CHAPITRE XXXVII

Le manoir de Ferndean était une vieille construction de taille

moyenne, sans prétentions architecturales, et située au milieu des

bois. J'en avais déjà entendu parler. M. Rochester le nommait

souvent, et il y allait quelquefois. Son père avait acheté cette

propriété à cause de ses belles chasses; il l'aurait louée s'il

avait pu trouver des fermiers; mais personne n'en voulait, parce

qu'elle était dans un lieu malsain. Ferndean n'était donc ni

habité ni meublé, à l'exception de deux ou trois chambres qu'on

avait préparées pour l'époque des chasses, époque à laquelle le

propriétaire venait toujours passer quelque temps au château.

J'arrivai un peu avant la nuit: le ciel était triste, le vent

froid, et j'étais mouillée par une pluie continuelle et

pénétrante; je fis le dernier mille à pied, après avoir renvoyé le

cabriolet et payé au cocher la double rétribution que je lui avais

promise. On n'apercevait pas le château, bien qu'on en fût déjà

tout près, tant le bois qui l'entourait était sombre et épais; des

portes de fer, placées entre des piliers de granit, indiquaient

l'entrée. Après les avoir franchies, je me trouvai dans une demi-

obscurité provenant de deux rangées d'arbres. Entre des troncs

noueux et blancs, et sous des arches de branches, se trouvait un

chemin couvert de gazon et qui longeait la forêt. Je le suivis,

espérant atteindre bientôt le château; mais il continuait toujours

et semblait s'enfoncer de plus en plus. On ne voyait ni champs ni

habitations.

Je pensai que je m'étais trompée de direction et que je m'étais

perdue. L'obscurité du soir et l'obscurité des bois

m'environnaient. Je regardai tout autour de moi pour chercher une

autre route; il n'y en avait pas: les troncs énormes et les

feuillages épais de l'été s'entrelaçaient étroitement; nulle part

il n'y avait d'ouverture.

J'avançai; enfin le chemin s'éclaircit; les arbres devinrent moins

touffus. Bientôt j'aperçus une barrière, puis une maison;

l'obscurité rendait difficile de la distinguer des arbres, tant

ses murs, à moitié détruits, étaient humides et verdâtres. Après

avoir franchi une porte fermée simplement par un verrou, je me

trouvai au milieu de champs clos et tout entourés d'arbres; il n'y

avait ni fleurs ni plates-bandes, mais simplement une grande allée

sablée qui bordait une pelouse et conduisait au centre de la

forêt. La maison, vue de face, offrait deux pignons pointus; les

fenêtres étaient étroites et grillées. La porte de devant était

également étroite, et on y arrivait par une marche. C'était bien,

comme me l'avait dit mon hôte, un lieu désolé, aussi tranquille

qu'une église pendant la semaine. La pluie tombant sur les

feuilles de la forêt était le seul bruit qu'on entendit.

«Peut-il y avoir de la vie ici?» me demandai-je.

Oui, il y avait une sorte de vie, car j'entendis un mouvement,

l'étroite porte s'ouvrit, et une ombre fut sur le point de sortir

de la grange.

La porte s'était ouverte lentement, quelqu'un s'avança à la lueur

du crépuscule et s'arrêta sur la marche: c'était un homme; il

avait la tête nue. Il étendit la main, comme pour sentir s'il

pleuvait. Malgré l'obscurité, je le reconnus: c'était mon maître,

Édouard Rochester.

Je m'arrêtai, je retins mon haleine, et je me mis à l'examiner

sans être vue, hélas! sans pouvoir l'être. Soudaine rencontre où

l'enivrement était bien comprimé par l'amère souffrance! Je n'eus

pas de peine à retenir ma voix et à ne point avancer rapidement.

Ses contours étaient toujours aussi vigoureux que jadis, un port

aussi droit, ses cheveux aussi noirs; ses traits n'étaient ni

altérés ni abattus; une année de douleur n'avait pas pu épuiser sa

force athlétique ou flétrir sa vigoureuse jeunesse; mais quel

changement dans son expression! Son visage désespéré et inquiet me

fit penser à ces bêtes sauvages ou à ces oiseaux de proie qui,

blessés et enchaînés, sont dangereux à approcher dans leurs

souffrances. L'aigle emprisonné, qu'une main cruelle priva de ses

yeux entourés d'or, devait ressembler à ce Samson aveugle. Croyez-

vous que je craignais sa férocité? Si vous le pensez, vous me

connaissez peu. Je berçais ma douleur de la douce espérance que je

pourrais bientôt déposer un baiser sur ce rude front et sur ces

paupières fermées; mais le moment n'était pas venu, je ne voulais

pas encore m'approcher de lui.

