Un splendide été brillait sur l'Angleterre; un ciel pur et un
soleil radieux égayent rarement la Grande-Bretagne, même pendant
un seul jour, et pourtant depuis longtemps déjà nous jouissions de
cette faveur: on eût dit que les belles journées d'Italie venaient
de quitter le Midi, comme de brillants oiseaux de passage, pour
s'arrêter quelque temps sur les rochers d'Albion. On avait rentré
les foins; les champs verts qui entouraient Thornfield venaient
d'être fauchés; la route poudreuse était durcie par la chaleur;
les arbres se montraient dans tout leur éclat: les teintes foncées
des haies et des bois touffus contrastaient bien avec la nuance
tendre des prairies nouvellement fauchées.
Un soir, Adèle, fatiguée d'avoir ramassé des baies la moitié de la
journée, s'était couchée avec le soleil; quand je la vis endormie,
je la quittai pour me rendre dans le jardin.
C'était alors l'heure la plus agréable de la journée; la grande
chaleur avait cessé et une fraîche rosée tombait dans les plaines
altérées et sur les montagnes desséchées; pendant le jour, le
soleil avait brillé sans nuage; à ce moment, tout le ciel était
empourpré. Les rayons du soleil couchant s'étaient concentrés sur
un seul pic et brillaient avec l'éclat d'une fournaise ardente ou
d'une pierre précieuse; ces lueurs se reflétaient sur la moitié du
ciel, mais devenaient de plus en plus douces à mesure qu'elles
s'éloignaient de leur centre de lumière. L'orient avait aussi son
charme avec son beau ciel d'un bleu foncé, et son étoile solitaire
qui venait de se lever pour lui servir de modeste joyau; la lune,
encore cachée à l'horizon, devait bientôt l'éclairer de ses doux
rayons.
Je me promenai quelques instants sur le pavé; mais tout à coup une
odeur légère et bien connue, celle d'un cigare, arriva jusqu'à
moi: je regardai, et je m'aperçus que la fenêtre de la
bibliothèque était entr'ouverte. Je savais que de là on pouvait
suivre tous mes mouvements; aussi je me dirigeai vers le verger.
C'était un lieu abrité et semblable à un Eden, plein d'arbres et
de fleurs; un mur très élevé le séparait de la cour, et une avenue
de hêtres de la pelouse; à un des bouts, une barrière détruite le
séparait seule des champs déserts; une allée tortueuse, bordée de
lauriers et terminée par un gigantesque marronnier d'Inde entouré
d'un banc, conduisait à la barrière. Émue par la douce rosée, par
le silence et l'obscurité croissante, il me sembla que j'aimerais
à passer ma vie en cet endroit. Je me promenai au milieu des
fleurs et des arbres fruitiers dans le haut du verger, qui pour le
moment était plus éclairé que le reste par les rayons de la lune
naissante; je fus arrêtée tout à coup, non pas que j'eusse aperçu
ou entendu quelque chose mais je venais de sentir encore une fois
la même odeur.
L'aubépine, les aurones, le jasmin, les oeillets et les roses
avaient cessé de répandre leur parfum: cette odeur n'était
produite ni par les arbres ni par les fleurs; je savais bien
qu'elle venait du cigare de M. Rochester; je regardai autour de
moi en écoutant. Je vis des arbres chargés de fruits mûrs,
j'entendis le rossignol chanter dans le bois, mais je n'aperçus
aucune forme humaine et je ne distinguai aucun bruit de pas;
cependant, comme l'odeur augmentait, je résolus de me retirer. Au
moment où je mettais la main sur la porte, M. Rochester entra; je
reculai dans la niche tapissée de lierre: «Il ne restera pas
longtemps, pensai-je; il retournera bientôt au château, et ainsi
du moins il ne m'aura pas vue.»
Mais je m'étais trompée; le soir lui parut aussi agréable et le
vieux jardin aussi attrayant qu'à moi. Il se promenait, tantôt
soulevant les branches des groseilliers à maquereau pour en
contempler les fruits aussi gros que des prunes, tantôt cueillant
une cerise mûre, tantôt se penchant sur des fleurs, soit pour en
respirer le parfum, soit pour examiner les gouttes de rosée
renfermées dans leurs pétales. Un gros scarabée passa en
bourdonnant près de moi et alla se poser sur une plante aux pieds
de M. Rochester; il le vit et s'inclina pour le regarder.
