CHAPITRE XII

La manière calme et douce dont j'avais été reçue à Thornfield

semblait m'annoncer une existence facile, et cette espérance fut

loin d'être déçue lorsque je connus mieux le château et ses

habitants: Mme Fairfax était en effet ce qu'elle m'avait paru tout

d'abord, une femme douce, complaisante, suffisamment instruite, et

d'une intelligence ordinaire. Mon élève était une enfant pleine de

vivacité. Comme on l'avait beaucoup gâtée, elle était quelquefois

capricieuse. Heureusement elle était entièrement confiée à mes

soins, et personne ne s'opposait à mes plans d'éducation, de sorte

qu'elle renonça bientôt à ses petits accès d'entêtement, et devint

docile. Elle n'avait aucune aptitude particulière, aucun trait de

caractère, aucun développement de sentiment ou de goût qui pût

l'élever d'un pouce au-dessus des autres enfants; mais elle

n'avait aucun défaut qui pût la rendre inférieure à la plupart

d'entre eux; elle faisait des progrès raisonnables et avait pour

moi une affection vive, sinon très profonde. Ses efforts pour me

plaire, sa simplicité, son gai babillage, m'inspirèrent un

attachement suffisant pour nous contenter l'une et l'autre.

Ce langage sera sans doute trouvé bien froid par les personnes qui

affichent de solennelles doctrines sur la nature évangélique des

enfants et sur la dévotion idolâtre que devraient toujours leur

vouer ceux qui sont chargés de leur éducation. Mais je n'écris pas

pour flatter l'égoïsme des parents ou pour servir d'écho à

l'hypocrisie; je dis simplement la vérité. J'éprouvais une

consciencieuse sollicitude pour les progrès et la conduite

d'Adèle, pour sa personne une tranquille affection, de même que

j'aimais Mme Fairfax en raison de ses bontés, et que je trouvais

dans sa compagnie un plaisir proportionné à la nature de son

esprit et de son caractère.

Me blâmera qui voudra, lorsque j'ajouterai que de temps en temps,

quand je me promenais seule, quand je regardais à travers les

grilles de la porte la route se déroulant devant moi, ou quand,

voyant Adèle jouer avec sa nourrice et Mme Fairfax occupée dans

l'office, je montais les trois étages et j'ouvrais le trappe pour

arriver à la terrasse, quand enfin mes yeux pouvaient suivre les

champs, les montagnes, la ligne sombre du ciel, je désirais

ardemment un pouvoir qui me fit connaître ce qu'il y avait

derrière ces limites, qui me fit apercevoir ce monde actif, ces

villes animées dont j'avais entendu parler, mais que je n'avais

jamais vues. Alors je souhaitais plus d'expérience, des rapports

plus fréquents avec les autres hommes et la possibilité d'étudier

un plus grand nombre de caractères que je ne pouvais le faire à

Thornfield. J'appréciais ce qu'il y avait de bon dans Mme Fairfax

et dans Adèle, mais je croyais à l'existence d'autres bontés

différentes et plus vives. Ce que je pressentais, j'aurais voulu

le connaître.

Beaucoup me blâmeront sans doute; on m'appellera nature

mécontente; mais je ne pouvais faire autrement; il me fallait du

mouvement. Quelquefois j'étais agitée jusqu'à la souffrance; alors

mon seul soulagement était de me promener dans le corridor du

troisième, et, au milieu de ce silence et de cette solitude, les

yeux de mon esprit erraient sur toutes les brillantes visions qui

se présentaient devant eux: et certes elles étaient belles et

nombreuses. Ces pensées gonflaient mon coeur; mais le trouble qui

le soulevait lui donnait en même temps la vie. Cependant je

préférais encore écouter un conte qui ne finissait jamais, un

conte qu'avait créé mon imagination, et qu'elle me redisait sans

cesse en la remplissant de vie, de flamme et de sentiment; toutes

choses que j'avais tant désirées, mais que ne me donnait pas mon

existence actuelle.

Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le

repos: il leur faut de l'action, et, s'il n'y en a pas autour

d'eux, ils en créeront; des millions sont condamnés à une vie plus

tranquille que la mienne, et des millions sont dans une

silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien

de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans

la masse d'êtres vivants qui peuple la terre. On suppose les

femmes généralement calmes: mais les femmes sentent comme les

hommes; elles ont besoin d'exercer leurs facultés, et, comme à

leurs frères, il leur faut un champ pour leurs efforts. De même

que les hommes, elles souffrent d'une contrainte trop sévère,

d'une immobilité trop absolue. C'est de l'aveuglement à leurs

frères plus heureux de déclarer qu'elles doivent se borner à faire

des poudings, à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des

sacs.

