CHAPITRE XXIV

Tout en m'habillant, je repassai dans ma mémoire les événements de

la veille, et je me demandai si ce n'était point un rêve; je n'en

fus bien convaincue que lorsque, ayant revu M. Rochester, je

l'entendis me répéter ses promesses et me reparler de son amour.

En me peignant, je me regardai dans la glace, et je m'aperçus que

je n'étais plus laide; mon visage était plein de vie et

d'espérance, mes yeux semblaient avoir contemplé une fontaine de

joie et emprunté l'éclat à ses ondes transparentes. Souvent je

m'étais efforcée de ne pas regarder mon maître, craignant que ma

figure ne lui déplût: aujourd'hui je pouvais lever mon regard

jusqu'à lui sans avoir peur de refroidir son amour par

l'expression de mon visage. Je mis une robe d'été, légère et d'une

couleur claire; il me sembla que jamais vêtement ne m'avait mieux

parée, parce que jamais aucun n'avait été porté avec tant de joie.

Quand je descendis dans la grande salle, je ne fus pas surprise de

voir qu'une belle matinée de juin avait succédé à l'orage de la

veille, et de sentir, à travers la porte ouverte, le souffle d'une

brise fraîche et parfumée; la nature devait avoir quelque chose de

joyeux; j'étais si heureuse! Une pauvre femme et un petit enfant

pâle et en haillons s'arrêtèrent devant la porte; je courus vers

eux pour leur donner tout l'argent que j'avais dans ma bourse,

trois ou quatre schellings; bons ou mauvais, je voulais les voir

heureux. Aussi les corneilles faisaient entendre leurs cris et les

oiseaux chantaient; mais rien n'était aussi joyeux ni aussi

musical que mon coeur!

Mme Fairfax apparut à la fenêtre avec un visage triste, et me dit

gravement:

«Mademoiselle Eyre, voulez-vous venir déjeuner?»

Pendant le repas, elle fut calme et froide; mais je ne pouvais pas

la détromper. Il fallait attendre que mon maître voulût bien

expliquer tout ceci. Je mangeai ce que je pus, puis je me hâtai de

remonter dans ma chambre; je rencontrai Adèle qui sortait de la

salle d'étude.

«Où allez-vous? lui demandai-je, c'est l'heure du travail.

-- M. Rochester m'a dit d'aller dans la chambre des enfants.

-- Où est-il?

-- Là,» me répondit-elle, en indiquant la pièce qu'elle venait de

quitter.

J'entrai et je l'y trouvai en effet.

«Venez me dire bonjour,» me cria-t-il.

J'avançai joyeusement. Cette fois ce n'était pas un simple mot ou

une poignée de main qui m'attendait, mais un baiser; je le trouvai

tout naturel, et il me sembla doux d'être ainsi aimée et caressée

par lui.

«Jane, vous êtes fraîche, souriante et jolie, dit-il, oui,

vraiment jolie. Est-ce là la pâle petite fée que je connaissais?

Quelle joyeuse figure, quelles joues fraîches et quelles lèvres

roses! comme ces cheveux et ces yeux sont d'un brun brillant!»

J'avais des yeux verts, mais il faut excuser cette méprise: il

paraît qu'ils avaient changé de couleur pour lui.

«Oui, monsieur, c'est Jane Eyre.

-- Qui sera bientôt Jane Rochester, ajouta-t-il; dans quatre

semaines, Jane, pas un jour de plus, entendez-vous?»

Je ne pouvais pas bien comprendre encore, j'étais tout étourdie;

en entendant parler M. Rochester, je n'éprouvai pas une joie

intime, je ressentis comme un choc violent; je fus étonnée,

presque effrayée.

«Vous avez rougi, et maintenant vous êtes bien pâle, Jane,

pourquoi?

-- Parce que vous m'avez appelée Jane Rochester, et cela me semble

étrange.

-- Oui, la jeune Mme Rochester, la fiancée de Fairfax Rochester.

-- Cela ne se pourra pas, monsieur; le nom de Jane Rochester sonne

étrangement; les hommes ne jouissent jamais d'un bonheur complet

sur la terre; je ne suis pas destinée à avoir un sort plus heureux

que les autres jeunes filles dans ma position; me figurer un tel

bonheur, c'est croire à un conte de fée.

