L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES
973-997
Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des
Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort
d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses
succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays
des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui
succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau
leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par
El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre
les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya;
abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement
de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en
Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne.
MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les résultats
des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient
été très importants pour l'ethnographie de cette contrée. Les Mag'rabua
et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés vers l'ouest, durent céder la
place, dans les plaines du Mag'reb central, à leurs cousins les
Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'eux.
Sur les Zenétes expulsés, un grand nombre, et, parmi eux, les
Beni-Berzal, allèrent se réfugier en Espagne et fournirent d'excellents
soldats au khalife oméïade. D'autres se placèrent sous les remparts de
Ceuta[580].
Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et
leur influence jusque dans la province d'Oran.
Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. La
grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le désert de la
province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nommé d'une
de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à Sidjilmassa, prête à
pénétrer, à son tour, dans le Tell[582].
Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer,
passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en usurpant peu à
peu les conquêtes des Miknaça[583].
[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 236, 294.]
[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.]
[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5,
25.]
[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.]
SUCCÈS DES OMÉÏADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT
D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner
le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide
s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir
Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le
prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à
combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit
complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et
Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à
El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de
cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le
commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui
recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et
lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes
d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait
commencer par la destruction du royaume edriside.
Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs,
s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa
forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa
capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre
Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant
plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre.
Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les
principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup
abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à
Hadjar-en-Necer.
R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du _nid d'aigle_. La position
défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on
pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient
nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade,
commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi
précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec
de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à
El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie
sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.
Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers
descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays
des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à
Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un
dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous.
R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des
représentants de l'autorité oméïade.
Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général
du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite
les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et
une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife
El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du
général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction
El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes
et leur assigna des pensions (septembre 974).
Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la
direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque
aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien
était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les
débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain
fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de
redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait
été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans
cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave
Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord.
Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui
pour l'assister son frère Yahïa.
El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, tous les
grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils
Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le
khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'était la
porte ouverte à toutes les compétitions et, par voie de conséquence, le
salut du Mag'reb[584].
Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin à la petite
république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands
répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, en Suisse, dans le
nord de l'Italie et sur mer[585].
[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv.
Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140
et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.]
[Note 585: Voir Raynaud, _Expéditions des Sarrasins dans le midi de
la France_, pass. et Élie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_,
passim.]
EXPÉDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES
BERG'OUATA.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975,
Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient
éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la
conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les
occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre
Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.
L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous
la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé
Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir
défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre
ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort,
sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses
trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne,
dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à
Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent
céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement
dans le Mag'reb extrême.
Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun et
son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de
Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, où
résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait marcher contre lui; mais,
voyant ses troupes peu disposées à entreprendre une campagne dans le Rif
et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entraîna vers
l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne,
cantonnée au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords
de l'Océan, était devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait
pris naissance environ un siècle et demi auparavant, à la voix d'un
réformateur nommé El-Yas. Après la mort de ce _marabout_, son fils
Younos avait réuni tous ses adhérents et contraint par la force ses
compatriotes à accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres
avaient désolé alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept
villes avaient été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue
redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de
Ben-Abou-l'Afia avaient tenté, mais en vain, de réduire ces
hérétiques[587].
[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.]
[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri,
_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.]
Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djâfer colora son expédition contre
les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au coeur de leur pays, mais alors, ces
indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent son armée
composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les débris de ces troupes se
réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui
craignait l'influence de ce général en Mag'reb, confirma, pour
l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement de la ville de Basra
et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au sujet de sa défection qui
avait été si préjudiciable à Djâfer[588].
[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t.
III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]
EXPÉDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCÈS.--Bologguine, en
Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le
théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait
au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop
admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit
preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était
mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé
par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la
suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait
été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère
étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est,
il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb.
En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les
régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central,
et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par
les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit
dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup
férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta
vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en
chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui
ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort.
Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun
trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans
les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y
relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade.
La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à
marcher sur Ceuta.
BOLOGGUINE, ARRÊTÉ À CEUTA PAR LES OMÉÏADES, ENVAHIT LE PAYS DES
BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du
lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas
inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté,
quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires
du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II.
Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne
vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que
Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une
armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or
et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général
rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs
contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres
renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à
un chiffre considérable.
Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était
jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes
difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et
de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur
sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de
le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta
dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la
ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour
ravitailler ces camps.
Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ;
ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et,
de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans
sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa
rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les
Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les
mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef[589].
[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 12, 131, 557, t.
III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans
d'Espagne_, t. III, p. 183.]
MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCÈDE.--L'éloignement de
Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les
Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la
mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait
besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions
adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre
d'Africains.
Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des
Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient
indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés
de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983,
Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la
famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de
l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans
le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine
n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du
mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la
route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette
ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi
Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour,
fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et
résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est.
El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des
habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna
l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la
douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz
lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père.
El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à
son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle
Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft[590].
[Note 590: El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t.
II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri,
passim.]
GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que
nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres
incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre
ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par
son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de
l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople,
pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son
pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette
conjoncture, que d'appeler les Musulmans.
Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts,
entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de
Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces
supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de
l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que
Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son
armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille
dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande
est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain.
Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque.
Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.
Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans
poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le khalife
El-Aziz[591].
[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t.
II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile
et en Italie_, p. 154 et suiv.]
LES OMEÏADES D'ESPAGNE ÉTENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORITÉ SUR LE
MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les
régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré
en maître à Sidjilmassa.
En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre
l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le
célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au
souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et
Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun
le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).
Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et
rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son
lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec
lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitôt en
relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yâla était le
prince, et conclut avec eux un traité d'alliance contre les Oméïades.
Dès lors, la guerre de partisans recommença dans le Mag'reb.
Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans
le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succès des Edrisides,
et, à cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le
commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnommé Azkeladja. Ce
général, après avoir reçu le contingent des Magr'aoua, s'avança contre
l'edriside. Aussitôt les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut
d'autre parti à prendre que de s'en remettre à la générosité de son
vainqueur.
Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en
Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit mettre
aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja
avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit
subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre
les derniers descendants de la famille d'Edris[592].
[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.]
Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé en
expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre
Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et le
força à rétrograder au plus vite.
Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb
Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger les
princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux
Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement à l'égard de
la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur arriva à Fès en 986 et, par
son habileté et sa fermeté dans l'exécution des instructions reçues, ne
tarda pas à rétablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé
d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des
Beni-Ifrene, et le décida à lever le masque dès qu'une occasion
favorable se présenterait.
RÉVOLTES DES KETAMA RÉPRIMÉES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence
fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les séditions
intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient toutes ses
forces. La grande tribu des Ketama, si honorée sous le gouvernement
fatemide, en raison des immenses services par elle rendus à cette
dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se
substituer à elle et absorber successivement tous les emplois. Déjà un
grand nombre de Ketamiens étaient, partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et
s'y étaient fixés; des rapports constants s'établirent entre ces émigrés
et leurs frères du Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces
derniers pour présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs
récriminations, El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom
d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par lui-même.
Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils
d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage très
influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune
scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de sa
puissance.
Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, après
avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna le pays des Ketama, où il
commença à prêcher la révolte à ces Berbères. Cependant El-Mansour,
ayant été instruit de toutes ces intrigues, fit tomber
Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un guet-apens où ils
trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main.
Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se disposa à combattre
l'agitateur, qui avait pleinement réussi à soulever les Ketama et déjà
battait monnaie en son nom.
Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant, de la
part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait à El-Mansour
de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaçait du poids de sa
colère s'il transgressait cet ordre; les messagers déclarèrent même que,
dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, à leur maître.
Ces menaces causèrent au fils de Bologguine la plus violente indignation
et eurent un effet tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se
conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services
de sa famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers,
puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne.
Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il
livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans
tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Sétif et le mit
en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpée,
mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le
mettre en pièces devant les envoyés du khalife El-Aziz, qu'il avait
traînés à sa suite dans la campagne; des esclaves nègres, après avoir
dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangèrent les
morceaux en leur présence. Les envoyés reçurent alors licence de
retourner au Caire; ils y arrivèrent terrifiés et racontèrent à leur
maître ce dont ils avaient été témoins, déclarant qu' «_ils revenaient
de chez des démons mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des
humains_[593]».