Quand j'étais ainsi seule, il m'arrivait souvent d'entendre le

rire de Grace Poole; toujours le même rire lent et bas qui la

première fois m'avait fait tressaillir. J'entendais aussi son

étrange murmure, plus étrange encore que son rire. Il y avait des

jours où elle était silencieuse, et d'autres où elle faisait

entendre des sons inexplicables. Quelquefois je la voyais sortir

de sa chambre tenant à la main une assiette ou un plateau,

descendre à la cuisine et revenir (oh! romanesque lecteur,

permettez-moi de vous dire la vérité entière), portant un pot de

porter. Son apparence aurait glacé la curiosité la plus excitée

par ses cris bizarres; elle avait les traits durs, et rien en elle

ne pouvait vous attirer. Je tâchai plusieurs fois d'entrer en

conversation avec elle; mais elle n'était pas causante.

Généralement une réponse monosyllabique coupait court à tout

entretien.

Les autres domestiques, John et sa femme Leah, chargée de

l'entretien de la maison, et Sophie, la nourrice française,

étaient bien, sans pourtant avoir rien de remarquable. Je parlais

souvent français avec Sophie, et quelquefois je lui faisais, des

questions sur son pays natal; mais elle n'était propre ni à

raconter ni à décrire: d'après ses réponses vagues et confuses, on

eût dit qu'elle désirait plutôt vous voir cesser que continuer

l'interrogatoire.

Octobre, novembre et décembre se passèrent ainsi. Une après-midi

de janvier, Mme Fairfax me demanda un jour de congé pour Adèle,

parce qu'elle était enrhumée; Adèle appuya cette demande avec une

ardeur qui me rappela combien les jours de congé m'étaient

précieux lorsque j'étais enfant. Je le lui accordai donc, pensant

que je ferais bien de ne pas me montrer exigeante sur ce point.

C'était une belle journée, calme, bien que très froide; j'étais

fatiguée d'être restée assise tranquillement dans la bibliothèque

pendant une toute longue matinée; Mme Fairfax venait d'écrire une

lettre; je mis mon chapeau et mon manteau, et je proposai de la

porter à la poste de Hay, distante de deux milles: ce devait être

une agréable promenade. Lorsque Adèle fut confortablement assise

sur sa petite chaise, au coin du feu de Mme Fairfax, je lui donnai

sa belle poupée de cire, que je gardais ordinairement enveloppée

dans un papier d'argent, et un livre d'histoire pour varier ses

plaisirs.

«Revenez bientôt, ma bonne amie, ma chère demoiselle Jeannette,»

me dit-elle. Je l'embrassai et je partis.

Le sol était dur, l'air tranquille et ma route solitaire; j'allai

vite jusqu'à ce que je me fusse réchauffée, et alors je me mis à

marcher plus lentement, pour mieux jouir et pour analyser ma

jouissance. Trois heures avaient sonné à l'église au moment où je

passais près du clocher. Ce moment de la journée avait un grand

charme pour moi, parce que l'obscurité commençait déjà et que les

pâles rayons du soleil descendaient lentement à l'horizon. J'étais

à un mille de Thornfield, dans un sentier connu pour ses roses

sauvages en été, ses noisettes et ses mûres en automne, et qui

même alors possédait encore quelques-uns des fruits rouges de

l'aubépine; mais en hiver son véritable attrait consistait dans sa

complète solitude et dans son calme dépouillé. Si une brise venait

à s'élever, on ne l'entendait pas; car il n'y avait pas un houx,

pas un seul de ces arbres dont le feuillage se conserve toujours

vert et fait siffler le vent; l'aubépine flétrie et les buissons

de noisetiers étaient aussi muets que les pierres blanches placées

au milieu du sentier pour servir de chaussée. Au loin, l'oeil ne

découvrait que des champs où le bétail ne venait plus brouter, et

si de temps en temps on apercevait un petit oiseau brun s'agitant

dans les haies, on croyait voir une dernière feuille morte qui

avait oublié de tomber.

