CHAPITRE XIII

D'après les ordres du médecin, M. Rochester se coucha de bonne

heure et se leva tard le lendemain. Il ne descendit que pour ses

affaires; son agent et quelques-uns de ses fermiers étaient

arrivés et attendaient le moment de lui parler.

Adèle et moi nous fûmes obligées de quitter la bibliothèque, parce

qu'elle devait servir pour les réceptions d'affaires. On fit du

feu dans une autre chambre; j'y portai nos livres et je

l'arrangeai en salle d'étude. À partir de ce jour, le château

changea d'aspect: il ne fut plus silencieux comme une église;

toutes les heures on entendait frapper à la porte, tirer la

sonnette ou traverser la salle. Des voix nouvelles résonnaient au-

dessous de nous; depuis que Thornfield avait un maître, il n'était

plus si étranger au monde extérieur. Quant à moi, j'en étais

contente.

Ce jour-là, il fut difficile de donner des leçons à Adèle; elle ne

pouvait pas s'appliquer. Elle sortait continuellement de la

chambre pour regarder par-dessus la rampe si elle ne pouvait pas

apercevoir M. Rochester. Elle trouvait toujours des prétextes pour

descendre; elle désirait probablement entrer dans la bibliothèque,

où l'on n'avait nul besoin d'elle; lorsque je me fâchais et que je

la forçais à rester tranquille, elle se mettait à me parler de son

ami, M. Édouard Fairfax de Rochester, ainsi qu'elle l'appelait

(c'était la première fois que j'entendais tous ses prénoms); elle

se demandait quel cadeau il pouvait lui avoir apporté. Il parait

que, le soir précédent, M. Rochester lui avait annoncé une petite

boîte dont le contenu l'intéresserait beaucoup et qui devait

arriver de Millcote en même temps que les bagages.

«Et cela doit signifier, dit-elle, qu'il y aura dedans un cadeau

pour moi, et peut-être pour vous aussi, mademoiselle. M. Rochester

m'a parlé de vous; il m'a demandé le nom de ma gouvernante et si

elle n'était pas une personne assez mince et un peu pâle. J'ai dit

que oui, car c'est vrai; n'est-ce pas, mademoiselle?»

Moi et mon élève nous dînâmes comme toujours dans la chambre de

Mme Fairfax. Comme il neigeait, nous restâmes l'après-midi dans la

salle d'étude. À la nuit, je permis à Adèle de laisser ses livres

et son ouvrage et de descendre; car, d'après le silence qui

régnait en bas, et n'entendant plus sonner à la porte, je jugeai

que M. Rochester devait être libre. Restée seule, je me dirigeai

vers la fenêtre; mais il n'y avait rien à voir. Le crépuscule et

les flocons de neige obscurcissaient l'air et cachaient même les

arbustes de la pelouse. Je baissai le rideau et je retournai au

coin du feu.

Je me mis à tracer sur les cendres rouges quelque chose de

semblable à un tableau que j'avais vu autrefois, et qui

représentait le château de Heidelberg, sur les bords du Rhin.

Mme Fairfax, arrivant tout à coup, interrompit ma mosaïque

enflammée, et empêcha mon esprit de se laisser aller aux

accablantes pensées qui commençaient déjà à s'emparer de lui dans

la solitude.

«M. Rochester serait heureux, dit-elle, que vous et votre élève

voulussiez bien prendre le thé avec lui ce soir. Il a été si

occupé tout le jour, qu'il n'a pas encore pu demander à vous voir.

-- À quelle heure prend-il le thé? demandai-je.

-- Oh!... à six heures. Il avance l'heure de ses repas à la

campagne; mais vous feriez mieux de changer de robe maintenant; je

vais aller vous aider. Tenez, prenez cette lumière.

-- Est-il nécessaire de changer de robe?

-- Oui, cela vaut mieux; je m'habille toujours le soir quand

M. Rochester est là.»

Cette formalité me semblait quelque peu cérémonieuse; néanmoins je

regagnai ma chambre, et, aidée par Mme Fairfax, je changeai ma

robe de laine noire contre une robe de soie de la même couleur, ma

plus belle, et du reste la seule de rechange que j'eusse, excepté

une robe gris clair, que, dans mes idées de toilette prise à

Lowood, je regardais comme trop belle pour être portée, si ce

n'est dans les grandes occasions.

«Il vous faut une broche,» me dit Mme Fairfax.