-- Eh bien, celui-là, j'en ferai une réalité; je commencerai dès

demain. Ce matin, j'ai écrit à mon banquier de Londres, pour qu'il

m'envoyât certains bijoux qu'il a en sa possession; ils ont

toujours appartenu aux dames de Thornfield; dans un jour ou deux,

j'espère pouvoir les remettre entre vos mains: car je veux vous

entourer des mêmes soins et des mêmes attentions que si vous étiez

la fille d'un lord.

-- Oh! monsieur, ne pensez pas aux bijoux, je n'aime pas à en

entendre parler; des bijoux pour Jane Eyre! Cela aussi me semble

étrange et peu naturel; je préférerais n'en point avoir.

-- Je veux mettre moi-même la chaîne de diamants autour de votre

cou et placer le cercle d'or sur votre front: car sur ce front du

moins la nature a posé son cachet de noblesse. Je veux attacher

des bracelets sur ces poignets délicats, et charger d'anneaux ces

doigts de fée.

-- Non, non, monsieur, pensez à autre chose; ne me parlez pas de

cela, et surtout de cette manière; ne vous adressez pas à moi

comme si j'étais belle; je suis une institutrice laide et

semblable à une quakeresse.

-- Vous êtes belle à mes yeux; vous avez la beauté que j'aime,

vous êtes délicate et aérienne.

-- Vous voulez dire chétive et nulle. Vous rêvez, monsieur ou vous

raillez; pour l'amour de Dieu, ne soyez pas ironique.

-- Je forcerai le monde à vous déclarer belle.» ajouta-t-il.

Mon embarras croissait à l'entendre parler ainsi; il me semblait

qu'il voulait soit se tromper, soit essayer de me tromper moi-

même.

«Je vêtirai ma Jane de satin et de dentelle, continua-t-il, je

mettrai des roses dans ses cheveux, et je couvrirai sa tête bien-

aimée d'un voile sans prix.

-- Et alors vous ne me reconnaîtrez pas, monsieur; je ne serai

plus votre Jane Eyre, mais un singe déguisé en arlequin, un geai

recouvert de plumes d'emprunt. Je ne serais pas plus étonnée de

vous voir habillé en acteur que moi revêtue d'une robe de cour; et

pourtant je ne vous trouve pas beau, bien que je vous aime

tendrement, trop tendrement pour vous flatter; ainsi donc ne me

flattez pas non plus.»

Il continua à parler sur le même ton, malgré ma prière.

«Aujourd'hui même, reprit-il, je vous mènerai dans la voiture à

Millcote pour que vous y choisissiez, quelques vêtements. Je vous

ai dit que nous serions mariés dans quatre semaines; le mariage

aura lieu tranquillement dans la chapelle du château; ensuite nous

partirons pour la ville. Après un court séjour j'emmènerai mon

trésor dans des régions plus rapprochées du soleil que

l'Angleterre, dans les vignes françaises, et les plaines d'Italie;

elle verra tout ce qui est fameux dans l'histoire ancienne et dans

les temps modernes; elle goûtera à l'existence des villes; elle

apprendra sa valeur par une juste comparaison avec les autres

femmes.

-- Je voyagerai, monsieur, et avec vous?

-- Vous passerez quelque temps à Paris, à Rome, à Naples, à

Florence, à Venise, à Vienne; tous les pays que j'ai parcourus

seront traversés par vous; partout où mon éperon a frappé, vous

poserez votre pied de sylphide. Il y a dix ans, j'ai parcouru

l'Europe à moitié fou de dégoût, de haine, de rage, et un peu

semblable à ceux qui m'accompagnaient; cette fois, guéri et

purifié, je la visiterai avec l'ange qui est mon soutien.»

Je souris en l'entendant parler ainsi.

«Je ne suis pas un ange, dis-je, et je n'en serai pas un tant que

je vivrai; je ne serai que moi-même. Il ne faut pas vous attendre

à trouver rien de céleste en moi; vous seriez aussi trompé que moi

si je voulais trouver quelque chose de divin en vous.

-- Que vous attendez-vous à trouver chez moi?