Il descendit la marche, et avança lentement et en hésitant du côté

de la pelouse. Qu'était devenue sa démarche hardie? Il s'arrêta,

comme s'il n'eût pas su de quel côté tourner. Il étendit la main,

ouvrit ses paupières, regarda autour de lui, et, faisant un grand

effort, dirigea ses yeux vers le ciel et les arbres: je vis bien

que tout pour lui était obscurité. Il leva sa main droite, car il

tenait toujours caché dans sa poitrine le bras qui avait été

mutilé; il semblait vouloir, par le toucher, comprendre ce qui

l'entourait; mais il ne trouva que le vide: les arbres étaient

éloignés de quelques mètres. Il renonça à ses efforts, croisa ses

bras, et resta tranquille et muet sous la pluie qui tombait avec

violence sur sa tête nue. À ce moment, John s'approcha de lui.

«Voulez-vous prendre mon bras, monsieur? dit-il. Voilà une forte

ondée qui commence: ne feriez-vous pas mieux de rentrer?

-- Laissez-moi,» répondit-il.

John se retira sans m'avoir remarquée. M. Rochester essaya de se

promener, mais en vain: tout était trop incertain pour lui. Il se

dirigea vers la maison, et, après être entré, referma la porte.

Alors je m'approchai et je frappai. La femme de John m'ouvrit.

«Bonjour, Marie, dis-je; comment vous portez-vous?»

Elle tressaillit comme si elle eût vu un fantôme; je la

tranquillisai, lorsqu'elle me demanda rapidement: «Est-ce bien

vous, mademoiselle, qui venez à cette heure dans ce lieu

solitaire?» Je lui répondis en lui prenant la main; puis je la

suivis dans la cuisine, où John était assis près d'un bon feu. Je

leur expliquai en peu de mots que j'avais appris tout ce qui était

arrivé à Thornfield, et que je venais voir M. Rochester. Je priai

John de descendre à l'octroi, où j'avais quitté mon cabriolet, et

d'y prendre ma malle que j'y avais laissée. Lorsque j'eus retiré

mon châle et mon chapeau, je demandai à Marie si je ne pourrais

pas coucher une nuit au manoir. Voyant que c'était possible, bien

que difficile, je lui dis que je resterais. À ce moment, une

sonnette se fit entendre dans le salon.

«Quand vous entrerez au salon, dites à votre maître que quelqu'un

désire lui parler; mais ne me nommez pas, dis-je à Marie.

-- Je ne pense pas qu'il veuille vous recevoir, dit-elle; il ferme

sa porte à tout le monde.»

Quand elle revint, je lui demandai ce qu'avait répondu

M. Rochester.

«Il désire savoir quel est votre nom, et ce que vous voulez,

répondit-elle; puis elle remplit un verre d'eau et le posa sur un

plateau avec deux lumières.

-- Est-ce pour cela qu'il a sonné? demandai-je.

-- Oui; bien qu'il soit aveugle, il veut toujours avoir des

lumières le soir.

-- Donnez-moi le plateau, je le porterai moi-même.»

Je le lui pris des mains; elle m'indiqua la porte du salon. Le

plateau tremblait dans mes bras, une partie de l'eau tomba du

verre; mon coeur battait avec force. Marie m'ouvrit la porte et la

referma.

Le salon était triste; un feu négligé brûlait dans la grille, et

l'aveugle, qui occupait cette chambre, se penchait vers le foyer

en appuyant sa tête contre la cheminée antique. Son vieux chien

Pilote était couché en face de lui. L'animal s'était éloigné du

chemin de l'aveugle, comme s'il eût craint d'être involontairement

foulé aux pieds. Au moment où j'entrai, Pilote dressa les

oreilles, se leva en aboyant et bondit autour de moi. Il me fit

presque jeter le plateau. Je le posai sur la table, puis je

m'approchai du chien, je le caressai et je lui dis doucement: «À

bas, Pilote!» M. Rochester se détourna machinalement pour savoir

ce qui avait occasionné ce bruit; mais, ne pouvant rien voir, il

se retourna en soupirant.