Je n'avais pour tout ornement qu'une petite perle, dernier

souvenir de Mlle Temple. Je la mis et nous descendîmes.

Avec le peu d'habitude que j'avais de voir des étrangers, c'était

une épreuve pour moi que d'être ainsi appelée en présence de

M. Rochester. Je laissai Mme Fairfax s'avancer la première, et je

marchai dans son ombre, lorsque nous traversâmes la salle à

manger. Après avoir passé devant l'arche, dont le rideau était

baissé pour le moment nous arrivâmes dans un élégant boudoir.

Deux bougies étaient allumées sur la table et deux sur la

cheminée. Pilote se chauffait, à demi étendu, à la flamme d'un feu

superbe; Adèle était agenouillée à côté de lui. Sur un lit de

repos, et le pied appuyé sur un coussin, paraissait M. Rochester;

il regardait Adèle et le chien; le feu lui arrivait en plein

visage. Je reconnus mon voyageur avec ses grands sourcils de jais,

son front carré, rendu plus carré encore par la coupe horizontale

de ses cheveux. Je reconnus son nez plutôt caractérisé que beau;

ses narines ouvertes, qui me semblaient annoncer une nature

emportée; sa bouche et son menton étaient durs. Maintenant qu'il

n'était plus enveloppé d'un manteau, je pus voir que la carrure de

son corps s'harmonisait avec celle de son visage. C'était un beau

corps d'athlète, à la large poitrine, aux flancs étroits, mais

dépourvu de grandeur et de grâce.

M. Rochester devait s'être aperçu de mon entrée et de celle de

Mme Fairfax; mais il paraît qu'il n'était pas d'humeur à la

remarquer, car notre approche ne lui fit même pas lever la tête.

«Voilà Mlle Eyre,» dit tranquillement Mme Fairfax.

Il s'inclina, mais sans cesser de regarder le chien et l'enfant.

«Que Mlle Eyre s'asseye,» dit-il. Son salut roide et contraint,

son ton impatient, bien que cérémonieux, semblaient ajouter: «Que

diable cela me fait-il, que Mlle Eyre soit ici ou ailleurs? pour

le moment, je ne suis pas disposé à causer avec elle.»

Je m'assis sans embarras. Une réception d'une exquise politesse

m'aurait sans doute rendue très confuse. Je n'aurais pas pu y

répondre avec la moindre élégance ou la moindre grâce, mais cette

brutalité fantasque ne m'imposait aucune obligation, au contraire,

en acceptant cette boutade, j'avais l'avantage. D'ailleurs,

l'excentricité du procédé était piquante, et je désirais en

connaître la suite.

M. Rochester continua de ressembler à une statue, c'est-à-dire

qu'il ne parla ni ne bougea. Mme Fairfax pensa qu'il fallait au

moins que quelqu'un fût aimable; elle commença à parler avec

douceur comme toujours, mais comme toujours aussi avec vulgarité:

elle le plaignit de la masse d'affaires qu'il avait eues tout le

jour et de la douleur que devait lui avoir occasionnée sa foulure;

puis elle lui recommanda la patience et la persévérance tant que

le mal durerait.

«Madame, je voudrais avoir du thé,» fut la seule réponse qu'elle

obtint.

Elle se hâta de sonner, et, quand le plateau arriva, elle se mit à

arranger les tasses et les cuillers avec une attentive célérité.

Adèle et moi, nous nous approchâmes de la table, mais le maître ne

quitta pas son lit de repos.

«Voulez-vous passer cette tasse à M. Rochester? me dit

Mme Fairfax. Adèle pourrait la renverser.»

Je fis ce qu'elle me demandait. Lorsqu'il prit la tasse de mes

mains, Adèle, pensant le moment favorable pour faire une demande

en ma faveur, s'écria:

«N'est-ce pas, monsieur, qu'il y a un cadeau pour Mlle Eyre dans

votre petit coffre?

-- Qui parle de cadeau? dit-il d'un air refrogné; vous attendiez-

vous à un présent, mademoiselle Eyre? Aimez-vous les présents?»

Et il examinait mon visage avec des yeux qui me parurent sombres,

irrités et perçants.

«Je ne sais, monsieur, je ne puis guère en parler par expérience;

un cadeau passe généralement pour une chose agréable.

-- Généralement; mais vous, qu'en pensez-vous?