«Maintenant, pensai-je, il me tourne le dos et il est occupé,
peut-être pourrai-je sortir sans être remarquée.»
Je marchai sur le gazon, afin que ma présence ne fût pas révélée
par le craquement du sable; M. Rochester se tenait à un ou deux
mètres de l'endroit devant lequel j'étais obligée de passer; il
semblait absorbé dans la contemplation de l'insecte. «Je pourrai
très bien me retirer sans être vue.»me dis-je. Au moment où je
passai près de son ombre, projetée sur le jardin par la lune qui
n'était pas encore complètement levée, il me dit tranquillement et
sans se retourner:
«Jane, venez un peu ici voir cet insecte.»
Je n'avais fait aucun bruit; il n'avait pas d'yeux derrière le
dos, son ombre m'avait donc sentie; je tressaillis d'abord, puis
je m'approchai.
«Regardez ces ailes, me dit-il; cet animal me rappelle les
insectes de l'Inde. Il est rare de voir en Angleterre un rôdeur de
nuit aussi grand et aussi gai; ah! le voilà envolé.»
L'insecte partit. J'allais l'imiter, mais M. Rochester me suivit,
et, au moment où j'atteignis la porte, il me dit:
«Revenez; par une nuit si belle, il serait honteux de rester
enfermée, et personne ne peut désirer dormir au moment où le
soleil couchant fait place à la lune qui se lève.»
Bien que souvent ma langue soit prompte à répondre, il y a des cas
où je ne puis trouver une phrase pour m'excuser, et cela arrive
presque toujours dans des circonstances où un simple mot et un
prétexte plausible seraient bien nécessaires pour me tirer d'un
embarras pénible. Je ne désirais pas me promener à cette heure
avec M. Rochester dans le verger obscur, mais je ne pouvais
trouver aucune raison pour le quitter. Je le suivis lentement,
tout en cherchant un moyen de délivrance; mais il était lui-même
si calme et si grave que j'eus honte de mon trouble: la pensée que
ce que je faisais là n'était pas bien ne préoccupait que moi; la
conscience de M. Rochester semblait parfaitement calme.
«Jane, me dit-il, lorsque, après être entrés dans l'allée bordée
de lauriers, nous nous dirigeâmes du côté de la barrière et du
marronnier d'Inde, Thornfield est une résidence agréable en été,
n'est-ce pas?
-- Oui, monsieur.
-- Vous devez aimer cette maison, vous qui remarquez les beautés
de la nature et qui vous attachez aux choses?
-- En effet, je me suis attachée à Thornfield.
-- Et, bien que je ne puisse comprendre comment, je me suis aperçu
que vous aviez une certaine affection pour cette petite folle
d'Adèle, et même pour la simple Mme Fairfax.
-- Oui, monsieur, je les aime toutes deux, d'une manière
différente, il est vrai.
-- Et vous seriez fâchée de les quitter?
-- Oui.
-- C'est malheureux! dit-il; puis il soupira et s'arrêta. Il en
est toujours ainsi dans la vie, continua-t-il; à peine êtes-vous
installé dans un lieu agréable qu'une voix vous ordonne de vous
lever et de partir, car l'heure du repos est expirée.
-- Dois-je partir, monsieur?'demandai-je; dois-je quitter
Thornfield?
-- Je crois que oui, Jane; j'en suis fâché, mais je crois qu'il le
faudra.»
C'était un rude coup; mais je ne me laissai pas abattre.
«Eh bien, monsieur, je serai prête quand viendra l'ordre de
marcher.
-- Il est venu maintenant; je suis forcé de le donner ce soir.
-- Alors, vous allez vous marier, monsieur?
-- Précisément, exactement; avec votre pénétration ordinaire, vous
avez deviné juste.
-- Et sera-ce bientôt, monsieur?