Le sentier allait en montant jusqu'à Hay. Arrivée au milieu, je

m'assis sur les degrés d'un petit escalier conduisant dans un

champ; je m'enveloppai dans mon manteau, et je cachai mes mains

dans mon manchon de façon à ne pas sentir le froid, bien qu'il fût

très vif, ainsi que l'attestait la couche de glace recouvrant la

chaussée, au milieu de laquelle un petit ruisseau gelé pour le

moment avait débordé quelques jours auparavant, après un rapide

dégel. De l'endroit où j'étais assise, j'apercevais Thornfield; le

château gris et surmonté de créneaux était l'objet le plus

frappant de la vallée. À l'est, on voyait s'élever les bois de

Thornfield et les arbres où nichaient les corneilles; je regardai

ce spectacle jusqu'à ce que le soleil descendit dans les arbres et

disparût entouré de rayons rouges; alors je me tournai vers

l'ouest.

La lune se levait sur le sommet d'une colline, pâle encore et

semblable à un nuage, mais devenant de moment en moment plus

brillante. Elle planait sur Hay, qui, à moitié perdu dans les

arbres, envoyait une fumée bleue de ses quelques cheminées. J'en

étais encore éloignée d'un mille, et pourtant, au milieu de ce

silence complet, les bruits de la vie arrivaient jusqu'à moi;

j'entendais aussi des murmures de ruisseaux; dans quelle vallée, à

quelle profondeur? Je ne pouvais le dire; mais il y avait bien des

collines au delà de Hay, et sans doute bien des ruisseaux devaient

y couler. La tranquillité de cette soirée trahissait également les

courants les plus proches et les plus éloignés.

Un bruit soudain vint bientôt mettre fin à ces murmures, si clairs

bien qu'éloignés; un piétinement, un son métallique effaça le doux

bruissement des eaux, de même que dans un tableau la masse solide

d'un rocher ou le rude tronc d'un gros chêne profondément enraciné

au premier plan empêche d'apercevoir au loin les collines azurées,

le lumineux horizon et les nuages qui mélangent leurs couleurs.

Le bruit était causé par l'arrivée d'un cheval le long de la

chaussée. Les sinuosités du sentier me le cachaient encore, mais

je l'entendais approcher. J'allais quitter ma place; mais, comme

le chemin était très étroit, je restai pour le laisser passer.

J'étais jeune alors, et mon esprit était rempli de toutes sortes

de créations brillantes ou sombres. Les souvenirs des contes de

nourrice étaient ensevelis dans mon cerveau, au milieu d'autres

ruines. Cependant, lorsqu'ils venaient à sortir de leurs

décombres, ils avaient plus de force et de vivacité chez la jeune

fille qu'ils n'en avaient eu chez l'enfant.

Lorsque je vis le cheval approcher au milieu de l'obscurité, je me

rappelai une certaine histoire de Bessie, où figurait un esprit du

nord de l'Angleterre appelé Gytrash. Cet esprit, qui apparaissait

sous la forme d'un cheval, d'un mulet ou d'un gros chien, hantait

les routes solitaires et s'avançait quelquefois vers les voyageurs

attardés.

Le cheval était près, mais on ne le voyait pas encore, lorsque,

outre le piétinement, j'entendis du bruit sortir de la haie, et je

vis se glisser le long des noisetiers un gros chien qui, grâce à

son pelage noir et blanc, ne pouvait être confondu avec les

arbres. C'était justement une des formes que prenait le Gytrash de

Bessie; j'avais bien, en effet, devant les yeux un animal

semblable à un lion, avec une longue crinière et une tête énorme.

Il passa pourtant assez tranquillement devant moi, sans me

regarder avec des yeux étranges, comme je m'y attendais presque.

Le cheval suivait; il était grand et portait un cavalier. Cet

homme venait de briser le charme, car jamais être humain n'avait

monté Gytrash; il était toujours seul, et, d'après mes idées, les

lutins pouvaient bien habiter le corps des animaux, mais ne

devaient jamais prendre la forme vulgaire d'un être humain. Ce

n'était donc pas un Gytrash, mais simplement un voyageur suivant

le chemin le plus court pour arriver à Millcote. Il passa, et je

continuai ma route; mais au bout de quelques pas je me retournai,

mon attention ayant été attirée par le bruit d'une chute, et par

cette exclamation: «Que diable faire maintenant?» Monture et

cavalier étaient tombés. Le cheval avait glissé sur la glace de la

chaussée. Le chien revint sur ses pas; en voyant son maître à

terre et en entendant le cheval souffler, il poussa un aboiement

dont sa taille justifiait la force, et qui fut répété par l'écho

des montagnes. Il tourna autour du cavalier et courut à moi.