-- Je serais obligée d'y réfléchir quelque temps, monsieur, avant

de vous donner une réponse satisfaisante. Un présent a bien des

aspects, et il faut les considérer tous avant d'avoir une opinion.

-- Mademoiselle Eyre, vous n'êtes pas aussi naïve qu'Adèle; dès

qu'elle me voit, elle demande un cadeau à grands cris; vous, vous

battez les buissons.

-- C'est que j'ai moins confiance qu'Adèle dans mes droits; elle

peut invoquer le privilège d'une vieille connaissance et de

l'habitude, car elle m'a dit que de tout temps vous lui aviez

donné des jouets; quant à moi, je serais bien embarrassée de me

trouver un titre, puisque je suis étrangère et que je n'ai rien

fait qui mérite une marque de reconnaissance.

-- Oh ne faites pas la modeste; j'ai examiné Adèle, et j'ai vu que

vous vous êtes donné beaucoup de peine avec elle; elle n'a pas de

grandes dispositions, et en peu de temps vous l'avez

singulièrement améliorée.

-- Monsieur, vous m'avez donné mon cadeau, et je vous en remercie.

La récompense la plus enviée de l'instituteur, c'est de voir louer

les progrès de son élève.

-- Oh! oh!» fit M. Rochester; et il but son thé en silence, «Venez

près du feu,» dit-il lorsque le plateau fut enlevé et que

Mme Fairfax se fut assise dans un coin avec son tricot.

Adèle était occupée à me faire faire le tour de la chambre pour me

montrer les beaux livres et les ornements placés sur les consoles

et les chiffonnières; dès que nous entendîmes la voix de

M. Rochester, nous nous hâtâmes d'obéir. Adèle voulut s'asseoir

sur mes genoux, mais il lui ordonna de jouer avec Pilote.

«Il y a trois mois que vous êtes ici? me demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- D'où veniez-vous?

-- De Lowood, dans le comté de...

-- Ah! une école de charité. Combien de temps y êtes-vous restée?

-- Huit ans.

-- Huit ans! alors vous avez la vie dure; je croyais que la moitié

de ce temps serait venu à bout de la plus forte constitution. Je

ne m'étonne plus que vous ayez l'air de venir de l'autre monde; je

me suis déjà demandé où vous aviez pu attraper cette espèce de

figure. Hier, lorsque vous êtes venue au-devant de moi dans le

sentier de Hay, j'ai pensé aux contes de fées, et j'ai été sur le

point de croire que vous aviez ensorcelé mon cheval; je n'en suis

pas encore bien sûr. Quels sont vos parents?

-- Je n'en ai pas.

-- Et vous n'en avez jamais eu, je suppose. Vous les rappelez-

vous?

-- Non.

-- Je le pensais, en effet. Et lorsque je vous ai trouvée assise

sur cet escalier, vous attendiez votre peuple.

-- De qui parlez-vous, monsieur?

-- Eh! mais des hommes verts. Il y avait un clair de lune qui

devait leur être propice; ai-je brisé un de vos cercles, pour que

vous ayez jeté sur mon passage ce maudit morceau de glace?»

Je secouai la tête.

«Il y a plus d'un siècle, dis-je, aussi sérieusement que lui, que

tous les hommes verts ont abandonné l'Angleterre. Ni dans le

sentier de Hay, ni dans les champs environnants, vous ne trouverez

des traces de leur passage. Désormais le soleil de l'été

n'éclairera pas plus leurs bacchanales que la lune de l'hiver.»

Mme Fairfax avait laissé tomber son tricot, et semblait ne rien

comprendre à notre conversation.

«Eh bien! dit M. Rochester, si vous n'avez ni père ni mère, vous

devez au moins avoir des oncles ou des tantes?

-- Non, aucun que je connaisse.

-- Quelle est votre demeure?

-- Je n'en ai pas.

-- Où demeurent vos frères et vos soeurs?

-- Je n'ai ni frères ni soeurs.

-- Qui vous a fait venir ici?

-- J'ai fait mettre mon nom dans un journal, et Mme Fairfax m'a

écrit.

-- Oui, dit la bonne dame qui savait maintenant sur quel terrain

elle était; et chaque jour je remercie la Providence du choix

qu'elle m'a fait faire. Mlle Eyre a été une compagne parfaite pour

moi, et une institutrice douce et attentive pour Adèle.

-- Ne vous donnez pas la peine d'analyser son caractère, répondit

M. Rochester. Les éloges n'influent en rien sur mon opinion; je

jugerai par moi-même. Elle a commencé par faire tomber mon cheval.

