisons de poids, de volume, de toucher et de forme, puis le
mariage de ces combinaisons avec des impressions de couleur et des
calculs de distance, tels furent nos débuts dans la vie sensitive. De
tous nos sens le tact fut celui qui s’éveilla le premier; mais notre
bouche n’exhalait encore que des vagissements inutiles, et quand nous
sûmes parler, nos yeux seuls restèrent conscients, avec nos oreilles,
notre goût, notre odorat: eux seuls apprirent à s’exprimer, alors que
les sensations du toucher s’enfonçaient dans les profondeurs de notre
inconscient: elles y demeurent larvaires, avortées, indéveloppées, parce
qu’elles sont muettes et sourdes. Comptez le nombre des mots, des
métaphores, des images qui dans notre langue et dans toutes les langues
se rattachent au toucher: que la tribu vous en va sembler misérable! On
dirait même qu’elle est sur le point de disparaître, qu’elle
s’appauvrit, dégénère. C’est que jamais nous n’enrichissons nos
impressions de tact par elles-mêmes, en les analysant, en les creusant,
en les définissant dans leurs qualités essentielles ou particulières,
mais par des emprunts au vocabulaire des autres sens, par une mosaïque
de cailloux volés dans d’autres carrières, et sous laquelle ces
impressions restent écrasées. Dites-moi s’il est un amant, à moins qu’il
ne soit aveugle--ou peut-être sculpteur,--qui, dans l’obscurité d’une
nuit sans astres, puisse reconnaître, au seul savoir de ses mains, le
visage de sa maîtresse?
Et pourtant... pourtant ce sens négligé reste à la base, c’est lui qui
supporte tous les autres, qui «cause» tous les autres; sans lui tous les
autres ressemblent à un homme sans squelette. Mais si c’était pour ce
motif même qu’on le néglige, _qu’on le tait_, par une sorte
d’involontaire pudeur, comme s’il portait en lui quelque chose de si
solennel, intime, profond, qu’il en devient obscène, et qu’il paraisse
qu’il faille n’en point parler? Il est l’émanation la plus directe de
nos corps, il est comme nos corps mêmes, il participe à leur nudité, il
est nu--peut-être fait-il peur! Et alors il est proscrit. Proscriptions
dont n’osèrent point appeler les plus hardis poètes, les plus furieux
contempteurs des plus antiques lois morales, ceux enfin qui se vantèrent
de glorifier les sens, tous les sens, et d’évoquer les échos pour
lesquels il s’assemblent, s’unissent et se complètent:
Les parfums, les odeurs et les sons se répondent.
Il n’est pas question du toucher! Il est caractéristique même qu’à
aucune autre époque de notre littérature le toucher n’ait été plus
dédaigné qu’à celle du sensualisme romantique. A tous autres égards et
dans tous les autres domaines, si le romantisme n’a point apporté
beaucoup d’idées, il a du moins enrichi la langue des sensations--sauf
pour le toucher, encore une fois! Racine là-dessus en savait plus long,
ou du moins cela paraissait tel parce que l’équilibre, dans son
vocabulaire, s’était maintenu entre les cinq sens. Aujourd’hui notre
vocabulaire n’est plus que d’orateur et de peintre, surtout de peintre,
de peintre en surface: le volume, le poids, les richesses du tact en
sont absents. Aussi, sans la littérature romantique, est-il possible que
la peinture impressionniste ne fût jamais née: nous sommes un peuple
d’écrivains, d’abord; les autres arts emboîtent le pas, et comme c’est
dans les autres arts que nous sommes le moins sérieux, parce qu’ils nous
intéressent moins, c’est chez eux que les excès se font sentir
davantage. On va jusqu’au bout de la théorie, et l’on soutient la
théorie par de la littérature, encore! Tandis que les écrivains qui ne
sont qu’écrivains sont généralement retenus par le besoin qu’ils gardent
toujours de la réalité concrète. Qu’on me pardonne le calembour: ce
n’est plus qu’en littérature que les Français ont le sens du volume.
... Je me souviens d’un jeune impressionniste qui reproduisait
patiemment, à coups de pastilles colorées, les traits d’un modèle
féminin placé devant lui. Ces temps sont déjà périmés: on n’en était pas
encore à ces effigies plates et déformées, imageries puériles qui n’ont
même pas le mérite d’être innocentes et qui outragent la vérité du
dessin par ignorance, pour commencer, ensuite par parti pris. Ce jeune
impressionniste _voulait_ modeler et n’y parvenait point, parce que sa
technique même lui interdisait la profondeur. Un littérateur vint, qui
mit le doigt sur sa toile: «Votre figure est à contre-jour, je le sais
bien, dit-il, mais dans la réalité elle ne s’en arrondit pas moins;
cette joue, elle tourne, et je ne saurais l’oublier... Je voudrais que
l’amant de cette femme conservât le désir de caresser son portrait:
hélas! il n’en sera rien.»
Toutes les légitimes revendications du toucher contre la vue, toutes les
exigences de l’harmonie qui doit subsister entre le toucher et les yeux
étaient dans cette seule phrase. Mais le peintre ne comprit point, et
avait le droit de ne pas comprendre. Ni ce littérateur lui-même, ni
personne au monde ne lui avait appris à sentir, à jouir des sensations
du toucher. On ne sait plus...
* * * * *
O mon cher petit bol chinois, viens donc à mon secours! Enseigne-moi ce
qu’on n’enseigne plus. Je suis comme les autres, vois-tu, j’ignore tout,
je ne suis qu’un débutant. Dis-moi lentement, doucement, tandis que je
ferme les yeux, les causes intimes de ta voluptueuse et simple beauté,
révèle-moi les mots par quoi s’exprimeront cette invisible et tactile
beauté: car tout vient chez nous des mots...