«Donnez-moi l'eau, Marie,» dit-il.

Je m'approchai avec le verre à moitié plein; Pilote me suivait,

toujours aussi excité.

«Qu'y a-t-il donc? demanda M. Rochester.

-- À bas, Pilote!» dis-je de nouveau.

M. Rochester s'arrêta au moment où il allait porter le verre à ses

lèvres, et sembla écouter. Cependant il but et posa son verre sur

la table.

«C'est bien vous, Marie, dit-il, n'est-ce pas?

-- Marie est dans la cuisine.» répondis-je.

Il avança rapidement la main; mais, ne me voyant pas, il ne put

pas me toucher.

«Qui est-ce? qui est-ce?» demanda-t-il en s'efforçant de voir.

Effort vain et douloureux! «Répondez-moi, parlez-moi encore!

s'écria-t-il d'un ton haut et impérieux.

-- Voulez-vous encore un peu d'eau, monsieur? dis-je; car j'en ai

répandu la moitié.

-- Qui est-ce? qui est-ce qui parle?

-- Pilote m'a reconnue, répondis-je. John et Marie savent que je

suis ici. Je suis arrivée ce soir.

-- Grand Dieu! quel prestige, quelle douce folie s'empare de moi?

-- Il n'y a ni prestige ni folie. Votre esprit, monsieur, est trop

fort pour se laisser aller au prestige, votre santé trop

vigoureuse pour craindre la folie.

-- Où est celle qui parle? Mais non, ce n'est qu'une voix! Oh! je

ne puis pas la voir! mais il faut que je la sente, ou mon coeur

cessera de battre, et ma tête se brisera. Qui que vous soyez,

laissez-moi vous toucher, ou je mourrai!»

Il se mit à tâtonner. J'arrêtai sa main errante et je

l'emprisonnai dans les deux miennes.

«Ce sont bien ses doigts! s'écria-t-il; ses petits doigts

délicats! Alors elle est ici tout entière.»

Sa main vigoureuse s'échappa des miennes; il saisit mon bras, mon

épaule, mon cou, ma taille; bientôt je me sentis enlacée par lui.

«Est-ce Jane? est-ce bien elle? Voilà ses formes, sa taille.

-- Et c'est sa voix, ajoutai-je. C'est elle tout entière, c'est

toujours son même coeur pour vous. Dieu vous bénisse, monsieur! je

suis heureuse d'être près de vous.

-- Jane Eyre! Jane Eyre! fut tout ce qu'il put dire.

-- Oui, mon cher maître, répondis-je; je suis Jane Eyre. Je vous

ai retrouvé et je reviens vers vous.

-- Est-ce bien vous en chair et en os? Êtes-vous bien ma Jane

vivante?

-- Vous me touchez, monsieur, et vous me tenez assez ferme. Je ne

suis pas froide comme un cadavre, et je ne m'échappe pas comme un

esprit.

-- Ma bien-aimée vivante! Ce sont certainement ses membres, ses

traits; mais je ne puis pas être si heureux après toutes mes

souffrances. C'est un rêve. Souvent la nuit j'ai rêvé que je la

tenais pressée contre mon coeur, comme maintenant, et je

l'embrassais, et je sentais qu'elle m'aimait et qu'elle ne me

quitterait pas.

-- Non, monsieur, je ne vous quitterai plus jamais.

-- C'était ce que me disait mon rêve; mais je m'éveillais

toujours, et je me voyais cruellement trompé. Je me retrouvais

seul et abandonné; ma vie continuait à être sombre, isolée et sans

espoir. L'eau était interdite à mon âme altérée, le pain à mon

coeur affamé. Douce vision que je presse dans mes bras, toi aussi

tu t'envoleras; comme tes soeurs tu disparaîtras. Mais embrassez-

moi avant de partir, Jane, embrassez-moi encore une fois.

-- Oh! oui, monsieur.»

Je pressai mes lèvres sur ses yeux brillants jadis, et éteints

maintenant. Je soulevai ses cheveux et je baisai son front. Il

sembla se réveiller tout à coup et se convaincre qu'il n'était pas

le jouet d'un songe.

