CHAPITRE XXIII

Un splendide été brillait sur l'Angleterre; un ciel pur et un

soleil radieux égayent rarement la Grande-Bretagne, même pendant

un seul jour, et pourtant depuis longtemps déjà nous jouissions de

cette faveur: on eût dit que les belles journées d'Italie venaient

de quitter le Midi, comme de brillants oiseaux de passage, pour

s'arrêter quelque temps sur les rochers d'Albion. On avait rentré

les foins; les champs verts qui entouraient Thornfield venaient

d'être fauchés; la route poudreuse était durcie par la chaleur;

les arbres se montraient dans tout leur éclat: les teintes foncées

des haies et des bois touffus contrastaient bien avec la nuance

tendre des prairies nouvellement fauchées.

Un soir, Adèle, fatiguée d'avoir ramassé des baies la moitié de la

journée, s'était couchée avec le soleil; quand je la vis endormie,

je la quittai pour me rendre dans le jardin.

C'était alors l'heure la plus agréable de la journée; la grande

chaleur avait cessé et une fraîche rosée tombait dans les plaines

altérées et sur les montagnes desséchées; pendant le jour, le

soleil avait brillé sans nuage; à ce moment, tout le ciel était

empourpré. Les rayons du soleil couchant s'étaient concentrés sur

un seul pic et brillaient avec l'éclat d'une fournaise ardente ou

d'une pierre précieuse; ces lueurs se reflétaient sur la moitié du

ciel, mais devenaient de plus en plus douces à mesure qu'elles

s'éloignaient de leur centre de lumière. L'orient avait aussi son

charme avec son beau ciel d'un bleu foncé, et son étoile solitaire

qui venait de se lever pour lui servir de modeste joyau; la lune,

encore cachée à l'horizon, devait bientôt l'éclairer de ses doux

rayons.

Je me promenai quelques instants sur le pavé; mais tout à coup une

odeur légère et bien connue, celle d'un cigare, arriva jusqu'à

moi: je regardai, et je m'aperçus que la fenêtre de la

bibliothèque était entr'ouverte. Je savais que de là on pouvait

suivre tous mes mouvements; aussi je me dirigeai vers le verger.

C'était un lieu abrité et semblable à un Eden, plein d'arbres et

de fleurs; un mur très élevé le séparait de la cour, et une avenue

de hêtres de la pelouse; à un des bouts, une barrière détruite le

séparait seule des champs déserts; une allée tortueuse, bordée de

lauriers et terminée par un gigantesque marronnier d'Inde entouré

d'un banc, conduisait à la barrière. Émue par la douce rosée, par

le silence et l'obscurité croissante, il me sembla que j'aimerais

à passer ma vie en cet endroit. Je me promenai au milieu des

fleurs et des arbres fruitiers dans le haut du verger, qui pour le

moment était plus éclairé que le reste par les rayons de la lune

naissante; je fus arrêtée tout à coup, non pas que j'eusse aperçu

ou entendu quelque chose mais je venais de sentir encore une fois

la même odeur.

L'aubépine, les aurones, le jasmin, les oeillets et les roses

avaient cessé de répandre leur parfum: cette odeur n'était

produite ni par les arbres ni par les fleurs; je savais bien

qu'elle venait du cigare de M. Rochester; je regardai autour de

moi en écoutant. Je vis des arbres chargés de fruits mûrs,

j'entendis le rossignol chanter dans le bois, mais je n'aperçus

aucune forme humaine et je ne distinguai aucun bruit de pas;

cependant, comme l'odeur augmentait, je résolus de me retirer. Au

moment où je mettais la main sur la porte, M. Rochester entra; je

reculai dans la niche tapissée de lierre: «Il ne restera pas

longtemps, pensai-je; il retournera bientôt au château, et ainsi

du moins il ne m'aura pas vue.»

Mais je m'étais trompée; le soir lui parut aussi agréable et le

vieux jardin aussi attrayant qu'à moi. Il se promenait, tantôt

soulevant les branches des groseilliers à maquereau pour en

contempler les fruits aussi gros que des prunes, tantôt cueillant

une cerise mûre, tantôt se penchant sur des fleurs, soit pour en

respirer le parfum, soit pour examiner les gouttes de rosée

renfermées dans leurs pétales. Un gros scarabée passa en

bourdonnant près de moi et alla se poser sur une plante aux pieds

de M. Rochester; il le vit et s'inclina pour le regarder.