-- Oh! oui, ma... c'est-à-dire mademoiselle Eyre; vous vous
rappelez bien, Jane, la première fois où, grâce soit à moi, soit à
la rumeur publique, vous avez compris que j'avais l'intention,
moi, vieux célibataire, d'accepter des liens sacrés, d'entrer dans
le saint état de mariage, en un mot, de presser Mlle Ingram sur
mon coeur (mes deux bras y suffiront à peine; mais, après tout,
d'une si belle créature on ne saurait trop prendre); eh bien,
comme je le disais... Mais écoutez-moi donc, Jane; ne tournez pas
la tête; ne cherchez pas d'autres scarabées: celui que vous avez
vu était quelque enfant qui venait de déserter sa demeure. Je
voulais seulement vous rappeler que vous avez été la première à me
dire, avec cette discrétion que je respecte en vous, cette
prévoyance, cette prudence et cette humilité qui conviennent à
votre position, que, dans le cas où j'épouserais Mlle Ingram, vous
et la petite Adèle feriez mieux de vous retirer. Je ne parle pas
du blâme implicite jeté sur ma bien-aimée par cet avis, et même je
tâcherai de l'oublier lorsque vous serez loin d'ici, Jane; je ne
me souviendrai que de la sagesse d'un conseil que j'ai voulu
suivre: il faut qu'Adèle aille en pension, et vous, mademoiselle
Eyre, il faut changer de place.
-- Oui, monsieur, je vais faire insérer ma demande tout de suite
dans les journaux. En attendant, je suppose...»
J'avais l'intention d'ajouter: «Je suppose que je puis rester ici
jusqu'à ce que j'aie trouvé un nouvel abri.» Mais je m'arrêtai,
sentant qu'il serait imprudent d'entreprendre une longue phrase,
car je n'étais plus maîtresse de ma voix.
«Dans un mois environ j'espère être marié, continua M. Rochester;
dans l'intervalle je m'occuperai de vous chercher de l'occupation
et un asile.
-- Je vous remercie, monsieur; je suis fâchée de vous donner...
-- Oh! pas de remercîments; lorsqu'on a rempli ses devoirs aussi
bien que vous, on a le droit de demander à celui au service duquel
on a été, de faire pour vous tout ce qui est en son pouvoir. J'ai
déjà entendu parler à ma future belle-mère d'une place qui, je le
crois, vous conviendrait: il s'agit d'entreprendre l'éducation des
cinq filles de Mme Dionysius O'Gall, de Betternut-Lodge, en
Irlande; je crois que vous aimerez l'Irlande; on dit que les
habitants y sont pleins de coeur.
-- C'est bien loin, monsieur.
-- Qu'importe? une jeune fille aussi raisonnable que vous ne doit
pas regarder à faire un long voyage.
-- Ce n'est pas le voyage qui m'inquiète; mais la mer et une
barrière entre...
-- Entre quoi, Jane?
-- Entre l'Irlande, et l'Angleterre, et Thornfield, et...
-- Eh bien!
-- Et vous, monsieur!»
Je prononçai cette dernière phrase presque involontairement, et
involontairement aussi mes larmes se mirent à couler; néanmoins,
je ne pleurais pas assez haut pour être entendue; je réprimai mes
sanglots. La pensée de Mme O'Gall me glaçait le coeur, mais moins
encore que la pensée des vagues destinées à murmurer éternellement
entre moi et le maître auprès duquel je me promenais; cependant,
ce qui était plus douloureux encore pour mon âme, c'était l'idée
que la richesse, le rang et l'habitude étaient venus se placer
entre moi et celui que j'aimais.
«C'est bien loin, repris-je de nouveau.
-- Certainement; et lorsque vous serez en Irlande, je ne vous
reverrai plus, Jane, c'est bien certain: car je n'irai jamais en
Irlande; je n'aime pas beaucoup ce pays. Nous avons été amis,
Jane, n'est-ce pas?
-- Oui, monsieur.
-- Eh bien, lorsque des amis sont à la veille de se séparer, ils
aiment à passer l'un près de l'autre le peu de temps qui leur
reste; venez, nous allons parler de ce voyage et de cette
séparation, pendant que les étoiles commencent leur course
brillante dans le ciel. Tenez, voici un marronnier d'Inde entouré
d'un banc; nous allons nous y asseoir tranquillement, bien que
nous ne soyons plus destinés à nous placer ainsi l'un à côté de
l'autre.»
Il me fit asseoir, et il s'approcha de moi.
«Il y a bien loin d'ici en Irlande, Jane, et je suis fâché de voir
ma petite amie entreprendre un voyage si fatigant; mais si je ne
puis rien trouver de mieux, que faire?... Jane, m'êtes-vous
attachée?»
Je ne pus pas hasarder une réponse, mon coeur était trop plein.