-- Monsieur! dit Mme Fairfax.

-- C'est à elle que je dois cette foulure.»

La veuve regarda avec étonnement et sans comprendre.

«Mademoiselle Eyre, avez-vous jamais demeuré dans une ville?

reprit M. Rochester.

-- Non, monsieur.

-- Avez-vous vu beaucoup de monde?

-- Rien que les élèves et les maîtres de Lowood et les habitants

de Thornfield.

-- Avez-vous beaucoup lu?

-- Je n'ai jamais eu qu'un très petit nombre de livres à ma

disposition, et encore ce n'étaient pas des ouvrages bien

remarquables.

-- Vous avez mené la vie d'une nonne, et sans doute vous avez été

élevée dans des idées religieuses. Brockelhurst, qui, je crois,

dirige Lowood, est un ministre.

-- Oui, monsieur.

-- Et probablement que, vous autres jeunes filles, vous le

vénériez comme un couvent de religieuses vénère son directeur.

-- Oh non!

-- Vous êtes bien froide; comment! Une novice qui ne vénère pas un

prêtre! Voilà quelque chose de scandaleux.

-- Je détestais M. Brockelhurst, et je n'étais pas la seule; c'est

un homme dur et intrigant. Il nous a fait couper les cheveux, et,

par économie, il nous achetait des aiguilles et du fil tels que

nous pouvions à peine coudre.

-- C'était une très mauvaise économie, dit Mme Fairfax, qui de

nouveau put prendre part à la conversation.

-- Et était-ce son plus grand crime? demanda M. Rochester.

-- Avant l'établissement du Comité, et tant qu'il fut seul maître

dans l'école, il ne nous donnait même pas une nourriture

suffisante. Une fois chaque semaine il nous ennuyait par ses

longues lectures, et tous les soirs il exigeait que nous lussions

des livres qu'il avait faits sur la mort subite et le jugement.

Ces livres nous effrayaient tellement que nous n'osions plus aller

nous coucher.

-- À quel âge êtes-vous entrée à Lowood?

-- À dix ans.

-- Et vous y êtes restée huit ans: alors vous avez dix-huit ans!»

Je répondis affirmativement.

«Vous voyez que l'arithmétique est utile; sans elle je n'aurais

jamais pu deviner votre âge; car ce n'est pas facile à trouver,

quand les traits et l'air sont si peu en rapport avec l'âge.

Qu'avez-vous appris à Lowood? jouez-vous du piano?

-- Un peu.

-- C'est juste, c'est la réponse convenue. Entrez dans la

bibliothèque!... s'il vous plaît, veux-je dire. Excusez mon ton de

commandement, je suis habitué à dire: «Faites cela,» et on le

fait. Je ne puis changer cette habitude pour une nouvelle venue.

Entrez donc dans la bibliothèque; prenez une lumière, laissez la

porte ouverte, asseyez-vous au piano, et jouez un air.»

Je partis et je suivis ses indications.

«Assez! me cria-t-il au bout de quelques minutes; je vois que vous

jouez un peu, comme une pensionnaire anglaise, peut-être un peu

mieux que quelques-unes, mais pas bien.»

Je fermai le piano et je revins. M. Rochester continua:

«Ce matin, Adèle m'a montré quelques esquisses qu'elle dit être de

vous; je ne sais si elles sont entièrement faites par vous: un

maître vous a probablement aidée?

-- Non, en vérité! m'écriai-je.

-- Oh! ceci pique votre orgueil; eh bien, allez chercher votre

portefeuille, si vous pouvez affirmer que tout ce qu'il contient

est de vous; mais n'assurez rien sans être certaine, car je m'y

connais.

-- Alors, monsieur, je me tairai et vous jugerez vous-même.»

J'apportai mon portefeuille.

«Approchez la table,» dit-il.

Je la roulai jusqu'à lui. Adèle et Mme Fairfax s'avancèrent pour

voir les dessins.

«Ne vous pressez pas ainsi, dit M. Rochester; vous prendrez les

dessins à mesure que j'aurai fini de les regarder; mais ne placez

pas vos figures si près de la mienne.»

Il examina les peintures et les esquisses; il en mit trois de

côté; après avoir regardé les autres, il les jeta loin de lui.