«Maintenant, pensai-je, il me tourne le dos et il est occupé,

peut-être pourrai-je sortir sans être remarquée.»

Je marchai sur le gazon, afin que ma présence ne fût pas révélée

par le craquement du sable; M. Rochester se tenait à un ou deux

mètres de l'endroit devant lequel j'étais obligée de passer; il

semblait absorbé dans la contemplation de l'insecte. «Je pourrai

très bien me retirer sans être vue.»me dis-je. Au moment où je

passai près de son ombre, projetée sur le jardin par la lune qui

n'était pas encore complètement levée, il me dit tranquillement et

sans se retourner:

«Jane, venez un peu ici voir cet insecte.»

Je n'avais fait aucun bruit; il n'avait pas d'yeux derrière le

dos, son ombre m'avait donc sentie; je tressaillis d'abord, puis

je m'approchai.

«Regardez ces ailes, me dit-il; cet animal me rappelle les

insectes de l'Inde. Il est rare de voir en Angleterre un rôdeur de

nuit aussi grand et aussi gai; ah! le voilà envolé.»

L'insecte partit. J'allais l'imiter, mais M. Rochester me suivit,

et, au moment où j'atteignis la porte, il me dit:

«Revenez; par une nuit si belle, il serait honteux de rester

enfermée, et personne ne peut désirer dormir au moment où le

soleil couchant fait place à la lune qui se lève.»

Bien que souvent ma langue soit prompte à répondre, il y a des cas

où je ne puis trouver une phrase pour m'excuser, et cela arrive

presque toujours dans des circonstances où un simple mot et un

prétexte plausible seraient bien nécessaires pour me tirer d'un

embarras pénible. Je ne désirais pas me promener à cette heure

avec M. Rochester dans le verger obscur, mais je ne pouvais

trouver aucune raison pour le quitter. Je le suivis lentement,

tout en cherchant un moyen de délivrance; mais il était lui-même

si calme et si grave que j'eus honte de mon trouble: la pensée que

ce que je faisais là n'était pas bien ne préoccupait que moi; la

conscience de M. Rochester semblait parfaitement calme.

«Jane, me dit-il, lorsque, après être entrés dans l'allée bordée

de lauriers, nous nous dirigeâmes du côté de la barrière et du

marronnier d'Inde, Thornfield est une résidence agréable en été,

n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Vous devez aimer cette maison, vous qui remarquez les beautés

de la nature et qui vous attachez aux choses?

-- En effet, je me suis attachée à Thornfield.

-- Et, bien que je ne puisse comprendre comment, je me suis aperçu

que vous aviez une certaine affection pour cette petite folle

d'Adèle, et même pour la simple Mme Fairfax.

-- Oui, monsieur, je les aime toutes deux, d'une manière

différente, il est vrai.

-- Et vous seriez fâchée de les quitter?

-- Oui.

-- C'est malheureux! dit-il; puis il soupira et s'arrêta. Il en

est toujours ainsi dans la vie, continua-t-il; à peine êtes-vous

installé dans un lieu agréable qu'une voix vous ordonne de vous

lever et de partir, car l'heure du repos est expirée.

-- Dois-je partir, monsieur?'demandai-je; dois-je quitter

Thornfield?

-- Je crois que oui, Jane; j'en suis fâché, mais je crois qu'il le

faudra.»

C'était un rude coup; mais je ne me laissai pas abattre.

«Eh bien, monsieur, je serai prête quand viendra l'ordre de

marcher.

-- Il est venu maintenant; je suis forcé de le donner ce soir.

-- Alors, vous allez vous marier, monsieur?

-- Précisément, exactement; avec votre pénétration ordinaire, vous

avez deviné juste.

-- Et sera-ce bientôt, monsieur?