«C'est vous, Jane, n'est-ce pas? dit-il; et vous êtes revenue vers

moi?

-- Oui monsieur.

-- Alors vous n'êtes pas étendue sans vie dans quelque fossé ou

dans quelque torrent? Vous n'êtes pas méprisée chez des étrangers?

-- Non, monsieur; je suis indépendante maintenant.

-- Indépendante! que voulez-vous dire, Jane?

-- Mon oncle de Madère est mort et m'a laissé cinq mille livres

sterling.

-- Ah! s'écria-t-il, voilà qui est vrai. Je n'aurais jamais rêvé

cela. Et puis, c'est bien sa voix si animée, si piquante et

pourtant si douce; elle réjouit mon âme flétrie et y ramène la

vie. Comment, Jane, vous êtes indépendante, vous êtes riche?

-- Oui, monsieur; et, si vous ne voulez pas me laisser demeurer

avec vous, je pourrai faire bâtir une maison tout près de la

vôtre. Le soir, quand vous aurez besoin de compagnie; vous

viendrez vous asseoir dans mon salon.

-- Mais maintenant que vous êtes riche, Jane, vous avez sans doute

des amis qui veilleront sur vous, et ne vous laisseront pas

dévouer votre vie à un pauvre aveugle?

-- Je vous ai dit, monsieur, que j'étais aussi indépendante que

riche. Je suis ma maîtresse.

-- Et voulez-vous rester avec moi?

-- Certainement, à moins que vous ne le vouliez pas; je serai

votre voisine, votre garde-malade, votre femme de charge. Je vous

ai trouvé seul, je serai votre compagne; je lirai pour vous; je me

promènerai avec vous; je m'assiérai près de vous; je vous

servirai; je serai vos mains et vos yeux. Cessez de paraître

triste, mon cher maître; tant que je vivrai, vous ne serez pas

seul.»

Il ne répondit pas; il semblait sérieux et absorbé; il soupira; il

entr'ouvrit ses lèvres pour parler et les referma de nouveau. Je

me sentis embarrassée; j'avais peut-être mis trop d'empressement

dans mes offres; peut-être j'avais trop brusquement sauté par-

dessus les convenances; et lui, comme Saint-John, avait été choqué

de mon étourderie. C'est qu'en faisant ma proposition, j'avais la

pensée qu'il désirait et voulait faire de moi sa femme. Bien qu'il

ne l'eût pas dit, j'étais persuadée qu'il me réclamerait comme sa

propriété; mais, voyant qu'il ne disait rien sur ce sujet et que

sa contenance devenait de plus en plus sombre, je réfléchis que je

m'étais peut-être trompée et que j'avais agi trop légèrement.

Alors j'essayai de me retirer doucement de ses bras; mais il me

pressa avec force contre lui.

«Non, non, Jane, s'écria-t-il; ne partez pas. Je vous ai touchée,

entendue; j'ai senti tout le bonheur de vous avoir près de moi,

toute la douceur d'être consolé par vous; je ne puis pas renoncer

à ces joies. J'ai peu de chose à moi; il faut du moins que je vous

possède. Le monde pourra rire; il pourra m'appeler absurde et

égoïste, n'importe mon âme a besoin de vous: elle veut être

satisfaite, ou bien elle se vengera cruellement sur le corps qui

l'enchaîne.

-- Eh bien, monsieur, je resterai avec vous; je vous l'ai promis.

-- Oui; mais en disant que vous resterez avec moi, vous comprenez

une chose et moi une autre. Vous pourriez peut-être vous décider à

être toujours près de moi, à me servir comme une complaisante

petite garde-malade; car vous avez un coeur affectueux, un esprit

généreux, et vous êtes prête à faire de grands sacrifices pour

ceux que vous plaignez. Cela devrait me suffire, sans doute. Je ne

devrais avoir pour vous que des sentiments paternels; est-ce là

votre pensée, dites-moi?

-- Je penserai ce que vous voudrez, monsieur. Je me contenterai

d'être votre garde-malade, si vous croyez que cela vaut mieux.

-- Mais vous ne pourrez pas toujours être ma garde-malade, Jane;

vous êtes jeune et vous vous marierez un jour.

-- Je ne désire pas me marier.

-- Il faut le désirer, Jane. Si j'étais comme jadis, je

m'efforcerais de vous le faire désirer, mais un malheureux

aveugle!...

