M. Rochester entra avec le chirurgien.

«Maintenant, Carter, dépêchez-vous, dit M. Rochester au médecin;

vous n'avez qu'une demi-heure pour panser la blessure, mettre les

bandages et descendre le malade.

-- Mais est-il en état de partir?

-- Sans doute, ce n'est rien de sérieux; il est nerveux, il faudra

exciter son courage. Venez et mettez-vous à l'oeuvre.»

M. Rochester tira le rideau et releva la jalousie, afin de laisser

entrer le plus de jour possible; je fus étonnée et charmée de voir

que l'aurore était si avancée. Des rayons roses commençaient à

éclairer l'orient; M. Rochester s'approcha de M. Mason, qui était

déjà entre les mains du chirurgien.

«Comment vous trouvez-vous maintenant, mon ami? demanda-t-il.

-- Je crois qu'elle m'a tué, répondit-il faiblement.

-- Pas le moins du monde; allons, du courage! c'est à peine si

vous vous en ressentirez dans quinze jours; vous avez perdu un peu

de sang et voilà tout. Carter, affirmez-lui qu'il n'y a aucun

danger.

-- Oh! je puis le faire en toute sûreté de conscience, dit Carter,

qui venait de détacher les bandages; seulement, si j'avais été ici

un peu plus tôt, il n'aurait pas perdu tant de sang. Mais qu'est-

ce que ceci? La chair de l'épaule est déchirée, et non pas

seulement coupée; cette blessure n'a pas été faite avec un

couteau: il y a eu des dents là.

-- Oui, elle m'a mordu, murmura-t-il; elle me déchirait comme une

tigresse, lorsque Rochester lui a arraché le couteau des mains.

-- Vous n'auriez pas dû céder, dit M. Rochester, vous auriez dû

lutter avec elle tout de suite.

-- Mais que faire dans de semblables circonstances? répondit

Mason. Oh! c'était horrible, ajouta-t-il en frémissant, et je ne

m'y attendais pas; elle avait l'air si calme au commencement!

-- Je vous avais averti, lui répondit son ami; je vous avais dit

de vous tenir sur vos gardes lorsque vous approcheriez d'elle;

d'ailleurs vous auriez bien pu attendre jusqu'au lendemain, et

alors j'aurais été avec vous: c'était folie que de tenter une

entrevue la nuit et seul.

-- J'espérais faire du bien.

-- Vous espériez, vous espériez! cela m'impatiente de vous

entendre parler ainsi. Du reste, vous avez assez souffert et vous

souffrirez encore assez pour avoir négligé de suivre mon conseil;

aussi je ne dirai plus rien. Carter, dépêchez-vous, le soleil sera

bientôt levé, et il faut qu'il parte.

-- Tout de suite, monsieur. J'ai fini avec l'épaule; mais il faut

que je regarde la blessure du bras; là aussi je vois la trace de

ses dents.

-- Elle a sucé le sang, répondit Mason; elle prétendait qu'elle

voulait retirer tout le sang de mon coeur.»

Je vis M. Rochester frissonner; une forte expression de dégoût,

d'horreur et de haine, contracta son visage, mais il se contenta

de dire:

«Taisez-vous, Richard; oubliez ce qu'elle a fait et n'en parlez

jamais.

-- Je voudrais pouvoir oublier, répondit-il.

-- Vous oublierez quand vous aurez quitté ce pays, quand vous

serez de retour aux Indes Occidentales; vous supposerez qu'elle

est morte, ou plutôt vous ferez mieux de ne pas penser du tout à

elle.

-- Impossible d'oublier cette nuit!

-- Non, ce n'est point impossible. Ayez un peu d'énergie; il y a

deux heures vous vous croyiez mort, et maintenant vous êtes vivant

et vous parlez. Carter a fini avec vous, ou du moins à peu près,

et dans un instant vous allez être habillé. Jane, me dit-il en se

tournant vers moi pour la première fois depuis son arrivée, prenez

cette clef, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du haut de ma

commode, prenez-y une chemise propre et une cravate; apportez-les

et dépêchez-vous.»

Je partis; je cherchai le meuble qu'il m'avait indiqué; j'y

trouvai ce qu'il me demandait et je l'apportai.

«Maintenant, allez de l'autre côté du lit pendant que je vais

l'habiller, me dit M. Rochester; mais ne quittez pas la chambre

nous pourrons avoir encore besoin de vous.»

J'obéis.

«Avez-vous entendu du bruit lorsque vous êtes descendue, Jane?

demanda M. Rochester.

-- Non, monsieur; tout était tranquille.