[Note 593: En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.]
Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan.
L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore, en se
faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever les Ketama. Mais
cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour lui-même, qui fit
mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions à la tribu
où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se porta à Tiharet en
poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se déclarer contre
lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les
bras des Mag'raoua. El-Mansour, après être resté quelque temps à
Tiharet, y laissa comme gouverneur son frère Itoueft, puis il alla à
Achir recevoir la soumission de Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le
commandement de Tobna. Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)[594].
[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259.
El-Kaïrouani, p. 133.]
LES DEUX MAG'REB SOUMIS À L'AUTORITÉ OMÉÏADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA
ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, resté seul chef
des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et son influence aux
dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé à Cordoue par le vizir
Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrétiens de grandes
victoires. Bermude, roi de Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux
mains des Musulmans et n'avait conservé que quelques cantons voisins de
la mer. Le vizir fit à Ziri une réception princière.
Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne,
mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux.
Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «_Le Vizir croit-il que
l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_?» C'était la
rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en
attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur,
Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les
contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle;
mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre
d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de
l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une
masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou,
marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son
autorité sur une partie des deux Mag'reb.
A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir
Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de
reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de
rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses
Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle
d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son
neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri.
Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une
campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois
Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit
Yeddou au silence.
Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de
Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de
détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts
Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du
khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar,
le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants
résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées
du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême.
Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense
qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna le
parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya
pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu
l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, l'atteignit, mit ses
adhérents en déroute et le tua; Atiya put s'échapper et se réfugier,
suivi de quelques cavaliers, dans le désert (novembre 991)[595].
[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221,
240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.]
PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Débarrassé de
cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents,
expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à
Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le
refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les
deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils
en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de
chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit,
de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il
envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu
El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce
personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut
envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et
ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna
le chemin de l'est.
Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux
Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer
Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et
le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien
accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le
commandement de Tiharet.
Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna
plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de
Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés
autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour,
assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de
Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé
et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla.
En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient
qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda,
près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille
et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les
montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu.
MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVÈNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque
temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars 996), et fut inhumé
dans le grand château de Sabra; il avait régné treize ans. Son fils
Badis, qu'il avait précédemment désigné comme héritier présomptif, lui
succéda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia à
ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les
plus importants. Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son
élévation, Badis se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de
mon grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me le
retirer[596]». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du
khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succéda.
C'était un enfant en bas âge, que les Ketama proclamèrent sous la
tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre
d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermédiaire_ ou _intendant de
l'empire_).
Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au
vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant
à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi les présents
envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour, se trouvait un
éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique au plus haut
degré et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les
fêtes[597].
[Note 596: Baïnn, t. I.]
[Note 597: El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II,
p. 15 et suiv.]
PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique
était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait florissante
sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, se livrant à la
débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été bientôt déposé par
le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci,
après avoir gouverné avec intelligence et équité, mourut en 986. Son
frère et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut également un
règne très court. Après sa mort, survenue en décembre 989, il fut
remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'égide de ce prince,
la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le séjour favori des
poètes et des lettrés.
Vers la fin du Xe siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la
Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement à
Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les
exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent souvent
à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se
trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette terre
d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles sans
conserver de leurs victoires de réels avantages matériels[598].
[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie
de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.]
RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMÉÏADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernières années,
l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime Hicham II,
agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, pour reprendre le pouvoir
des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et énergique
avait compté sur l'émir des Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour
l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée
sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du
prince légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps
que la déchéance du Vizir.
Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et
l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tardé
à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même, s'était replacé sous
le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve plus fort que jamais;
pour en donner la preuve, il commença par supprimer à Ziri tous ses
subsides, puis il appela aux armes les Berbères dépossédés: Beni-Khazer,
Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une armée, destinée à
opérer en Mag'reb, et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En
même temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses ennemis
de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint Jacques de
Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui devait lui servir
d'objectif (fin 996)[599].
[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv.
Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.]