«C'est que, dit-il, j'éprouve quelquefois pour vous un étrange
sentiment, surtout lorsque vous êtes près de moi, comme
maintenant: il me semble que j'ai dans le coeur une corde
invisible, fortement attachée à une corde toute semblable et
placée dans votre coeur; si un bras de mer et soixante lieues de
terre doivent nous séparer, j'ai peur que cette corde sympathique
ne se brise et que la blessure ne saigne intérieurement. Quant à
vous, vous m'oublieriez.
-- Jamais, monsieur! vous savez...» Il me fut impossible de
continuer.
«Jane, entendez-vous le rossignol chanter dans les bois? écoutez!»
En écoutant, je sanglotais convulsivement, car je ne pouvais plus
réprimer mes sentiments; je fus obligée de céder, et j'éprouvai
dans tout mon être une souffrance aiguë. Quand je parlai, ce ne
fut que pour exprimer un désir impétueux de n'être jamais née ou
de n'être jamais venue à Thornfield.
«Est-ce parce que vous êtes fâchée de le quitter?» me demanda
M. Rochester.
La souffrance et l'amour avaient excité chez moi une violente
émotion, qui s'efforçait de devenir maîtresse absolue, de dominer,
de régner et de parler.
«Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m'écriai-je; j'aime
Thornfield; je l'aime, parce que, pendant quelque temps, j'y ai
vécu d'une vie délicieuse; je n'ai pas été foulée aux pieds et
humiliée; je n'ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs;
on ne m'a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé; j'ai
vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit; j'ai
causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai
connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et
d'angoisse en pensant qu'il faut m'éloigner de vous pour toujours;
je vois la nécessité du départ, et c'est comme si je me voyais
forcée de mourir.
-- Où voyez-vous la nécessité de partir? demanda-t-il tout à coup.
-- Où? ne me l'avez-vous pas vous-même montrée, monsieur?
-- Et sous quelle forme?
-- Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble,
votre fiancée.
-- Ma fiancée! Quelle fiancée? Je n'ai pas de fiancée.
-- Mais vous en aurez une.
-- Oui, j'en aurai une, dit-il en serrant les dents.
-- Alors, il faut que je parte; vous l'avez dit vous-même.
-- Non, il faut que vous restiez; je le jure, et je garderai mon
serment!
-- Je vous dis qu'il me faut partir, répondis-je, excitée par
quelque chose qui ressemblait à la passion. Croyez-vous que je
puisse rester en n'étant rien pour vous? croyez-vous que je sois
une automate, une machine qui ne sent rien? croyez-vous que je
souffrirais de me voir mon morceau de pain arraché de mes lèvres
et ma goutte d'eau vive jetée de ma coupe? croyez-vous que, parce
que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n'aie ni âme ni
coeur? Et si Dieu m'avait faite belle et riche, j'aurais rendu la
séparation aussi rude pour vous qu'elle l'est aujourd'hui pour
moi! Ce n'est plus la convention, la coutume, ni même la chair
mortelle qui vous parle; c'est mon esprit qui s'adresse à votre
esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous
étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité!
-- Oui, dans notre véritable égalité ,» répéta M. Rochester; puis
il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lèvres
contre les miennes: «Et, puisque nous sommes égaux, c'est ainsi
que nous serons aux pieds de Dieu.
-- Oui, monsieur, répondis-je. Et pourtant non; non, car vous êtes
marié, ou du moins sur le point de l'être, et à une femme qui vous
est inférieure, pour laquelle vous n'avez pas de sympathie, que
vous n'aimez pas réellement, car je vous ai entendu rire d'elle!
Moi, je mépriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure
que vous. Laissez-moi partir.
-- Où, Jane pour l'Irlande?
-- Oui, pour l'Irlande; je me suis rendue maîtresse de moi,
maintenant je puis aller n'importe où.
-- Jane, restez tranquille; ne vous débattez pas comme un oiseau
sauvage pris au piège et qui arracherait ses plumes dans son
désespoir.
-- Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m'enveloppe; je
suis libre; j'ai une volonté indépendante, et je m'en sers pour
vous quitter.»
Un nouvel effort me dégagea de ses bras, et je me tins debout
devant lui.
«Vous-même allez prendre une décision sur votre avenir, me dit-il;
je vous offre ma main, mon coeur et la moitié de ce que je
possède.