Après avoir dit ces mots, il retomba dans son accablement; moi, au

contraire, je devins plus gaie et je repris courage; ces dernières

paroles me montraient où était l'obstacle, et comme ce n'était pas

un obstacle à mes yeux, je me sentis de nouveau à l'aise; je

repris la conversation avec plus de vivacité.

«Il est temps que quelqu'un vous humanise, dis-je en séparant ses

cheveux longs et épais; car je vois que vous avez été changé en

lion ou en quelque autre animal de cette espèce. Vous avez un faux

air de Nabuchodonosor; vos cheveux me rappellent les plumes de

l'aigle; mais je n'ai pas encore remarqué si vous avez laissé

pousser vos ongles comme des griffes d'oiseau.

-- Au bout de ce bras, il n'y a ni main ni ongles, dit-il en

tirant de sa poitrine ce membre mutilé et en me le montrant;

spectacle horrible! n'est-ce pas, Jane?

-- Oui, il est douloureux de le voir; il est douloureux à voir vos

yeux éteints et la cicatrice de votre front; et ce qu'il y a de

pis, c'est qu'on court le danger de vous aimer trop à cause de

tout cela et de vous mettre au-dessus de ce que vous valez.

-- Je croyais, Jane, qu'envoyant mon bras et les cicatrices de mon

visage, vous seriez révoltée.

-- Comment, vous pensiez cela! Ne me le dites pas du moins; car

alors j'aurais mauvaise opinion de votre jugement. Mais maintenant

laissez-moi vous quitter un instant pour faire un bon feu et

nettoyer le foyer. Pouvez-vous distinguer un feu brillant?

-- Oui; de l'oeil droit j'aperçois une lueur.

-- Et vous voyez aussi les bougies!

-- Chacune d'elles est pour moi un nuage lumineux.

-- Pouvez-vous m'entrevoir?

-- Non, ma bien-aimée; mais je suis infiniment reconnaissant de

vous entendre et de vous sentir.

-- Quand soupez-vous?

-- Je ne soupe jamais.

-- Mais vous souperez ce soir. J'ai faim et vous aussi, j'en suis

sûre; seulement vous n'y pensez pas.»

J'appelai Marie, et la chambre eut bientôt un aspect plus gai et

plus ordonné. Je préparai un repas confortable. J'étais excitée,

et ce fut avec aisance et plaisir que je lui parlai pendant le

souper et longtemps après encore. Là, du moins, il n'y avait pas

de dure contrainte; on n'était pas obligé de faire taire toute

vivacité; je me sentais parfaitement à mon aise, parce que je

savais que je lui plaisais. Tout ce que je disais semblait le

consoler ou le ranimer. Délicieuse certitude qui donnait la vie et

la lumière à tout mon être! Je vivais en lui et lui en moi. Bien

qu'il fût aveugle, le sourire animait son visage, la joie brillait

sur son front, et ses traits prenaient une expression plus chaude

et plus douce.

Après le souper, il me fit beaucoup de questions pour savoir où

j'avais été, ce que j'avais fait et comment je l'avais trouvé;

mais je ne lui répondis qu'à moitié: il était trop tard pour

entrer dans ces détails. D'ailleurs j'aurais voulu ne toucher

aucune corde trop vibrante, n'ouvrir aucune nouvelle source

d'émotion dans son coeur. Mon seul désir pour le moment était de

l'égayer; j'avais réussi en partie; mais néanmoins sa gaieté ne

venait que par instants. Si la conversation se ralentissait un

peu, il devenait inquiet, me touchait et me disait:

«Jane, Jane, vous êtes pourtant bien une créature humaine; vous en

êtes sûre, n'est-ce pas?

-- Je le crois, sans doute, monsieur.

-- Mais comment se fait-il que, dans cette soirée triste et

sombre, vous vous êtes tout à coup trouvée près de mon foyer

solitaire? J'ai étendu la main pour prendre un verre d'eau, et

c'est vous qui me l'avez donné; j'ai fait une question, pensant

que la femme de John allait me répondre, et c'est votre voix qui a

retenti à mes oreilles.

-- Parce que c'était moi qui avais apporté le plateau, et non pas

Marie.

-- Les heures que je passe avec vous sont comme enchantées.