-- Il faudra bientôt partir, Dick; cela vaudra mieux, tant pour

votre sûreté que pour celle de cette pauvre créature qui est

enfermée là. J'ai lutté longtemps pour que rien ne fût connu, et

je ne voudrais pas voir tous mes efforts rendus vains. Carter,

aidez-le à mettre son gilet. Où avez-vous laissé votre manteau

doublé de fourrure? je sais que vous ne pouvez pas faire un mille

sans l'avoir dans notre froid climat. Il est dans votre chambre.

Jane, descendez dans la chambre de M. Mason, celle qui est à côté

de la mienne, et apportez le manteau que vous y trouverez.»

Je courus de nouveau, et je revins bientôt, portant un énorme

manteau garni de fourrure.

«Maintenant j'ai encore une commission à vous faire faire, me dit

mon infatigable maître. Quel bonheur, Jane, que vous ayez des

souliers de velours! un messager moins léger ne me servirait à

rien; en bien donc, allez dans ma chambre, ouvrez le tiroir du

milieu de ma toilette, et vous y trouverez une petite fiole et un

verre que vous m'apporterez.»

Je partis et je rapportai ce qu'on m'avait demandé.

«C'est bien. Maintenant, docteur, je vais administrer à notre

malade une potion dont je prends toute la responsabilité sur moi.

J'ai eu ce cordial à Rome, d'un charlatan italien que vous auriez

roué de coups, Carter; c'est une chose qu'il ne faut pas employer

légèrement, mais qui est bonne dans des occasions comme celle-ci.

Jane, un peu d'eau.»

Je remplis la moitié du petit verre.

«Cela suffit; maintenant mouillez le bord de la fiole.»

Je le fis, et il versa douze gouttes de la liqueur rouge dans le

verre qu'il présenta à Mason.

«Buvez, Richard, dit-il; cela vous donnera du courage pour une

heure au moins.

-- Mais cela me fera mal; c'est une liqueur irritante.

-- Buvez, buvez.»

M. Mason obéit, parce qu'il était impossible de résister. Il était

habillé; il me parut bien pâle encore; mais il n'était plus

souillé de sang. M. Rochester le fit asseoir quelques minutes

lorsqu'il eut avalé le cordial, puis il le prit par le bras.

«Maintenant, dit-il, je suis persuadé que vous pourrez vous tenir

debout; essayez.»

Le malade se leva.

«Carter, soutenez-le sous l'autre bras. Voyons, Richard, soyez

courageux; tâchez de marcher. Voilà qui va bien.

-- Je me sens mieux, dit Mason.

-- J'en étais sûr. Maintenant, Jane, descendez avant nous; ouvrez

la porte de côté; dites au postillon que vous trouverez dans la

cour ou bien dehors, car je lui ai recommandé de ne pas faire

rouler sa voiture sur le pavé, dites-lui de se tenir prêt, que

nous arrivons; si quelqu'un est déjà debout, revenez au bas de

l'escalier et toussez un peu.»

Il était cinq heures et demie et le soleil allait se lever;

néanmoins la cuisine était encore sombre et silencieuse; la porte

de côté était fermée; je l'ouvris aussi doucement que possible, et

j'entrai dans la cour que je trouvai également tranquille: mais

les portes étaient toutes grandes ouvertes, et dehors je vis une

chaise de poste attelée et le cocher assis sur son siège. Je

m'approchai de lui et je lui dis que les messieurs allaient venir;

puis je regardai et j'écoutai attentivement. L'aurore répandait

son calme partout; les rideaux des fenêtres étaient encore fermés

dans les chambres des domestiques; les petits oiseaux commençaient

à sautiller sur les arbres du verger tout couverts de fleurs, et

dont les branches retombaient en blanches guirlandes sur les murs

de la cour; de temps en temps, les chevaux frappaient du pied dans

les écuries; tout le reste était tranquille. Je vis alors

apparaître les trois messieurs. Mason, soutenu par M. Rochester et

le médecin, semblait marcher assez facilement; ils l'aidèrent à

monter dans la voiture, et Carter y entra également.

«Prenez soin de lui, dit M. Rochester au chirurgien; gardez-le

chez vous jusqu'à ce qu'il soit tout à fait bien; j'irai dans un

ou deux jours savoir de ses nouvelles. Comment vous trouvez-vous

maintenant, Richard?

-- L'air frais me ranime, Fairfax.

-- Laissez la fenêtre ouverte de son côté, Carter; il n'y a pas de

vent. Adieu, Dick.

-- Fairfax!

-- Que voulez-vous?

-- Prenez bien soin d'elle; traitez-la aussi tendrement que

possible; faites...»

Il s'arrêta et fondit en larmes.