-- Pendant quelque temps peut-être, vous serez comme maintenant,

mais cela durera peu; ensuite vous deviendrez froid, capricieux,

sombre, et j'aurai beaucoup de peine à vous plaire; puis, quand

vous serez habitué à moi, vous m'aimerez de nouveau, je ne dis pas

d'amour, mais d'affection. Je pense que votre amour s'éteindra au

bout de six mois ou même de moins; j'ai vu dans les livres écrits

par les hommes que c'était le temps le plus long accordé à

l'ardeur d'un mari; mais je pense après tout que, comme amie et

comme compagne, je ne serai jamais tout à fait déplaisante aux

yeux de mon cher maître.

-- Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore! moi je sais que je

vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce

n'est pas seulement de l'affection, mais de l'amour, et un amour

véritable, fervent et sûr.

-- Vous êtes capricieux.

-- Pour les femmes qui ne me plaisent que par leur visage je suis

pire que le diable, quand je découvre qu'elles n'ont ni âme ni

coeur, quand je les vois basses, triviales, peut-être imbéciles,

dures et méchantes; mais pour un oeil pur, une langue éloquente,

une âme de feu, un caractère qui peut se plier sans se briser, à

la fois souple et fort, maniable et résistant, je suis toujours

fidèle et aimant.

-- Avez-vous jamais rencontré une telle nature, monsieur? avez-

vous jamais aimé une telle femme?

-- Je l'aime maintenant.

-- Quant à moi, je n'atteindrai jamais à cet idéal, même sur un

seul point.

-- Je n'ai point rencontré de femmes qui vous ressemblassent,

Jane; vous me plaisez et vous me dominez; vous semblez vous

soumettre, et j'aime votre manière de plier. Quand je retourne

sous mes doigts un écheveau de soie, je sens dans mes bras un

tressaillement qui continue jusque dans mon coeur; eh bien, de

même je me sens gagné par vous, et votre influence est plus douce

que je ne puis le dire; cette défaite me donne plus de joie que

n'importe quel triomphe! Pourquoi souriez-vous, Jane? que signifie

cet air inexplicable?

-- Je pensais, monsieur (excusez-moi, mon idée était

involontaire), je pensais à Hercule et à Samson, près de celles

qui les avaient charmés.

-- Et vous, petite fée, vous étiez...

-- Silence, monsieur! Il n'y a pas plus de sagesse dans vos

paroles que de raison dans les actes de ceux dont je vous parlais

tout à l'heure; mais il est probable que, s'ils avaient été

mariés, la sévérité du mari aurait expié la douceur de l'amant, et

c'est ce que je crains en vous; je voudrais savoir ce que vous me

répondrez dans un an, si je vous demande une faveur qu'il ne vous

plaira pas de m'accorder.

-- Demandez-moi quelque chose maintenant, Jane, la moindre chose;

je désire être prié.

-- Je le veux bien, monsieur; ma pétition est toute prête.

-- Parlez; mais si vous me regardez, et si vous me regardez de

cette manière, je me verrai forcé de vous promettre d'avance, ce

qui serait une folie à moi.

-- Pas du tout, monsieur; voici simplement ce que je voulais vous

demander: n'envoyez pas chercher vos bijoux, et ne me mettez pas

une couronne de roses; autant vaudrait entourer d'une dentelle

d'or ce grossier mouchoir de poche que vous tenez à la main.

-- C'est-à-dire qu'autant vaudrait dorer l'or le plus pur, je le

sais; aussi serez-vous satisfaite, pour le moment du moins; je

vais écrire à mon banquier. Mais vous ne m'avez encore rien

demandé; priez-moi de vous donner quelque chose.

-- Eh bien, monsieur, ayez la bonté de satisfaire ma curiosité sur

un point.»

Il se troubla.

«Comment, comment? dit-il vivement; la curiosité est dangereuse;

heureusement je n'ai pas juré de vous répondre.

-- Il n'y a aucun danger à me répondre, monsieur.

-- Parlez donc, Jane; mais plutôt que cette simple question, à

laquelle est peut-être lié un secret, je préférerais que vous

m'eussiez demandé la moitié de ce que je possède.

-- Eh bien, roi Assuérus, que ferais-je de la moitié de vos

richesses? me prenez-vous pour un usurier juif, désirant

s'approprier des terres? J'aimerais bien mieux avoir votre

confiance; vous me donnerez bien votre confiance, n'est-ce pas,

puisque vous me donnez votre amour?