«Emportez-les sur l'autre table, madame Fairfax, dit-il, et

regardez-les avec Adèle. Quant à vous, ajouta-t-il en me

regardant, asseyez-vous et répondez à mes questions. Je vois bien

que ces trois peintures ont été faites par là même main; cette

main est-elle la vôtre?

-- Oui.

-- Quand avez-vous trouvé le temps de les faire? car elles ont dû

demander beaucoup de temps et un peu de réflexion.

-- Je les ai faites dans les deux dernières vacances que j'ai

passées à Lowood, quand je n'avais pas autre chose à faire.

-- Où avez-vous trouvé les originaux de ces copies?

-- Dans ma tête.

-- Dans cette tête que je vois sur vos épaules?

-- Oui, monsieur.

-- A-t-elle encore d'autres sujets du même genre?

-- J'espère que oui, et j'espère même qu'ils seraient meilleurs.»

Il étendit les peintures devant lui et les regarda de nouveau.

Pendant que M Rochester est ainsi occupé, lecteurs, j'ai le temps

de vous les décrire. D'abord, je dois vous avertir qu'elles n'ont

rien de merveilleux. Les sujets s'étaient présentés avec force à

mon esprit; ils étaient frappants, tels que je les avais conçus

avant d'essayer de les reproduire; mais ma main ne put pas obéir à

mon imagination, ou du moins ne reproduisit qu'une pâle copie de

ce que voyait mon esprit.

C'étaient des aquarelles. La première représentait des nuages

livides sur une mer agitée. L'horizon et même les vagues du

premier plan étaient dans l'ombre; un rayon de lumière faisait

ressortir un mât à moitié submergé, et au-dessus duquel un noir

cormoran étendait ses ailes tachetées d'écume; il portait à son

bec un bracelet d'or orné de pierres précieuses, auxquelles je

m'étais efforcée de donner les teintes les plus nettes et les plus

brillantes. Au-dessous du mât et de l'oiseau de mer flottait un

cadavre qu'on n'apercevait que confusément à travers les vagues

vertes. Le seul membre qu'on pût voir distinctement était le bras

qui venait d'être dépouillé de son ornement.

Le second tableau avait pour premier plan une montagne couverte de

gazon et de feuilles soulevées par la brise. Au delà et au-dessus

s'étendait le ciel bleu fonce d'un crépuscule. Une femme, dont on

ne voyait que le buste, apparaissait dans ce ciel; j'avais

combiné, pour la représenter, les teintes les plus sombres et les

plus douces. Son front était surmonté d'une étoile; le bas de sa

figure était voilé par des brouillards; ses yeux étaient sauvages

et sombres; ses cheveux flottaient autour d'elle comme des nuages

obscurs déchirés par l'électricité ou l'orage; sur son cou

brillait une pâle lueur semblable à un rayon de la lune. Cette

lueur se répandait aussi sur les nuages légers qui entouraient cet

emblème de l'Étoile du soir.

Le dernier tableau, enfin, représentait le pic d'un glacier

s'élançant vers un ciel d'hiver. Les rayons du nord envoyaient à

l'horizon leurs légions de dards. Sur le premier plan, on

apercevait une tête colossale appuyée sur le glacier. Deux mains

délicates croisées au-dessous du front couvraient d'un voile noir

le bas de la figure. On ne voyait qu'un front pâle, des yeux

fixes, creux et désespérés. Au-dessus des tempes, au milieu d'un

turban déchiré et de draperies noires vaguement indiquées,

brillait un cercle de flammes blanches parsemées de pierres

précieuses d'une teinte plus vive que le reste du tableau. Cette

pâle auréole était l'emblème d'un diadème royal, et elle

couronnait un être qui n'avait pas de corps.

«Étiez-vous heureuse, quand vous avez fait ces dessins? me demanda

M. Rochester.

-- J'étais absorbée, monsieur; oui, j'étais heureuse; peindre est

une des jouissances les plus vives que j'aie connues!

-- Ce n'est pas beaucoup dire. Vous avouez vous-même que vos

plaisirs n'étaient pas nombreux. Vous deviez être plongée dans une

sorte de rêve d'artiste, quand vous avez mélangé ces teintes

étranges. Y passiez-vous longtemps chaque jour?

-- C'était pendant les vacances; je n'avais rien à faire; je m'y

mettais le matin et j'y restais jusqu'à la nuit; la longueur des

jours d'été favorisait mon inclination.

-- Et étiez-vous satisfaite du résultat de vos ardents travaux?

