M. Brockelhurst secoua la tête.

«Eh bien! pour une fois, cela passera; mais que de semblables

faits ne se renouvellent pas trop souvent. Il y a encore une chose

qui m'a surpris. En réglant avec la femme de charge, j'ai vu qu'un

goûter de pain et de fromage avait été deux fois servi à ces

enfants pendant la dernière quinzaine; d'où cela vient-il? J'ai

regardé sur le règlement, et je n'ai pas vu que le goûter y fût

indiqué. Qui a introduit cette innovation, et de quel droit?

-- Je suis responsable de ceci, monsieur, reprit Mlle Temple; le

déjeuner était si mal préparé que les élèves n'ont pas pu le

manger, et je n'ai pas voulu leur permettre de rester à jeun

jusqu'à l'heure du dîner.

-- Un instant, madame! Vous savez qu'en élevant ces jeunes filles,

mon but n'est pas de les habituer au luxe, mais de les rendre

patientes et dures à la souffrance, de leur apprendre à se refuser

tout à elles-mêmes. S'il leur arrive par hasard un petit accident,

tel qu'un repas gâté, on ne doit pas rendre cette leçon inutile en

remplaçant un bien-être perdu par un autre plus grand; pour choyer

le corps, vous oubliez le but de cette institution. De tels

événements devraient être une cause d'édification pour les élèves;

ce serait là le moment de leur prêcher la force d'âme dans les

privations de la vie; un petit discours serait bon dans de

semblables occasions; là, un maître sage trouverait moyen de

rappeler les souffrances des premiers chrétiens, les tourments des

martyrs, les exhortations de notre divin Maître lui-même, qui

ordonnait à ses disciples de prendre leur croix et de le suivre.

On pourrait leur répéter ces mots du Christ: «L'homme ne vit pas

seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de

Dieu». Puis aussi cette consolante sentence: «Heureux ceux qui

souffrent la faim et la soif pour l'amour de moi!» Ô madame! vous

mettez dans la bouche de ces enfants du pain et du fromage au lieu

d'une soupe brûlée; je vous le dis, en vérité, vous nourrissez

ainsi leur vile enveloppe, mais vous tuez leur âme immortelle.»

M. Brockelhurst s'arrêta de nouveau, comme s'il eût été suffoqué

par ses pensées. Mlle Temple avait baissé les yeux lorsqu'il avait

commencé à parler, mais alors elle regardait droit devant elle, et

sa figure naturellement pâle comme le marbre en avait aussi pris

la froideur et la fixité; sa bouche était si bien fermée que

l'oiseau du sculpteur eût semblé seul capable de l'ouvrir; peu à

peu, son front avait contracté une expression de sévérité

immobile.

M. Brockelhurst était debout devant le foyer. Les mains derrière

le dos, il surveillait majestueusement toute l'école. Tout à coup

il fit un mouvement comme si son regard eût rencontré quelque

objet choquant; il se retourna, et s'écria plus vivement qu'il ne

l'avait encore fait:

«Mademoiselle Temple! mademoiselle Temple! quelle est cette enfant

avec des cheveux frisés, des cheveux rouges, madame, frisés tout

autour de la tête?»

Il étendit sa canne vers l'objet de son horreur; sa main

tremblait.

«C'est Julia Severn, répondit Mlle Temple très tranquillement.

-- Julia Severn, madame; eh bien, pourquoi, au mépris de tous les

principes de cette maison, suit-elle aussi ouvertement les lois du

monde? Ici, dans un établissement évangélique, porter une telle

masse de boucles!

-- Les cheveux de Julia frisent naturellement, répondit

Mlle Temple avec plus de calme encore.