-- Oh! oui, ma... c'est-à-dire mademoiselle Eyre; vous vous

rappelez bien, Jane, la première fois où, grâce soit à moi, soit à

la rumeur publique, vous avez compris que j'avais l'intention,

moi, vieux célibataire, d'accepter des liens sacrés, d'entrer dans

le saint état de mariage, en un mot, de presser Mlle Ingram sur

mon coeur (mes deux bras y suffiront à peine; mais, après tout,

d'une si belle créature on ne saurait trop prendre); eh bien,

comme je le disais... Mais écoutez-moi donc, Jane; ne tournez pas

la tête; ne cherchez pas d'autres scarabées: celui que vous avez

vu était quelque enfant qui venait de déserter sa demeure. Je

voulais seulement vous rappeler que vous avez été la première à me

dire, avec cette discrétion que je respecte en vous, cette

prévoyance, cette prudence et cette humilité qui conviennent à

votre position, que, dans le cas où j'épouserais Mlle Ingram, vous

et la petite Adèle feriez mieux de vous retirer. Je ne parle pas

du blâme implicite jeté sur ma bien-aimée par cet avis, et même je

tâcherai de l'oublier lorsque vous serez loin d'ici, Jane; je ne

me souviendrai que de la sagesse d'un conseil que j'ai voulu

suivre: il faut qu'Adèle aille en pension, et vous, mademoiselle

Eyre, il faut changer de place.

-- Oui, monsieur, je vais faire insérer ma demande tout de suite

dans les journaux. En attendant, je suppose...»

J'avais l'intention d'ajouter: «Je suppose que je puis rester ici

jusqu'à ce que j'aie trouvé un nouvel abri.» Mais je m'arrêtai,

sentant qu'il serait imprudent d'entreprendre une longue phrase,

car je n'étais plus maîtresse de ma voix.

«Dans un mois environ j'espère être marié, continua M. Rochester;

dans l'intervalle je m'occuperai de vous chercher de l'occupation

et un asile.

-- Je vous remercie, monsieur; je suis fâchée de vous donner...

-- Oh! pas de remercîments; lorsqu'on a rempli ses devoirs aussi

bien que vous, on a le droit de demander à celui au service duquel

on a été, de faire pour vous tout ce qui est en son pouvoir. J'ai

déjà entendu parler à ma future belle-mère d'une place qui, je le

crois, vous conviendrait: il s'agit d'entreprendre l'éducation des

cinq filles de Mme Dionysius O'Gall, de Betternut-Lodge, en

Irlande; je crois que vous aimerez l'Irlande; on dit que les

habitants y sont pleins de coeur.

-- C'est bien loin, monsieur.

-- Qu'importe? une jeune fille aussi raisonnable que vous ne doit

pas regarder à faire un long voyage.

-- Ce n'est pas le voyage qui m'inquiète; mais la mer et une

barrière entre...

-- Entre quoi, Jane?

-- Entre l'Irlande, et l'Angleterre, et Thornfield, et...

-- Eh bien!

-- Et vous, monsieur!»

Je prononçai cette dernière phrase presque involontairement, et

involontairement aussi mes larmes se mirent à couler; néanmoins,

je ne pleurais pas assez haut pour être entendue; je réprimai mes

sanglots. La pensée de Mme O'Gall me glaçait le coeur, mais moins

encore que la pensée des vagues destinées à murmurer éternellement

entre moi et le maître auprès duquel je me promenais; cependant,

ce qui était plus douloureux encore pour mon âme, c'était l'idée

que la richesse, le rang et l'habitude étaient venus se placer

entre moi et celui que j'aimais.

«C'est bien loin, repris-je de nouveau.

-- Certainement; et lorsque vous serez en Irlande, je ne vous

reverrai plus, Jane, c'est bien certain: car je n'irai jamais en

Irlande; je n'aime pas beaucoup ce pays. Nous avons été amis,

Jane, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, lorsque des amis sont à la veille de se séparer, ils

aiment à passer l'un près de l'autre le peu de temps qui leur

reste; venez, nous allons parler de ce voyage et de cette

séparation, pendant que les étoiles commencent leur course

brillante dans le ciel. Tenez, voici un marronnier d'Inde entouré

d'un banc; nous allons nous y asseoir tranquillement, bien que

nous ne soyons plus destinés à nous placer ainsi l'un à côté de

l'autre.»

Il me fit asseoir, et il s'approcha de moi.

«Il y a bien loin d'ici en Irlande, Jane, et je suis fâché de voir

ma petite amie entreprendre un voyage si fatigant; mais si je ne

puis rien trouver de mieux, que faire?... Jane, m'êtes-vous

attachée?»

Je ne pus pas hasarder une réponse, mon coeur était trop plein.