-- Vous êtes la bienvenue, Jane, à connaître tous ceux de mes

secrets qui sont dignes de vous; mais pour l'amour de Dieu, ne

demandez pas un fardeau inutile; ne tendez pas vos lèvres vers une

coupe empoisonnée, et ne me soumettez pas à un examen trop dur.

-- Pourquoi pas, monsieur? vous venez de me dire que vous aimiez à

être vaincu, et qu'il vous était doux de vous sentir persuadé. Ne

pensez-vous pas que je ferais bien de vous arracher une

confession, de prier, de supplier, de pleurer même, si c'est

nécessaire, rien que pour essayer mon pouvoir?

-- Je vous défie dans un tel essai; cherchez à deviner, et le jeu

cessera aussitôt.

-- Alors, monsieur, vous renoncez facilement. Mais, comme votre

regard est sombre! vos paupières sont devenues aussi épaisses que

mon doigt, et votre front ressemble à celui d'un Jupiter tonnant.

C'est là l'air que vous aurez lorsque vous serez marié, monsieur,

je suppose?

-- Et vous, reprit M. Rochester si c'est là l'air que vous aurez

lorsque vous serez mariée, il faudra bien vite rompre: car en ma

qualité de chrétien, je ne puis pas vivre avec un lutin. Mais que

vouliez-vous me demander, petite créature? dépêchez-vous.

-- Voyez, vous n'êtes même plus poli. Du reste, j'aime mieux la

rudesse que la flatterie; j'aime mieux être une petite créature

qu'un ange. Voici ce que j'avais à vous demander: pourquoi avez-

vous pris tant de peine à me persuader que vous vouliez épouser

Mlle Ingram?

-- Est-ce tout? Dieu soit loué!» Son front se dérida; il me

regarda en souriant, lissa mes cheveux et sembla heureux comme

s'il venait d'éviter un danger. «Je puis vous faire ma confession,

Jane, dit-il, bien que je risque un peu de vous indigner, et je

sais tout ce qu'il y a de flamme en vous lorsque vous êtes

irritée; vous étiez pleine d'ardeur, hier soir, quand vous vous

révoltiez contre la destinée et que vous vous déclariez mon égale:

car c'est vous, Jane, qui l'avez dit!

-- Sans doute; mais répondez, monsieur, je vous prie, à la

question que je vous ai faite sur Mlle Ingram.

-- Eh bien! j'ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi

follement amoureuse de moi que je l'étais de vous; je savais que

le meilleur moyen d'arriver à mon but était d'exciter votre

jalousie.

-- Très bien; comme cela vous rapetisse! vous n'êtes pas plus

grand que le bout de mon petit doigt. C'était une honte et un

scandale d'agir ainsi; les sentiments de Mlle Ingram n'étaient

donc rien à vos yeux?

-- Tous ses sentiments se réduisent à un seul: l'orgueil; il est

bon qu'elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jane?

-- Peu importe, monsieur; il n'est point intéressant pour vous de

le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement: croyez-vous

que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale? Ne

se sentira-t-elle pas bien abandonnée?

-- C'est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que

c'était elle qui m'avait abandonné; la pensée que je n'étais pas

riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

-- Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester; je crains

que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

-- Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jane et

ils ont bien pu s'égarer souvent.

-- Eh bien! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand

bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre

souffrir les douleurs amères que j'endurais il y a quelque temps.

-- Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant; personne au

monde n'a pour moi un amour pur comme le vôtre; la croyance à

votre affection, Jane, est un baume bien doux pour mon âme.»

Je pressai mes lèvres contre la main qu'il avait laissée sur mon

épaule. Je l'aimais beaucoup, plus que je ne voulais me l'avouer,

plus que ne peuvent l'exprimer des mots.

«Demandez-moi encore quelque chose, me dit-il; c'est mon bonheur

d'être prié et de céder.

-- J'avais une autre pétition toute prête. Communiquez vos

intentions à Mme Fairfax, monsieur, dis-je; elle m'a vue hier soir

dans la grande salle avec vous, et elle a été étonnée; donnez-lui

quelques explications avant que je la revoie: cela me fait de la

peine d'être mal jugée par une femme aussi excellente.

-- Montez dans votre chambre, et mettez votre chapeau, me

répondit-il; je voudrais vous emmener ce matin à Millcote. Pendant

que vous vous habillerez, je vais éclairer l'intelligence de la

vieille dame. Vous croit-elle perdue, parce que vous m'avez donné

votre amour?