«Jusqu'ici j'ai fait tout ce que j'ai pu et je continuerai,

répondit-il; puis il ferma la portière et la voiture partit. Et

pourtant, plût à Dieu que tout ceci fût finit» ajouta

M. Rochester, en fermant les portes de la cour.

Puis il se dirigea lentement et d'un air distrait vers une porte

donnant dans le verger; supposant qu'il n'avait plus besoin de

moi, j'allais rentrer, lorsque je l'entendis m'appeler: il avait

ouvert la porte et m'attendait.

«Venez respirer l'air frais pendant quelques instants, dit-il. Ce

château est une vraie prison; ne le trouvez-vous pas?

-- Il me semble très beau, monsieur.

-- Le voile de l'inexpérience recouvre vos yeux, répondit-il, vous

voyez tout à travers un miroir enchanté; vous ne remarquez pas que

les dorures sont misérables, les draperies de soie semblables à

des toiles d'araignée, les marbres mesquins, les boiseries faites

avec des copeaux de rebut et de grossières écorces d'arbres. Ici,

dit-il en montrant l'enclos où nous venions d'entrer, ici, tout

est frais, doux et pur.

Il marchait dans une avenue bordée de buis; d'un côté, se voyaient

des poiriers, des pommiers et des cerisiers; de l'autre, des

oeillets de poète, des primeroses, des pensées des aurones, des

aubépines et des herbes odoriférantes; elles étaient aussi belles

qu'avaient pu les rendre le soleil et les ondées d'avril suivis

d'un beau matin de printemps; le soleil perçait à l'orient,

faisait briller la rosée sur les arbres du verger, et dardait ses

rayons dans l'allée solitaire où nous nous promenions.

«Jane, voulez-vous une fleur?» me demanda M. Rochester.

Et il cueillit une rose à demi épanouie, la première du buisson et

me l'offrit.

«Merci, monsieur, répondis-je.

-- Aimez-vous le lever du soleil, Jane? ce ciel couvert de nuages

légers qui disparaîtront avec le jour? aimez-vous cet air embaumé?

-- Oh! oui, monsieur, j'aime tout cela.

-- Vous avez passé une nuit étrange, Jane.

-- Très étrange, monsieur.

-- Cela vous a rendue pâle; avez-vous eu peur quand je vous ai

laissée seule avec Mason?

-- Oui, j'avais peur de voir sortir quelqu'un de la chambre du

fond.

-- Mais j'avais fermé la porte, et j'avais la clef dans ma poche;

j'aurais été un berger bien négligent, si j'avais laissé ma

brebis, ma brebis favorite, à la portée du loup; vous étiez en

sûreté.

-- Grace Poole continuera-t-elle à demeurer ici, monsieur?

-- Oh! oui; ne vous creusez pas la tête sur son compte, oubliez

tout cela.

-- Mais il me semble que votre vie n'est pas en sûreté tant

qu'elle demeure ici.

-- Ne craignez rien, j'y veillerai moi-même.

-- Et le danger que vous craigniez la nuit dernière est-il passé

maintenant, monsieur?

-- Je ne puis pas en être certain tant que Mason sera en

Angleterre, ni même lorsqu'il sera parti; vivre, pour moi, c'est

me tenir debout sur le cratère d'un volcan qui d'un jour à l'autre

peut faire éruption.

-- Mais M. Mason semble facile à mener: vous avez tout pouvoir sur

lui; jamais il ne vous bravera ni ne vous nuira volontairement.

-- Oh non! Mason ne me bravera ni ne me nuira volontairement;

mais, sans le vouloir, il peut, par un mot dit trop légèrement, me

priver sinon de la vie, du moins du bonheur.

-- Recommandez-lui d'être attentif, monsieur, dites-lui ce que

vous craignez, et montrez-lui comment il doit éviter le danger.»

Je vis sur ses lèvres un sourire sardonique; il prit ma main, puis

la rejeta vivement loin de lui.

«Si c'était possible, reprit-il, il n'y aurait aucun danger;

depuis que je connais Mason, je n'ai eu qu'à lui dire: «Faites

cela,» et il l'a fait. Mais dans ce cas je ne puis lui donner

aucun ordre; je ne peux pas lui dire: «Gardez-vous de me faire du

mal, Richard!» car il ne doit pas savoir qu'il est possible de me

faire du mal. Vous avez l'air intriguée; eh bien, je vais vous

intriguer encore davantage. Vous êtes ma petite amie, n'est-ce

pas?

-- Monsieur, je désire vous être utile et vous obéir dans tout ce

qui est bien.