C'était tout ce qu'il pouvait faire; il n'avait pas moyen

d'appeler d'autre aide.

Je le suivis, et je trouvai le voyageur s'efforçant de se

débarrasser de son cheval. Ses efforts étaient si vigoureux, que

je pensai qu'il ne devait pas s'être fait beaucoup de mal;

néanmoins, m'approchant de lui:

«Êtes-vous blessé, monsieur?» demandai-je.

Il me sembla l'entendre jurer; pourtant je n'en suis pas bien

certaine; toujours est-il qu'il grommela quelque chose, ce qui

l'empêcha de me répondre tout de suite.

«Que puis-je faire pour vous? demandai-je de nouveau.

-- Tenez-vous de côté,» me répondit-il en se plaçant d'abord sur

ses genoux, puis sur ses pieds.

Alors commença une opération difficile, bruyante, accompagnée de

tels aboiements, que je fus obligée de m'écarter un peu; mais je

ne voulus pas partir sans avoir vu la fin de l'aventure. Elle se

termina heureusement. Le chien fut apaisé par un: «À bas, Pilote!»

Le voyageur voulut marcher pour voir si sa jambe et son pied

étaient en bon état; mais cet essai lui fit probablement mal, car,

après avoir tenté de se lever, il se rassit promptement sur une

des marches de l'escalier.

Il paraît que ce jour-là j'étais d'humeur à être utile, ou du

moins complaisante, car je m'approchai de nouveau, et je dis:

«Si vous êtes blessé, monsieur, je puis aller chercher quelqu'un à

Thornfield où a Hay.

-- Merci, cela ira; je n'ai pas d'os brisé, c'est seulement une

foulure.»

Il voulut de nouveau essayer de marcher; mais il poussa

involontairement un cri.

Le jour n'était pas complètement fini, et la lune devenait

brillante. Je pus voir l'étranger. Il était enveloppé d'une

redingote à collet de fourrure et à boutons d'acier; je ne pus pas

remarquer les détails, mais je vis l'ensemble. Il était de taille

moyenne, et avait la poitrine très large, la figure sombre, les

traits durs, le front soucieux. Ses yeux et ses sourcils

contractés indiquaient une nature généralement emportée, et

mécontente pour le moment. Il n'était plus jeune, et n'avait

pourtant pas encore atteint l'âge mûr. Il pouvait avoir trente-

cinq ans; sa présence ne m'effraya nullement, et m'intimida à

peine. Si l'étranger avait été un beau jeune homme, un héros de

roman, je n'aurais pas osé le questionner encore malgré lui, et

lui offrir des services qu'il ne me demandait pas. Je n'avais

jamais parlé à un beau jeune homme; je ne sais si j'en avais vu.

Je rendais un hommage théorique à la beauté, à l'élégance, à la

galanterie et aux charmes fascinants; mais si jamais j'eusse

rencontré toutes ces qualités réunies chez un homme, un instinct

m'aurait avertie que je ne pouvais pas sympathiser avec lui, et

que lui ne pouvait pas sympathiser avec moi. Je me serais éloignée

de lui comme on s'éloigne du feu, des éclairs, enfin de tout ce

qui est antipathique quoique brillant.

Si même cet étranger m'eût souri, s'il se fût montré aimable à mon

égard, s'il m'eût gaiement remerciée pour mes offres de service,

j'aurais continué mon chemin sans être le moins du monde tentée de

renouveler mes questions. Mais la rudesse du voyageur me mit à mon

aise, et, lorsqu'il me fit signe de partir, je restai, en lui

disant:

«Mais, monsieur, je ne puis pas vous abandonner à cette heure,

dans ce sentier solitaire, avant de vous avoir vu en état de

remonter sur votre cheval.»

Il me regarda, et reprit aussitôt:

«Il me semble qu'à cette heure, vous-même devriez être chez vous,

si vous demeurez dans le voisinage. D'où venez-vous?

-- De la vallée, et je n'ai nullement peur d'être tard dehors

quand il y a clair de lune. Je courrais avec plaisir jusqu'à Hay

si vous le souhaitiez; du reste, je vais y jeter une lettre à la

poste.

-- Vous dites que vous venez de la vallée. Demeurez-vous dans

cette maison surmontée de créneaux? me demanda-t-il, en indiquant

Thornfield, que la lune éclairait de ses pâles rayons. Le château

ressortait en blanc sur la forêt, qui, par sa masse sombre,

formait un contraste avec le ciel de l'ouest.