Personne ne peut savoir quelle vie triste, sombre et sans espoir,

j'ai menée pendant de longs mois. Je ne faisais rien, je

n'espérais rien. Je confondais le jour et la nuit. Je ne sentais

que le froid quand je laissais le feu s'éteindre, la faim quand

j'oubliais de manger, et une tristesse incessante, quelquefois

même un véritable délire en ne voyant plus ma Jane chérie; oui, je

désirais bien plus ardemment la sentir près de moi que de

recouvrer ma vue perdue. Comment se peut-il que Jane soit avec moi

et me dise qu'elle m'aime? Ne partira-t-elle pas aussi subitement

qu'elle est venue? J'ai peur de ne plus la retrouver demain.»

Une réponse ordinaire et pratique, sortant des préoccupations de

son esprit troublé, était le meilleur moyen de le rassurer dans

l'état où il se trouvait. Je passai mes doigts sur ses sourcils;

je lui fis remarquer qu'ils étaient brûlés, et je lui dis que je

me chargeais de les lui faire repousser aussi épais et aussi noirs

qu'auparavant.

«Pourquoi me faire du bien, esprit bienfaisant, puisqu'il arrivera

un moment fatal où vous me quitterez encore? Vous disparaîtrez

comme une ombre, et je ne saurai pas où vous irez, et je ne

pourrai plus vous retrouver.

-- Avez-vous un petit peigne sur vous, monsieur? demandai-je.

-- Pourquoi, Jane?

-- Pour peigner un peu votre crinière noire. Je vous trouve

effrayant quand je vous examine de près. Vous dites que je suis

une fée; mais vous, vous ressemblez encore plus à un lutin.

-- Suis-je bien laid, Jane?

-- Oui, monsieur, vous l'avez toujours été.

-- Hein?... Ceux avec lesquels vous avez demeuré ne vous ont pas

corrigée de votre malice.

-- Et pourtant ils étaient bons, cent fois meilleurs que vous; ils

se nourrissaient d'idées dont vous ne vous êtes jamais inquiété.

Leurs pensées étaient bien plus raffinées et bien plus élevées que

les vôtres.

-- Avec qui diable avez-vous été?

-- Si vous remuez ainsi, je vous arracherai tous les cheveux, et

alors au moins vous cesserez de douter de mon existence.

-- Avec qui avez-vous demeuré, Jane?

-- Je ne vous le dirai pas ce soir, monsieur; il faudra que vous

attendiez jusqu'à demain. Laisser mon histoire inachevée sera pour

moi une garantie que je serai appelée à votre table pour la finir.

Ah! il faut me souvenir que je ne dois point apparaître à votre

foyer simplement avec un verre d'eau; il faudra apporter au moins

un oeuf, sans parler du jambon frit.

-- Petite railleuse! Enfant des fées et des gnomes, j'éprouve près

de vous ce que je n'ai pas éprouvé depuis un an. Si Saül vous

avait eue en place de David, l'esprit malin aurait été exorcisé

sans l'aide de la harpe.

-- Maintenant, monsieur, vous voilà bien peigné, et je vais vous

quitter; car j'ai voyagé trois jours, et je suis fatiguée.

Bonsoir.

-- Encore un mot, Jane. N'y avait-il que des dames dans la maison

où vous avez demeuré?»

Je m'enfuis en riant, et je riais encore en montant l'escalier.

«Une bonne idée, pensai-je; j'ai là un moyen pour le tirer de sa

tristesse, pendant quelque temps du moins.»

Le lendemain de très bonne heure je l'entendis se remuer et se

promener d'une chambre dans l'autre. Aussitôt que Marie descendit,

il lui dit: «Mlle Eyre est-elle ici?» Puis il ajouta: «Quelle

chambre lui avez-vous donnée? N'est-elle point humide? Mlle Eyre

est-elle levée? Allez lui demander si elle a besoin de quelque

chose, et quand elle descendra.»

Je descendis lorsque je pensai qu'il était l'heure de déjeuner.

J'entrai très doucement dans la chambre où se trouvait.