-- Elle pense que j'ai oublié ma place, et vous la vôtre,

monsieur.

-- Votre place est dans mon coeur; et malheur à ceux qui

voudraient vous insulter, maintenant ou plus tard! Allez-vous

habiller.»

Ce fut bientôt fait, et lorsque j'entendis M. Rochester quitter la

chambre de Mme Fairfax, je me hâtai de descendre. La vieille dame

était à lire sa Bible comme tous les matins; elle avait posé ses

lunettes sur le livre; pour le moment, elle semblait avoir oublié

l'occupation suspendue par l'entrée de M. Rochester; ses yeux,

fixés sur la muraille, indiquaient la surprise d'un esprit

tranquille qui vient d'apprendre une nouvelle extraordinaire. En

me voyant, elle se leva, fit un effort pour sourire, et murmura

quelques mots de félicitation; mais le sourire expira sur ses

lèvres et la phrase fut laissée inachevée; elle mit ses lunettes,

ferma sa Bible, et éloigna sa chaise de la table.

«Je suis si étonnée, mademoiselle Eyre, dit-elle, que je ne sais

ce que je dois vous dire. Certainement je n'ai pas rêvé...

Quelquefois, lorsque je suis assise seule, je m'endors et je me

figure des choses qui ne sont jamais arrivées; bien souvent j'ai

cru voir mon mari, qui est mort il y a quinze ans, s'asseoir à

côté de moi, et je l'ai même entendu m'appeler Alice, comme il

avait coutume de le faire. Pouvez-vous me dire si M. Rochester

vous a vraiment demandé de l'épouser? Ne vous moquez pas de moi;

mais il me semble bien qu'il est entré ici, il y a cinq minutes,

pour me dire que dans un mois vous seriez sa femme.

-- Il m'a dit la même chose, répondis-je.

-- Vraiment! Et croyez-vous ce qu'il vous a dit? Avez-vous

accepté?

-- Oui.»

Elle me regarda avec étonnement.

«Je ne l'aurais jamais cru. C'est un homme orgueilleux, tous les

Rochester l'étaient; son père aimait l'argent, et lui-même a

toujours passé pour économe. Il a l'intention de vous épouser?

-- Il me l'a dit.»

Elle me regarda, et je lus dans ses yeux qu'elle ne trouvait en

moi aucun charme assez puissant pour résoudre l'énigme.

«Je ne comprends pas cela, continua-t-elle; mais sans doute c'est

vrai, puisque vous le dites. Comment tout cela s'expliquera-t-il?

je ne le sais pas. On conseille souvent l'égalité de fortune et de

position; puis il y a vingt ans de différence entre vous, il

pourrait presque être votre père.

-- Non, en vérité, madame Fairfax, m'écriai-je; il n'a pas l'air

de mon père le moins du monde, et ceux qui nous verront ensemble

ne pourront pas le supposer un instant; M. Rochester semble aussi

jeune et est aussi jeune que certains hommes de vingt-cinq ans.

-- Et c'est vraiment par amour qu'il veut vous épouser?» me

demanda-t-elle.

Je fus si blessée par sa froideur et son scepticisme, que mes yeux

se remplirent de larmes.

«Je suis fâchée de vous faire de la peine, continua la veuve; mais

vous êtes si jeune et vous connaissez si peu les hommes! je

voudrais vous mettre sur vos gardes. Il y a un vieux dicton qui

dit que tout ce qui brille n'est pas or, et je crains qu'il n'y

ait là-dessous quelque chose que ni vous ni moi ne pouvons

deviner.

-- Comment! suis-je donc un monstre? m'écriai-je. Est-il

impossible que M. Rochester ait une affection sincère pour moi?

-- Non, vous êtes très bien et vous avez même gagné depuis quelque

temps; je crois que M. Rochester vous aime; j'ai toujours remarqué

que vous étiez sa favorite; souvent j'ai souffert pour vous de

cette préférence si marquée, et j'aurais désiré pouvoir vous

mettre sur vos gardes: mais j'hésitais à placer sous vos yeux même

la possibilité du mal. Je savais qu'une semblable pensée vous

choquerait, vous offenserait peut-être; je vous savais

profondément modeste et sensible; je pensais qu'on pouvait vous

livrer à vous-même. Je ne puis pas vous dire ce que j'ai souffert

la nuit dernière, lorsqu'après vous avoir cherchée dans toute la

maison, je n'ai pas pu vous trouver, ni M. Rochester non plus, et

quand je vous ai vus revenir ensemble à minuit...