«C'est que, dit-il, j'éprouve quelquefois pour vous un étrange

sentiment, surtout lorsque vous êtes près de moi, comme

maintenant: il me semble que j'ai dans le coeur une corde

invisible, fortement attachée à une corde toute semblable et

placée dans votre coeur; si un bras de mer et soixante lieues de

terre doivent nous séparer, j'ai peur que cette corde sympathique

ne se brise et que la blessure ne saigne intérieurement. Quant à

vous, vous m'oublieriez.

-- Jamais, monsieur! vous savez...» Il me fut impossible de

continuer.

«Jane, entendez-vous le rossignol chanter dans les bois? écoutez!»

En écoutant, je sanglotais convulsivement, car je ne pouvais plus

réprimer mes sentiments; je fus obligée de céder, et j'éprouvai

dans tout mon être une souffrance aiguë. Quand je parlai, ce ne

fut que pour exprimer un désir impétueux de n'être jamais née ou

de n'être jamais venue à Thornfield.

«Est-ce parce que vous êtes fâchée de le quitter?» me demanda

M. Rochester.

La souffrance et l'amour avaient excité chez moi une violente

émotion, qui s'efforçait de devenir maîtresse absolue, de dominer,

de régner et de parler.

«Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m'écriai-je; j'aime

Thornfield; je l'aime, parce que, pendant quelque temps, j'y ai

vécu d'une vie délicieuse; je n'ai pas été foulée aux pieds et

humiliée; je n'ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs;

on ne m'a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé; j'ai

vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit; j'ai

causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai

connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et

d'angoisse en pensant qu'il faut m'éloigner de vous pour toujours;

je vois la nécessité du départ, et c'est comme si je me voyais

forcée de mourir.

-- Où voyez-vous la nécessité de partir? demanda-t-il tout à coup.

-- Où? ne me l'avez-vous pas vous-même montrée, monsieur?

-- Et sous quelle forme?

-- Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble,

votre fiancée.

-- Ma fiancée! Quelle fiancée? Je n'ai pas de fiancée.

-- Mais vous en aurez une.

-- Oui, j'en aurai une, dit-il en serrant les dents.

-- Alors, il faut que je parte; vous l'avez dit vous-même.

-- Non, il faut que vous restiez; je le jure, et je garderai mon

serment!

-- Je vous dis qu'il me faut partir, répondis-je, excitée par

quelque chose qui ressemblait à la passion. Croyez-vous que je

puisse rester en n'étant rien pour vous? croyez-vous que je sois

une automate, une machine qui ne sent rien? croyez-vous que je

souffrirais de me voir mon morceau de pain arraché de mes lèvres

et ma goutte d'eau vive jetée de ma coupe? croyez-vous que, parce

que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n'aie ni âme ni

coeur? Et si Dieu m'avait faite belle et riche, j'aurais rendu la

séparation aussi rude pour vous qu'elle l'est aujourd'hui pour

moi! Ce n'est plus la convention, la coutume, ni même la chair

mortelle qui vous parle; c'est mon esprit qui s'adresse à votre

esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous

étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité!

-- Oui, dans notre véritable égalité ,» répéta M. Rochester; puis

il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lèvres

contre les miennes: «Et, puisque nous sommes égaux, c'est ainsi

que nous serons aux pieds de Dieu.

-- Oui, monsieur, répondis-je. Et pourtant non; non, car vous êtes

marié, ou du moins sur le point de l'être, et à une femme qui vous

est inférieure, pour laquelle vous n'avez pas de sympathie, que

vous n'aimez pas réellement, car je vous ai entendu rire d'elle!

Moi, je mépriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure

que vous. Laissez-moi partir.

-- Où, Jane pour l'Irlande?

-- Oui, pour l'Irlande; je me suis rendue maîtresse de moi,

maintenant je puis aller n'importe où.

-- Jane, restez tranquille; ne vous débattez pas comme un oiseau

sauvage pris au piège et qui arracherait ses plumes dans son

désespoir.

-- Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m'enveloppe; je

suis libre; j'ai une volonté indépendante, et je m'en sers pour

vous quitter.»

Un nouvel effort me dégagea de ses bras, et je me tins debout

devant lui.

«Vous-même allez prendre une décision sur votre avenir, me dit-il;

je vous offre ma main, mon coeur et la moitié de ce que je

possède.