-- Naturellement, oui; mais nous ne nous conformons pas à la

nature; je veux que ces jeunes filles soient les enfants de la

grâce! Et pourquoi cette abondance? j'ai dit bien des fois que je

désirais voir les cheveux modestement aplatis. Mademoiselle

Temple, il faut que les cheveux de cette petite soient entièrement

coupés. J'enverrai le perruquier demain; mais j'en vois d'autres

qui ont une chevelure beaucoup trop longue et beaucoup trop

abondante. Dites à cette grande fille de se tourner vers moi, ou

plutôt dites à tout le premier banc de se lever et de regarder du

côté de la muraille.»

Mlle Temple passa son manchon sur ses lèvres comme pour réprimer

un sourire involontaire; néanmoins elle donna l'ordre, et, quand

la première classe eut compris ce qu'on exigeait d'elle, elle

obéit. En me penchant sur mon banc, je pus apercevoir les regards

et les grimaces avec lesquels elles exécutaient leur manoeuvre. Je

regrettais que M. Brockelhurst ne pût pas les voir aussi. Il eût

peut-être compris alors que, quelques soins qu'il prît pour

l'extérieur, l'intérieur échappait toujours à son influence.

Il examina pendant cinq minutes le revers de ces médailles

vivantes, puis il prononça la sentence. Elle retentit à mes

oreilles comme le glas d'un arrêt mortel.

«Tous ces cheveux, dit-il, seront coupés»

Mlle Temple voulut faire une observation.

«Madame, dit-il, j'ai à servir un maître dont le royaume n'est pas

de ce monde; ma mission est de mortifier dans ces jeunes filles

les désirs de la chair, de leur apprendre à s'habiller modestement

et simplement, et non pas à tresser leurs cheveux et à se parer de

vêtements somptueux. Eh bien! chacune des enfants placées devant

nous a arrangé ses longs cheveux en nattes que la vanité elle-même

semble avoir tressées. Oui, je le répète, tout ceci doit être

coupé; pensez au temps que nous avons déjà perdu.»

Ici M. Brockelhurst fut interrompu. Trois dames entrèrent dans la

chambre. Elles auraient dû arriver un peu plus tôt pour entendre

le sermon sur la parure, car elles étaient splendidement vêtues de

velours, de soie et de fourrure; deux d'entre elles, belles jeunes

filles de seize à dix-sept ans, portaient des chapeaux de castor

ornés de plumes d'autruche, ce qui, à cette époque, était la

grande mode. Une quantité de boucles légères et soigneusement

peignées sortaient de ces gracieuses coutures. La plus âgée de ces

dames était enveloppée dans un magnifique châle de velours bordé

d'hermine; elle portait un faux tour de boucles à la française.

Ces dames, qui n'étaient autres que Mme et Mlles Brockelhurst,

furent reçues avec respect par Mlle Temple; on les conduisit au

bout de la chambre à des places d'honneur.

Il paraît qu'elles étaient venues dans la voiture avec

M. Brockelhurst, et qu'elles avaient scrupuleusement examiné les

chambres de l'étage supérieur, pendant que M. Brockelhurst faisait

ses comptes avec la femme de charge, questionnait la blanchisseuse

et forçait la directrice à écouter ses sermons.

Pour le moment, elles adressaient quelques observations et

quelques reproches à Mme Smith, qui était chargée de l'entretien

du linge et de l'inspection des dortoirs; mais je n'eus pas le

temps de les écouter, mon attention ayant été bientôt détournée

par autre chose.

Jusque-là, tout en prêtant l'oreille à la conversation de

M. Brockelhurst et de Mlle Temple, je n'avais pas négligé les

précautions nécessaires à ma sûreté personnelle. Je pensais que

tout irait bien si je pouvais éviter d'être aperçue; dans ce but,

je m'étais bien enfoncée sur mon banc, et, faisant semblant d'être

très occupée de mon addition, je m'étais arrangée de manière à

cacher ma figure derrière mon ardoise; j'aurais sûrement échappé

aux regards, si elle n'eut glissé de mes mains et ne fût tombée à

terre avec grand bruit. Tous les yeux se dirigèrent de mon côté.