-- Vous jouez une comédie dont je ne puis que rire.
-- Je vous demande de passer votre vie près de moi, d'être une
partie de moi et ma meilleure compagne sur la terre.
-- Vous avez déjà fait votre choix et vous devez vous y tenir.
-- Jane, calmez-vous; vous êtes trop exaltée. Moi aussi, je vais
rester quelques instants tranquille.»
Le vent siffla dans l'allée et vint trembler entre les branches du
marronnier, puis il alla se perdre au loin. La voix du rossignol
était le seul bruit qu'on entendît à cette heure; en l'écoutant,
je me remis à pleurer.
M. Rochester était tranquillement assis et me regardait avec une
sérieuse douceur; il demeura muet quelque temps; enfin il me dit:
«Venez à côté de moi, Jane; tâchons de nous expliquer et de nous
comprendre.
-- Je ne reviendrai jamais près de vous; j'ai pu m'échapper et je
ne reviendrai pas.
-- Mais, Jane, je vous le demande comme à ma femme; c'est vous
seule que je veux épouser.»
Je demeurai silencieuse; je croyais qu'il se moquait de moi.
«Venez, Jane, venez ici.
-- Votre fiancée est entre nous.»
Il se leva et m'atteignit.
«Ma fiancée est ici, dit-il en me pressant de nouveau contre lui;
ma fiancée est ici, parce qu'ici est mon égale et ma semblable.
Jane, voulez-vous m'épouser?»
Je ne lui répondis pas et je m'efforçai de nouveau de lui
échapper, car je n'avais pas foi en lui.
«Vous doutez de moi. Jane?
-- Entièrement.
-- Vous n'avez pas foi en moi?
-- Pas le moins du monde.
-- Suis-je un menteur à vos yeux? demanda-t-il avec passion;
petite incrédule, vous allez être convaincue. Ai-je de l'amour
pour Mlle Ingram? non, et vous le savez. A-t-elle de l'amour pour
moi? non; j'en ai la preuve. J'ai répandu le bruit que ma fortune
n'était pas le tiers de ce qu'on la supposait, et je me suis
arrangé de manière à ce que ce bruit arrivât jusqu'à elle;
ensuite, je me suis présenté à son château pour voir le résultat
de mes efforts: elle et sa mère m'ont reçu très froidement; je ne
veux pas, je ne puis pas épouser Mlle Ingram. Vous, créature
étrange, qui n'êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma
chair; vous, pauvre, petite, obscure et laide, je vous supplie de
m'accepter comme mari.
-- Moi! m'écriai-je; car, en voyant son sérieux et en entendant
son impertinence, je commençais à croire à sa sincérité; moi qui
n'ai point d'amis dans le monde, excepté vous, si toutefois vous
êtes mon ami, moi qui ne possède rien que ce que vous m'avez
donné?
-- Vous, Jane; il faut que vous soyez tout entière à moi; le
voulez-vous? répondez vite.
-- Monsieur Rochester, tournez-vous du côté de la lune et laissez-
moi regarder votre visage.
-- Pourquoi?
-- Parce que je veux y lire votre pensée; tournez-vous!
-- Vous ne pourrez pas lire sur mon visage plus que sur une page
souillée et déchirée; lisez; mais dépêchez-vous, car je souffre.»
Sa figure était gonflée et agitée; ses traits étaient contractés
et ses yeux animés d'un brillant regard.
«Oh! Jane, s'écria-t-il, vous me torturez avec votre regard
scrutateur, bien qu'il soit généreux et droit; vous me torturez!
-- Et pourquoi, si ce que vous dites est vrai, si votre offre est
véritable? vous savez bien que je ne puis éprouver pour vous que
des sentiments de reconnaissance et de dévouement; qu'y a-t-il de
douloureux là dedans?
-- De la reconnaissance! s'écria-t-il; et il ajouta d'un ton
irrité: «Jane, acceptez-moi vite; appelez-moi par mon nom; dites
«Édouard, je veux bien vous épouser.
-- Parlez-vous sérieusement? m'aimez-vous véritablement et
désirez-vous sincèrement que je sois votre femme?
-- Oui, et si un serment est nécessaire pour vous satisfaire, eh
bien, je le jure!
-- Alors, monsieur, je vous épouserai.