-- Vous jouez une comédie dont je ne puis que rire.

-- Je vous demande de passer votre vie près de moi, d'être une

partie de moi et ma meilleure compagne sur la terre.

-- Vous avez déjà fait votre choix et vous devez vous y tenir.

-- Jane, calmez-vous; vous êtes trop exaltée. Moi aussi, je vais

rester quelques instants tranquille.»

Le vent siffla dans l'allée et vint trembler entre les branches du

marronnier, puis il alla se perdre au loin. La voix du rossignol

était le seul bruit qu'on entendît à cette heure; en l'écoutant,

je me remis à pleurer.

M. Rochester était tranquillement assis et me regardait avec une

sérieuse douceur; il demeura muet quelque temps; enfin il me dit:

«Venez à côté de moi, Jane; tâchons de nous expliquer et de nous

comprendre.

-- Je ne reviendrai jamais près de vous; j'ai pu m'échapper et je

ne reviendrai pas.

-- Mais, Jane, je vous le demande comme à ma femme; c'est vous

seule que je veux épouser.»

Je demeurai silencieuse; je croyais qu'il se moquait de moi.

«Venez, Jane, venez ici.

-- Votre fiancée est entre nous.»

Il se leva et m'atteignit.

«Ma fiancée est ici, dit-il en me pressant de nouveau contre lui;

ma fiancée est ici, parce qu'ici est mon égale et ma semblable.

Jane, voulez-vous m'épouser?»

Je ne lui répondis pas et je m'efforçai de nouveau de lui

échapper, car je n'avais pas foi en lui.

«Vous doutez de moi. Jane?

-- Entièrement.

-- Vous n'avez pas foi en moi?

-- Pas le moins du monde.

-- Suis-je un menteur à vos yeux? demanda-t-il avec passion;

petite incrédule, vous allez être convaincue. Ai-je de l'amour

pour Mlle Ingram? non, et vous le savez. A-t-elle de l'amour pour

moi? non; j'en ai la preuve. J'ai répandu le bruit que ma fortune

n'était pas le tiers de ce qu'on la supposait, et je me suis

arrangé de manière à ce que ce bruit arrivât jusqu'à elle;

ensuite, je me suis présenté à son château pour voir le résultat

de mes efforts: elle et sa mère m'ont reçu très froidement; je ne

veux pas, je ne puis pas épouser Mlle Ingram. Vous, créature

étrange, qui n'êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma

chair; vous, pauvre, petite, obscure et laide, je vous supplie de

m'accepter comme mari.

-- Moi! m'écriai-je; car, en voyant son sérieux et en entendant

son impertinence, je commençais à croire à sa sincérité; moi qui

n'ai point d'amis dans le monde, excepté vous, si toutefois vous

êtes mon ami, moi qui ne possède rien que ce que vous m'avez

donné?

-- Vous, Jane; il faut que vous soyez tout entière à moi; le

voulez-vous? répondez vite.

-- Monsieur Rochester, tournez-vous du côté de la lune et laissez-

moi regarder votre visage.

-- Pourquoi?

-- Parce que je veux y lire votre pensée; tournez-vous!

-- Vous ne pourrez pas lire sur mon visage plus que sur une page

souillée et déchirée; lisez; mais dépêchez-vous, car je souffre.»

Sa figure était gonflée et agitée; ses traits étaient contractés

et ses yeux animés d'un brillant regard.

«Oh! Jane, s'écria-t-il, vous me torturez avec votre regard

scrutateur, bien qu'il soit généreux et droit; vous me torturez!

-- Et pourquoi, si ce que vous dites est vrai, si votre offre est

véritable? vous savez bien que je ne puis éprouver pour vous que

des sentiments de reconnaissance et de dévouement; qu'y a-t-il de

douloureux là dedans?

-- De la reconnaissance! s'écria-t-il; et il ajouta d'un ton

irrité: «Jane, acceptez-moi vite; appelez-moi par mon nom; dites

«Édouard, je veux bien vous épouser.

-- Parlez-vous sérieusement? m'aimez-vous véritablement et

désirez-vous sincèrement que je sois votre femme?

-- Oui, et si un serment est nécessaire pour vous satisfaire, eh

bien, je le jure!

-- Alors, monsieur, je vous épouserai.

-- Appelez-moi Édouard, ma petite femme.