Je compris que tout était perdu, et je rassemblai mes forces

contre ce qui allait arriver.

L'orage ne se fit pas attendre.

«Une enfant sans soin,» dit M. Brockelhurst; puis il ajouta

immédiatement: «Il me semble que c'est la nouvelle élève; il ne

faut pas que j'oublie ce que j'ai à dire sur son compte;» et il

s'écria, il me sembla du moins qu'il parlait très haut: «Faites

venir l'enfant qui a brisé son ardoise.»

Seule, je n'aurais pu bouger, j'étais paralysée; mais deux grandes

filles qui étaient à côté de moi me forcèrent à me lever, et me

poussèrent vers le juge redouté. Mlle Temple m'aida doucement à

venir jusqu'à lui, et murmura à mon oreille:

«Ne soyez pas effrayée, Jeanne[1]; j'ai vu que c'était un accident,

et vous ne serez pas punie.»

Ces bonnes paroles me frappèrent au coeur comme un aiguillon.

«Dans une minute elle me méprisera et verra en moi une hypocrite,»

pensai-je. Et alors un sentiment de rage contre Mme Reed et

M. Brockelhurst alluma mon sang: je n'étais pas une Hélène Burns.

«Avancez cette chaise,» dit M. Brockelhurst, en indiquant un siège

très élevé d'où venait de descendre une monitrice.

On l'apporta.

«Placez-y l'enfant,» continua-t-il.

J'y fus placée, par qui? c'est ce que je ne puis dire. Je

m'aperçus seulement qu'on m'avait hissée à la hauteur du nez de

M. Brockelhurst. Des pelisses en soie pourpre, un nuage de plumes

argentées s'étendaient et se balançaient au-dessous de mes pieds.

«Mesdames, dit M. Brockelhurst en se tournant vers sa famille,

mademoiselle Temple, maîtresses et élèves, vous voyez toutes cette

petite fille.»

Sans doute elles me voyaient toutes; leurs regards étaient pour

moi comme des miroirs ardents sur ma figure brûlante.

«Vous voyez qu'elle est jeune encore; son extérieur est celui de

l'enfance. Dieu lui a libéralement départi l'enveloppe qu'il

accorde à tous. Aucune difformité n'indique en elle un être à

part. Qui croirait que l'esprit du mal a déjà trouvé en elle un

serviteur et un agent? Et pourtant, chose triste à dire, c'est la

vérité.»

Il s'arrêta; j'eus le temps de raffermir mes nerfs et de sentir ma

rougeur disparaître. L'épreuve ne pouvait plus être évitée;

j'étais décidée à la supporter avec courage.

«Mes chères enfants, continua le ministre, c'est une bien

malheureuse et bien triste chose, et il est de mon devoir de vous

en avertir: cette petite fille, qui aurait dû être un des agneaux

de Dieu, est une réprouvée; loin de demeurer membre du troupeau

fidèle, ce n'est plus qu'une étrangère; soyez sur vos gardes,

défiez-vous de son exemple; s'il est nécessaire, évitez sa

compagnie, éloignez-la de vos jeux, ne l'introduisez pas dans vos

conversations. Et vous, maîtresses, ayez les yeux sur tous ses

mouvements, pesez ses paroles, examinez ses actes, châtiez son

corps afin de sauver son âme, si toutefois la chose est possible;

car cette enfant, ma langue hésite à le dire, cette enfant, née

dans un pays chrétien, est pire que les idolâtres qui adressent

leurs prières à Brama ou s'agenouillent devant Jagernau; cette

enfant est une menteuse!»

Il s'arrêta encore une dizaine de minutes, pendant lesquelles,

étant en parfaite possession de moi-même, je pus voir sa femme et

ses filles tirer des mouchoirs de leurs poches et les porter à

leurs yeux. La plus âgée de ces dames inclinait sa tête à droite

et à gauche; quant aux plus jeunes, elles murmuraient sans cesse:

«Quelle honte!»

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 15 / 61 题