-- Loin de là, je souffrais du contraste qu'il y avait entre mon

idéal et mon oeuvre; je me sentais complètement impuissante à

réaliser ce que j'avais imaginé.

-- Pas tout à fait; vous avez fixé l'ombre de vos pensées, mais

pas plus, probablement. Vous n'aviez pas assez de science et

d'habileté technique pour les rendre complètement; cependant ces

esquisses sont remarquables pour une écolière. La pensée qu'elles

veulent représenter est fantastique; ces yeux de l'Étoile du soir,

vous avez dû les voir dans un de vos rêves. Comment avez-vous pu

les faire si clairs et pourtant si peu brillants? Que vouliez-vous

dire en les faisant si profonds et si solennels? Qui vous a appris

à peindre le vent? Voilà une tempête sur le ciel et sur cette

hauteur. Où avez-vous vu Latmos? car c'est Latmos. Retirez ces

dessins.»

J'avais à peine noué les cordons du portefeuille, que, regardant

sa montre, il dit brusquement:

«Il est neuf heures; à quoi pensez-vous, mademoiselle Eyre, de

laisser Adèle veiller si tard? Allez la coucher.»

Adèle embrassa son tuteur avant de quitter la chambre; il accepta

ses caresses, mais ne sembla pas les goûter plus que ne l'aurait

fait Pilote, moins peut-être.

«Maintenant, je vous souhaite le bonsoir à tous,» dit-il en

montrant la porte; ce qui signifiait qu'il était fatigué de notre

compagnie et qu'il désirait nous renvoyer.

Mme Fairfax roula son tricot. Je pris mon portefeuille; nous lui

fîmes un salut auquel il répondit froidement, et nous nous

retirâmes.

«Vous prétendiez que M. Rochester n'était pas très original,

madame Fairfax? lui dis-je lorsque, après avoir couché Adèle, je

la rejoignis dans sa chambre.

-- Vous le trouvez donc bizarre?

-- Je le trouve très mobile et très brusque.

-- C'est vrai; il peut bien faire cet effet-là à un étranger mais

moi, je suis tellement habituée à ses manières, que je n'y pense

jamais: et puis, si son caractère est singulier, il faut se

montrer indulgent.

-- Pourquoi?

-- D'abord, parce que c'est sa nature, et que personne ne peut

changer sa nature; ensuite, parce qu'il est sans doute accablé de

douloureuses pensées, et que c'est là ce qui lui donne un

caractère inégal.

-- Quelles pensées donc?

-- Des luttes de famille.

-- Il n'a pas de famille.

-- Mais il en a eu; il a perdu son frère aîné, il y a quelques

années.

-- Son frère aîné?

-- Oui, il n'y a que neuf ans à peu près que M. Rochester possède

cette propriété.

-- Neuf ans, c'est déjà passable; aimait-il donc son frère au

point d'être resté inconsolable tout ce temps?

-- Oh non! je crois qu'il y a eu des disputes entre eux.

M. Rowland Rochester n'était pas très juste à l'égard de

M. Édouard, et même il a excité son père contre lui. Le vieillard

ne pouvait pas séparer en deux les biens de la famille, et il

désirait pourtant que M. Édouard fût riche aussi, pour l'honneur

du nom; il en résulta des démarches très fâcheuses. Le vieux

M. Rochester et M. Rowland s'entendirent, et, afin d'enrichir

M. Édouard, ils l'entraînèrent dans une position douloureuse. Je

ne sais pas au juste ce qu'ils firent; mais toujours est-il que

M. Édouard ne put pas supporter tout ce qu'il eut à souffrir. Il

n'est pas indulgent; aussi rompit-il avec sa famille, et depuis

longtemps il mène une vie errante. Je ne crois pas qu'il soit

resté quinze jours de suite ici depuis que la mort de son frère

l'a laissé maître du château. Du reste, je ne m'étonne pas qu'il

évite ce lieu.

-- Et pourquoi?

-- Il le trouve triste peut-être.»

La réponse était vague. J'aurais désiré quelque chose de plus

clair; mais Mme Fairfax ne pouvait ou ne voulait pas donner des

détails plus circonstanciés sur l'origine et la nature des

épreuves de M. Rochester. Elle avouait que c'était un mystère pour

elle et qu'elle ne pouvait que faire des conjectures; il était

évident qu'elle ne désirait plus parler de cela: je le compris et

j'agis en conséquence.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 25 / 61 题