M. Rochester, et je pus le regarder avant qu'il me sût là. Je fus

attristée en voyant cet esprit vigoureux subjugué par un corps

infirme. Il était assis sur sa chaise; bien qu'il fût tranquille,

il ne dormait pas. Évidemment, il attendait. Ses traits accentués

étaient empreints de cette douleur qui leur était devenue

habituelle. On eût dit une lampe éteinte qui attend qu'on la

rallume. Mais, hélas! ce n'était plus lui qui pouvait rallumer la

flamme de son expression; il avait besoin d'un autre pour cela. Je

voulais être gaie et joyeuse; mais l'impuissance de cet homme

jadis si fort me toucha jusqu'au fond du coeur. Cependant je

m'approchai de lui avec autant de vivacité que possible.

«Voilà une belle journée, monsieur, dis-je; la pluie a cessé et a

été remplacée par un brillant soleil. Vous allez bientôt venir

vous promener.»

J'avais réveillé la flamme de son visage; ses traits rayonnèrent.

«Ah! vous voilà, ma joyeuse alouette, s'écria-t-il. Venez à moi;

vous n'êtes pas partie; vous n'avez pas disparu. Il y a une heure,

j'ai entendu une de vos soeurs chanter dans les bois. Mais pour

moi, son chant n'avait pas d'harmonie, de même que le soleil

levant n'a pas de rayon pour moi; mon oreille est insensible à

toutes les mélodies de la terre, et n'aime que la voix de ma Jane.

Heureusement qu'elle se fait souvent entendre. Sa présence est le

seul rayon qui puisse me réchauffer.»

Les larmes me vinrent aux yeux en entendant cet aveu de son

impuissance: on eût dit un aigle royal enchaîné et qui se voit

forcé de demander à un moineau de lui apporter sa nourriture. Mais

je ne voulais pas pleurer. Je m'essuyai rapidement les yeux, et je

me mis à préparer le déjeuner.

La plus grande partie de la matinée fut passée en plein air. Je

conduisis M. Rochester hors du bois triste et humide, dans des

champs gais à voir. Je lui décrivis le feuillage d'un beau vert

brillant, les fleurs et les haies rafraîchies, le ciel bleu et

éblouissant. Je cherchai une place dans un joli endroit bien

ombragé; il se mit sur un tronc d'arbre, et je ne refusai pas de

m'asseoir sur ses genoux. Pourquoi l'aurais-je refusé, puisque

tous deux nous étions plus heureux près l'un de l'autre que

séparés? Pilote se coucha à côté de nous. Tout était tranquille.

M'entourant de ses bras, il rompit subitement le silence.

«Déserteur cruel! s'écria-t-il. Oh! Jane, vous ne pouvez pas vous

figurer ce que j'ai éprouvé lorsque je me suis aperçu que vous

aviez fui Thornfield, et que je ne pouvais vous trouver nulle

part; et lorsque après avoir examiné votre chambre, je vis que

vous n'aviez pris ni argent ni objets qui pussent vous en tenir

lieu. Vous aviez laissé le collier de perles que je vous avais

donné, et votre malle était encore là, telle que vous l'aviez

préparée pour votre voyage. Que fera ma bien-aimée, me demandais-

je, maintenant qu'elle est pauvre et abandonnée? Qu'avez-vous

fait, Jane? dites-moi.»

Je commençai alors le récit de tout ce qui s'était passé pendant

cette année, adoucissant beaucoup ce qui avait rapport aux trois

jours où j'avais erré mourante de faim: c'eût été lui imposer une

souffrance inutile. Le peu que je racontai lui fit une peine plus

grande que je n'aurais voulu.

Il me dit que je n'aurais pas dû le quitter ainsi, sans m'assurer

quelques ressources pour mon voyage. J'aurais dû lui faire part de

mon intention, me confier à lui; il ne m'aurait jamais forcée à

être sa maîtresse. Quelque violent qu'il parût dans son désespoir,

il m'aimait trop bien et trop tendrement pour agir en tyran. Il

m'aurait donné la moitié de sa fortune sans me demander un baiser

en retour, plutôt que de me voir lancée sans amis dans le monde.

Il était persuadé, ajoutait-il, que j'avais souffert plus que je

ne voulais le dire.

«Eh bien! répondis-je, quelles qu'aient été mes souffrances, elles

n'ont pas duré longtemps.»

Alors je me mis à lui raconter comment j'avais été reçue à Moor-

House, et comment j'avais obtenu une place de maîtresse d'école;

puis je lui parlai de mon héritage, et de la manière dont j'avais

découvert mes parents. Le nom de Saint-John revint fréquemment

dans mon récit. Aussi, quand j'eus achevé, ce nom devint

immédiatement le sujet de la conversation de M. Rochester.