-- Cher Édouard!

-- Venez à moi; venez tout entière à moi,» dit-il; puis il ajouta

tout bas, me parlant à l'oreille, pendant que sa joue touchait la

mienne: «Faites mon bonheur, et je ferai le vôtre. Dieu me

pardonne, ajouta-t-il au bout de peu de temps, et que les hommes

ne viennent pas se mêler de tout ceci; je l'ai et je la garderai.

-- Les hommes n'auront pas besoin de s'en mêler, monsieur je n'ai

pas de parents qui puissent s'opposer à vos projets.

-- Et c'est ce qu'il y a de mieux.» dit-il.

Si je l'avais moins aimé, j'aurais remarqué dans son regard et

dans sa voix une sauvage exaltation. Mais, assise près de lui,

sortie de ce douloureux rêve de la séparation, appelée à une

heureuse union, je ne pouvais penser qu'au bonheur qui venait de

m'être si libéralement donné; bien des fois il me demanda: «Êtes-

vous heureuse, Jane?» et bien des fois je lui répondis: «Oui;»

puis il murmurait tout bas:

«Oui, nous nous aimerons. Je l'ai trouvée sans ami, sans joie et

le coeur glacé; je la garderai près de moi pour la caresser et la

consoler; n'y a-t-il pas de l'amour dans mon coeur et de la

constance dans mes résolutions? Et cela seul pourra racheter tout

le reste devant le tribunal de Dieu. Je sais que mon Créateur

m'approuve; peu m'importent les jugements du monde; quant à

l'opinion des hommes, je la défie!»

La nuit venait de tomber; la lune n'était pas encore levée, et

nous étions tous deux dans l'obscurité; quelque près que je fusse

de mon maître, j'avais peine à voir son visage; le vent murmurait

dans l'allée des lauriers, sifflait entre les branches du

marronnier et envoyait son souffle jusqu'à nous.

«Il faut rentrer, me dit M. Rochester, le temps va changer; je

serais resté avec toi jusqu'au matin, Jane.

-- Moi aussi,» pensai-je; et je l'aurais peut-être dit, si un

éclair ne fût venu déchirer la portion du ciel que je regardais;

l'éclair fut suivi d'un craquement et d'un violent coup de

tonnerre qui me sembla avoir éclaté tout près de nous. Je ne

songeais qu'à cacher mes yeux éblouis contre l'épaule de

M. Rochester; la pluie tombait à flots; nous traversâmes

rapidement l'allée, les champs, et nous entrâmes dans la maison;

mais, lorsque nous atteignîmes le perron, l'eau ruisselait sur nos

vêtements. M. Rochester me retirait mon châle et secouait l'eau

qui coulait de mes cheveux dénoués, lorsque Mme Fairfax sortit de

sa chambre; ni moi ni M. Rochester ne l'aperçûmes au premier

moment; la lampe était allumée; l'horloge marquait minuit.

«Dépêchez-vous de changer de vêtements, me dit-il, et maintenant

bonsoir; bonsoir ma bien-aimée!»

Il m'embrassa à plusieurs reprises. Lorsqu'en le quittant je

regardai autour de moi, je vis la veuve pâle, grave et étonnée; je

me contentai de sourire et de gagner l'escalier. «Tout

s'expliquera bientôt,» pensai-je. Cependant, lorsque je fus

arrivée à ma chambre, je fus attristée de la pensée qu'un seul

moment même elle avait pu se méprendre sur ce qu'elle avait vu;

mais, au bout de peu de temps, la joie effaça tout autre

sentiment; malgré le vent qui soufflait avec violence, le tonnerre

qui retentissait avec force tout près de moi, les éclairs qui

scintillaient vifs et rapprochés, la pluie qui, pendant deux

heures, tomba avec la violence d'une cataracte, je n'éprouvai

aucun effroi, et peu de cette crainte respectueuse qu'éveillait

ordinairement chez moi la vue d'un orage. Trois fois M. Rochester

vint frapper à ma porte pour voir si j'étais tranquille; c'était

assez pour me rendre forte et calme contre tout.

Le lendemain matin, avant que je fusse levée, la petite Adèle

accourut dans ma chambre pour me dire que le grand marronnier au

bout du verger avait été frappé par le tonnerre et à moitié

détruit.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 39 / 61 题