-- Appelez-moi Édouard, ma petite femme.
-- Cher Édouard!
-- Venez à moi; venez tout entière à moi,» dit-il; puis il ajouta
tout bas, me parlant à l'oreille, pendant que sa joue touchait la
mienne: «Faites mon bonheur, et je ferai le vôtre. Dieu me
pardonne, ajouta-t-il au bout de peu de temps, et que les hommes
ne viennent pas se mêler de tout ceci; je l'ai et je la garderai.
-- Les hommes n'auront pas besoin de s'en mêler, monsieur je n'ai
pas de parents qui puissent s'opposer à vos projets.
-- Et c'est ce qu'il y a de mieux.» dit-il.
Si je l'avais moins aimé, j'aurais remarqué dans son regard et
dans sa voix une sauvage exaltation. Mais, assise près de lui,
sortie de ce douloureux rêve de la séparation, appelée à une
heureuse union, je ne pouvais penser qu'au bonheur qui venait de
m'être si libéralement donné; bien des fois il me demanda: «Êtes-
vous heureuse, Jane?» et bien des fois je lui répondis: «Oui;»
puis il murmurait tout bas:
«Oui, nous nous aimerons. Je l'ai trouvée sans ami, sans joie et
le coeur glacé; je la garderai près de moi pour la caresser et la
consoler; n'y a-t-il pas de l'amour dans mon coeur et de la
constance dans mes résolutions? Et cela seul pourra racheter tout
le reste devant le tribunal de Dieu. Je sais que mon Créateur
m'approuve; peu m'importent les jugements du monde; quant à
l'opinion des hommes, je la défie!»
La nuit venait de tomber; la lune n'était pas encore levée, et
nous étions tous deux dans l'obscurité; quelque près que je fusse
de mon maître, j'avais peine à voir son visage; le vent murmurait
dans l'allée des lauriers, sifflait entre les branches du
marronnier et envoyait son souffle jusqu'à nous.
«Il faut rentrer, me dit M. Rochester, le temps va changer; je
serais resté avec toi jusqu'au matin, Jane.
-- Moi aussi,» pensai-je; et je l'aurais peut-être dit, si un
éclair ne fût venu déchirer la portion du ciel que je regardais;
l'éclair fut suivi d'un craquement et d'un violent coup de
tonnerre qui me sembla avoir éclaté tout près de nous. Je ne
songeais qu'à cacher mes yeux éblouis contre l'épaule de
M. Rochester; la pluie tombait à flots; nous traversâmes
rapidement l'allée, les champs, et nous entrâmes dans la maison;
mais, lorsque nous atteignîmes le perron, l'eau ruisselait sur nos
vêtements. M. Rochester me retirait mon châle et secouait l'eau
qui coulait de mes cheveux dénoués, lorsque Mme Fairfax sortit de
sa chambre; ni moi ni M. Rochester ne l'aperçûmes au premier
moment; la lampe était allumée; l'horloge marquait minuit.
«Dépêchez-vous de changer de vêtements, me dit-il, et maintenant
bonsoir; bonsoir ma bien-aimée!»
Il m'embrassa à plusieurs reprises. Lorsqu'en le quittant je
regardai autour de moi, je vis la veuve pâle, grave et étonnée; je
me contentai de sourire et de gagner l'escalier. «Tout
s'expliquera bientôt,» pensai-je. Cependant, lorsque je fus
arrivée à ma chambre, je fus attristée de la pensée qu'un seul
moment même elle avait pu se méprendre sur ce qu'elle avait vu;
mais, au bout de peu de temps, la joie effaça tout autre
sentiment; malgré le vent qui soufflait avec violence, le tonnerre
qui retentissait avec force tout près de moi, les éclairs qui
scintillaient vifs et rapprochés, la pluie qui, pendant deux
heures, tomba avec la violence d'une cataracte, je n'éprouvai
aucun effroi, et peu de cette crainte respectueuse qu'éveillait
ordinairement chez moi la vue d'un orage. Trois fois M. Rochester
vint frapper à ma porte pour voir si j'étais tranquille; c'était
assez pour me rendre forte et calme contre tout.
Le lendemain matin, avant que je fusse levée, la petite Adèle
accourut dans ma chambre pour me dire que le grand marronnier au
bout du verger avait été frappé par le tonnerre et à moitié
détruit.