-- Précisément, et je m'en suis aperçu; j'ai remarqué une

expression de joie dans votre visage, dans vos yeux et dans votre

tenue, lorsque vous pouviez m'aider, me faire plaisir, travailler

pour moi et avec moi: mais, comme vous venez de le dire, vous ne

voulez faire que ce qui est bien. Si, au contraire, je vous

ordonnais quelque chose de mal, il ne faudrait plus compter sur

vos pieds agiles et vos mains adroites; je ne verrais plus vos

yeux briller et votre teint s'animer; vous vous tourneriez vers

moi, calme et pâle, et vous me diriez: «Non, monsieur, cela est

impossible, je ne puis pas le faire, parce que cela est mal;» et

vous resteriez aussi ferme que les étoiles fixes. Vous aussi vous

avez le pouvoir de me faire du mal; mais je ne vous montrerai pas

l'endroit vulnérable, de crainte que vous ne me perciez aussitôt,

malgré votre coeur fidèle et aimant.

-- Si vous n'avez pas plus à craindre de M. Mason que de moi,

monsieur, vous êtes en sûreté.

-- Dieu le veuille! Jane, voici une grotte; venez vous asseoir.»

La grotte était creusée dans le mur et toute garnie de lierre; il

s'y trouvait un banc rustique. M. Rochester s'y assit, laissant

néanmoins assez de place pour moi; mais je me tins debout devant

lui.

«Asseyez-vous, me dit-il; le banc est assez long pour nous deux.

Je pense que vous n'hésitez pas à prendre place à mes côtés; cela

serait-il mal?»

Je répondis en m'asseyant, car je voyais que j'aurais tort de

refuser plus longtemps.

«Ma petite amie, continua M. Rochester, voyez, le soleil boit la

rosée, les fleurs du jardin s'éveillent et s'épanouissent, les

oiseaux vont chercher la nourriture de leurs, petits, et les

abeilles laborieuses font leur première récolte: et moi, je vais

vous poser une question, en vous priant de vous figurer que le cas

dont je vais vous parler est le votre. D'abord, dites-moi si vous

vous sentez à votre aise ici, si vous ne craignez pas de me voir

commettre une faute en vous retenant, et si vous-même n'avez pas

peur de mal agir en restant avec moi.

-- Non, monsieur, je suis contente.

-- Eh bien! Jane, appelez votre imagination à votre aide: supposez

qu'au lieu d'être une jeune fille forte et bien élevée, vous êtes

un jeune homme gâté depuis son enfance; supposez que vous êtes

dans un pays éloigné, et que là vous tombez dans une faute

capitale, peu importe laquelle et par quels motifs, mais une faute

dont les conséquences doivent peser sur vous pendant toute votre

vie et attrister toute votre existence. Faites attention que je

n'ai pas dit un crime: je ne parle pas de sang répandu ou de ces

choses qui amènent le coupable devant un tribunal; j'ai dit une

faute dont les conséquences vous deviennent plus tard

insupportables. Pour obtenir du soulagement, vous avez recours à

des mesures qu'on n'emploie pas ordinairement, mais qui ne sont ni

coupables ni illégales; et pourtant vous continuez à être

malheureux, parce que l'espérance vous a abandonné au commencement

de la vie; à midi, votre soleil est obscurci par une éclipse qui

doit durer jusqu'à son coucher; votre mémoire ne peut se nourrir

que de souvenirs tristes et amers; vous errez çà et là, cherchant

le repos dans l'exil, le bonheur dans le plaisir: je veux parler

des plaisirs sensuels et bas, de ces plaisirs qui obscurcissent

l'intelligence et souillent le sentiment. Le coeur fatigué, l'âme

flétrie, vous revenez dans votre patrie après des années d'exil

volontaire; vous y rencontrez quelqu'un, comment et où, peu

importe; vous trouvez chez cette personne les belles et brillantes

qualités que vous avez vainement cherchées pendant vingt ans,

nature saine et fraîche que rien n'a encore flétrie; près d'elle

vous renaissez à la vie, vous vous rappelez des jours meilleurs,

vous éprouvez des désirs plus élevés, des sentiments plus purs;

vous souhaitez commencer une vie nouvelle, et pendant le reste de

vos jours vous rendre digne de votre titre d'homme. Pour atteindre

ce but, avez-vous le droit de surmonter l'obstacle de l'habitude,

obstacle conventionnel, que la raison ne peut approuver, ni la

conscience sanctifier?»

M. Rochester s'arrêta et attendit une réponse. Que pouvais-je

dire? Oh! si quelque bon génie était venu me dicter une réponse

juste et satisfaisante! Vain désir! le vent soufflait dans le

lierre autour de moi, mais aucune divinité n'emprunta son souffle

pour me parler; les oiseaux chantaient dans les arbres, mais leurs

chants ne me disaient rien.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 34 / 61 题