-- Eh bien! peu importe cela maintenant, interrompis-je avec

impatience. Il suffit que tout se soit bien passé.

-- Et j'espère que tout ira bien jusqu'à la fin, dit-elle. Mais,

croyez-moi, vous ne pouvez pas prendre trop de précautions; gardez

M. Rochester à distance; défiez-vous de vous-même autant que de

lui; des hommes dans sa position n'ont pas l'habitude d'épouser

leurs institutrices.»

L'impatience me gagnait; heureusement Adèle entra en courant:

«Laissez-moi aller à Millcote avec vous, s'écria-t-elle;

M. Rochester ne le veut pas, et pourtant il y a bien de la place

dans la voiture neuve; demandez-lui de me laisser aller,

mademoiselle.

-- Certainement, Adèle.»

Et je me hâtai de sortir, heureuse d'échapper à une si rude

conseillère. La voiture était prête, on l'amenait devant la

maison; mon maître s'avançait vers elle, et Pilote l'accompagnait.

«Adèle peut venir avec nous, n'est-ce pas, monsieur? demandai-je.

-- Je lui ai dit que non; je ne veux pas avoir de marmot; je

désire être seul avec vous.

-- Laissez-la venir, monsieur Rochester, je vous en prie; cela

vaudra mieux.

-- Non, ce serait une entrave.»

Son regard et sa voix étaient absolus: les avertissements et les

doutes de Mme Fairfax m'avaient glacée; je n'avais plus aucune

certitude dans mes espérances; je ne cherchais plus à exercer mon

pouvoir sur M. Rochester. J'allais obéir machinalement et sans

dire un mot de plus; mais, en m'aidant à monter dans la voiture,

il me regarda.

«Qu'y a-t-il donc? me demanda-t-il; toute la joie est disparue de

votre visage. Désirez-vous vraiment que la petite vienne? et cela

vous contrariera-t-il si je la laisse ici?

-- Je préférerais qu'elle vînt, monsieur.

-- Eh bien! allez chercher votre chapeau, et revenez aussi vite

que l'éclair.» cria-t-il à Adèle.

Elle lui obéit avec promptitude.

«Après tout, qu'importe une petite contrainte d'une matinée? dit-

il; bientôt je vous demanderai vos conversations, vos pensées, et

votre société pour toujours.»

Lorsque Adèle fut dans la voiture, elle se mit à m'embrasser pour

m'exprimer sa reconnaissance, mais elle fut immédiatement reléguée

dans un coin à côté de M. Rochester. Elle jeta un coup d'oeil de

mon côté; un voisin si sombre la gênait; elle n'osait lui faire

part d'aucune de ses observations, ni lui rien demander.

«Laissez-la venir près de moi, m'écriai-je; elle vous gênera peut-

être, monsieur; il y a bien assez de place de ce côté.»

Il me la passa, comme il eût fait d'un petit chien.

«Je l'enverrai prochainement en pension.» me dit-il en souriant.

Adèle l'entendit et lui demanda si elle irait en pension sans

mademoiselle.

«Oui, répondit-il, tout à fait sans elle, car je l'emmènerai avec

moi dans la lune; là, je chercherai une caverne dans une vallée

entourée de montagnes volcaniques, et elle y demeurera avec moi,

avec moi seul.

-- Elle n'aura rien à manger; vous la ferez mourir de faim, fit

observer Adèle.

-- J'irai ramasser de bonnes choses pour son déjeuner et son

dîner; dans la lune, les plaines et les collines en sont remplies,

Adèle.

-- Elle aura froid; comment fera-t-elle du feu?

-- Dans la lune, le feu sort des montagnes; quand elle aura froid,

je la porterai sur le sommet d'un volcan et je l'assoirai sur le

bord du cratère.

-- Oh! qu'elle y sera mal et peu confortablement! Ses vêtements

s'useront; comment lui en donnerez-vous de nouveaux?»

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 40 / 61 题