«Alors ce Saint-John est votre cousin? me dit-il.

-- Oui.

-- Vous en avez parlé souvent; l'aimiez-vous?

-- Il était très bon, monsieur; je ne pouvais pas ne pas l'aimer.

-- Bon, cela signifie-t-il un homme de cinquante ans, respectable

et se conduisant bien? Que voulez-vous dire? expliquez-vous.

-- Saint-John n'a que vingt-neuf ans, monsieur.

-- Il est jeune encore, comme diraient les Français. Est-ce un

homme petit, froid et laid? Est-ce un de ces hommes dont la bonté

consiste plutôt à ne pas avoir de vices qu'à posséder des vertus?

-- Il est d'une infatigable activité; le but de sa vie est

d'accomplir des actes grands et nobles.

-- Mais sa tête est probablement faible. Il veut le bien, mais on

ne peut s'empêcher de hausser les épaules en l'entendant parler.

-- Il parle peu, monsieur, mais ce qu'il dit en vaut toujours la

peine. Sa tête est très forte; son esprit inflexible, mais

vigoureux.

-- Alors c'est un homme remarquable?

-- Oui, vraiment remarquable.

-- Instruit?

-- Saint-John est accompli et profondément instruit.

-- Ne m'avez-vous pas dit que ses manières ne vous plaisaient pas?

Il est probablement sermonneur et suffisant?

-- Je n'ai jamais parlé de ses manières; mais si elles ne me

plaisent pas, c'est que j'ai très mauvais goût: car elles sont

polies, calmes et douces.

-- J'ai oublié ce que vous m'avez dit de son extérieur. C'est

probablement quelque rude ministre à moitié étranglé dans sa

cravate blanche et perché sur les épaisses semelles de ses

souliers; n'est-ce pas?

-- Saint-John s'habille bien; il est grand et beau; ses yeux sont

bleus et son profil grec.

-- Le diable l'emporte!» dit-il à part. Puis, s'adressant à moi,

il ajouta: «L'aimiez-vous, Jane?

-- Oui, monsieur Rochester, je l'aimais; mais vous me l'avez déjà

demandé.»

Je vis bien ce qu'éprouvait M. Rochester; la jalousie s'était

emparée de lui et le mordait cruellement; mais la morsure était

salutaire: elle l'arrachait à sa douloureuse mélancolie. Aussi, je

ne voulus pas éloigner immédiatement le serpent.

«Peut-être ne désirez-vous pas rester plus longtemps sur mes

genoux, mademoiselle Eyre?» me dit M. Rochester.

Je ne m'attendais pas à cette observation.

«Pourquoi pas, monsieur Rochester? répondis-je.

-- Après le tableau que vous venez de me faire, vous trouvez

probablement le contraste bien grand. Vous m'avez dépeint un

gracieux Apollon. Il est présent à votre imagination, grand, beau,

avec ses yeux bleus et son profil grec. Votre regard repose sur un

Vulcain, un véritable forgeron, brun, aux larges épaules, aveugle

et estropié pardessus le marché.

-- Je n'y avais jamais pensé, monsieur; mais il est certain que

vous ressemblez à un Vulcain.

-- Eh bien! vous pouvez, me quitter; mais avant de partir (et il

me retint par une étreinte plus forte que jamais) vous me ferez le

plaisir de répondre à une ou deux questions.»

Il s'arrêta.

«Quelles questions, monsieur?»

Et alors commença un rude examen.

«Saint-John, dit-il, vous avait fait obtenir cette place de

maîtresse d'école avant de voir une cousine en vous?

-- Oui.

-- Vous le voyiez souvent? Il visitait l'école de temps en temps?

-- Tous les jours.

-- Et il approuvait vos plans? car vous êtes savante et habile,

Jane.

-- Oui, il les approuvait.

-- Il découvrit en vous bien des choses qu'il n'avait pas espéré y

trouver; vous avez des talents peu ordinaires.

-- Je ne puis pas vous répondre là-dessus.

-- Vous dites que vous aviez une petite ferme près de l'école; y

venait-il jamais vous voir?

-- De temps en temps.

-- Le soir?

-- Une ou deux fois.»

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 56 / 61 题