-- Oui, monsieur.

-- À. qui appartient cette maison?

-- À M. Rochester.

-- Connaissez-vous M. Rochester?

-- Non, je ne l'ai jamais vu.

-- Il ne demeure donc pas là?

-- Non.

-- Pourriez-vous me dire où il est?

-- Non, monsieur.

-- Vous n'êtes certainement pas une des servantes du château: vous

êtes...»

Il s'arrêta et jeta les yeux sur ma toilette, qui, comme toujours,

était très simple: un manteau de mérinos noir et un chapeau de

castor que n'aurait pas voulu porter la femme de chambre d'une

lady; il semblait embarrassé de savoir qui j'étais; je vins à son

secours.

«Je suis la gouvernante.

-- Ah! la gouvernante, répéta-t-il. Le diable m'emporte si je ne

l'avais pas oubliée, la gouvernante!»

Et je fus de nouveau obligée de soutenir son examen. Au bout de

deux minutes, il se leva; mais, quand il essaya de marcher, sa

figure exprima la souffrance.

«Je ne puis pas vous charger d'aller chercher du secours, me dit-

il; mais si vous voulez avoir la bonté de m'aider, vous le

pourrez.

-- Je ne demande pas mieux, monsieur.

-- Avez-vous un parapluie dont je puisse me servir en place de

bâton?

-- Non.

-- Alors, tâchez de prendre la bride du cheval et de me l'amener.

Vous n'avez pas peur, je pense.»

Si j'avais été seule, j'aurais été effrayée de toucher à un

cheval; cependant, comme on me le commandait, j'étais toute

disposée à obéir. Je laissai mon manchon sur l'escalier, et je

m'avançai vers le cheval; mais c'était un fougueux animal, et il

ne voulut pas me laisser approcher de sa tête. Je fis effort sur

effort, mais en vain, j'avais même très peur en le voyant frapper

la terre de ses pieds de devant. Le voyageur, après nous avoir

regardés quelque temps, se mit enfin à rire.

«Je vois, dit-il, que la montagne ne viendra pas à Mahomet; ainsi,

tout ce que vous pouvez faire, c'est d'aider Mahomet à aller à la

montagne. Venez ici, je vous prie.»

Je m'approchai.

«Excusez-moi, continua-t-il; la nécessité me force à me servir de

vous.»

Il posa une lourde main sur mon épaule, et, s'appuyant fortement,

il arriva jusqu'à son cheval, dont il se rendit bientôt maître;

puis il sauta sur sa selle, en faisant une affreuse grimace, car

cet effort avait ravivé sa douleur.

«Maintenant, dit-il en soulageant sa lèvre inférieure de la rude

morsure qu'il lui infligeait, maintenant donnez-moi ma cravache

qui est là sous la haie.»

Je la cherchai et la trouvai.

«Je vous remercie. À présent, portez vite votre lettre à Hay, et

revenez aussi promptement que possible.»

Il donna un coup d'éperon au cheval, qui rua, puis partit au

galop; le chien le suivit, et tous trois disparurent, comme la

bruyère sauvage que le vent des forêts emporte en tourbillons. Je

repris mon manchon, et je continuai ma route. L'aventure était

terminée; ce n'était pas un roman, elle n'avait même rien de bien

intéressant; mais elle avait changé une des heures de ma vie

monotone: on avait eu besoin de moi, on m'avait demandé un secours

que j'avais accordé.

J'étais contente, j'avais fait quelque chose; bien que cet acte

puisse paraître trivial et indifférent, j'avais pourtant agi, et

avant tout j'étais fatiguée d'une existence passive. Et puis une

nouvelle figure était comme un nouveau portrait dans ma galerie;

elle différait de toutes les autres, d'abord parce que c'était

celle d'un homme, ensuite parce qu'elle était sombre et forte. Je

l'avais devant les yeux lorsque j'entrai à Hay et que je jetai ma

lettre à la poste, et je la voyais encore en descendant la colline

qui devait me ramener à Thornfield. Arrivée devant l'escalier, je

m'arrêtai; je regardai tout autour de moi et j'écoutai, me

figurant que j'allais entendre le pas d'un cheval sur la chaussée,

et voir un cavalier enveloppé d'un manteau, suivi d'un chien de

Terre-Neuve semblable à un Gytrash: je ne vis qu'une haie et un

saule émondé par le haut, qui se tenait droit comme pour recevoir

les rayons de la lune; je n'entendis qu'un vent qui sifflait au

loin dans les arbres de Thornfield, et, jetant un regard vers

l'endroit d'où partait le murmure, j'aperçus une lumière à l'une

des fenêtres du château. Je me rappelai alors qu'il était tard, et

je hâtai le pas.

Je n'aimais pas le moment où il fallait rentrer à Thornfield.

Franchir les portes du château, c'était reprendre mon immobilité;

traverser la salle silencieuse, monter le sombre escalier, entrer

dans ma petite chambre isolée, et passer une longue soirée d'hiver

avec la tranquille Mme Fairfax, avec elle seule, n'y avait-il pas

là de quoi détruire la faible excitation causée par ma promenade?

n'était-ce pas jeter sur mes facultés les chaînes invisibles d'une

existence trop monotone, d'une existence dont je ne pouvais même

pas apprécier les avantages? Il m'aurait fallu les orages d'une

vie incertaine et pleine de luttes, une expérience rude et amère,

pour me faire aimer le milieu paisible dans lequel je vivais. Je

désirais le combat, comme l'homme fatigué d'être resté trop

longtemps assis sur un siège commode, désire une longue promenade,

et mon besoin d'agir était tout aussi naturel que le sien.

Je flânai devant la porte; je flânai devant la prairie; je me

promenai sur le pavé. Les contrevents de la porte vitrée étaient

fermés; je ne pouvais pas voir l'intérieur de la maison; mes yeux

et mon esprit semblaient, du reste, vouloir s'éloigner de cette

caverne grise aux sombres voûtes, pour se tourner vers le beau

ciel sans nuages qui planait au-dessus de ma tête. La lune montait

majestueusement à l'horizon; laissant bien loin derrière elle le

sommet des collines qu'elle avait d'abord éclairées, elle semblait

aspirer au sombre zénith, perdu dans les distances infinies. Les

tremblantes étoiles qui suivaient sa course agitaient mon coeur et

brûlaient mes veines; mais il ne faut pas beaucoup pour nous

ramener à la réalité; l'horloge sonna, cela suffit. Je détournai

mes regards de la lune et des étoiles, j'ouvris une porte de côté

et j'entrai.

La grande salle n'était pas sombre, bien que la lampe de bronze ne

fût pas encore allumée; elle était éclairée, ainsi que les

premières marches de l'escalier, par une lueur provenant de la

salle à manger, dont la porte ouverte à deux battants laissait

voir une grille où brûlait un bon feu. La lumière du feu

permettait d'apercevoir des tentures rouges, des meubles bien

brillants, et un groupe réuni autour de la cheminée. À peine

l'avais-je entrevu, et à peine avais-je entendu un mélange de

voix, parmi lesquelles je distinguais celle d'Adèle, que la porte

se referma.

Je me dirigeai promptement vers la chambre de Mme Fairfax. Il y

avait du feu, mais ni lumière ni dame Fairfax. À sa place, un gros

chien noir et blanc, tout semblable au Gytrash, était assis sur le

tapis, et regardait le feu avec gravité. Je fus tellement frappée

de cette ressemblance, que je m'avançai vers lui en disant:

«Pilote!» L'animal se leva et vint me flairer; je le caressai, il

remua sa grande queue; il avait l'air d'un chien abandonné, et je

me demandai d'où il pouvait venir; je sonnai, car j'avais besoin

de lumière, et je désirais savoir également quel était ce

visiteur. Leah entra.

«Quel est ce chien? demandai-je.

-- Il est venu avec le maître.

-- Avec qui?

-- Avec le maître, M. Rochester, qui vient d'arriver.

-- En vérité, et Mme Fairfax est avec lui?

-- Oui, ainsi que Mlle Adèle; et John est allé chercher un

médecin, car il est arrivé un accident à notre maître; son cheval

est tombé, et M. Rochester a eu le pied foulé.

-- Est-ce que son cheval n'est pas tombé dans le sentier de Hay?

-- Oui, il a glissé en descendant la colline.

-- Ah! Apportez-moi une lumière, Leah.»

Leah revint bientôt, suivie de Mme Fairfax, qui me répéta la

nouvelle, ajoutant que M. Carter, le médecin, était arrivé, et

qu'il était avec M. Rochester; puis elle alla donner des ordres

pour le thé, et moi, je montai dans ma chambre pour me

déshabiller.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 24 / 61 题